Laïcité : la campagne du ministère de l'Education nationale ne fait pas l'unanimité

Sarah Nafti
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Laïcité : la campagne du ministère de l'Education nationale ne fait pas l'unanimité
La campagne "c'est ça la laïcité" lancée à la rentrée 2021 au cœur d'une nouvelle polémique sur la question. // ©  Ministère de l'Éducation nationale
La campagne de communication "C'est ça la laïcité", lancée à la rentrée 2021 par le ministère de l'Education nationale, jette un pavé dans la mare. Certains acteurs dénoncent une vision stéréotypée de la laïcité, d'autres une vision idyllique... tous notent une campagne "simpliste" et pointent le manque de formation des enseignants.

Avec sa campagne "C'est ça la laïcité", lancée en ce début d'année scolaire, le ministère de l'Education nationale a jeté le trouble. L'opération vise à "montrer que la laïcité n'est pas qu'un principe, en illustrant des situations quotidiennes et fédératrices à l'école". Ainsi, sur huit affiches, des enfants souriants se réjouissent de "rire des mêmes histoires" ou encore de "d'être le même bain", "de penser par eux-mêmes" ou tout simplement "d'être ensemble". Et la diversité est très présente, avec des enfants de différentes couleurs de peau et des prénoms laissant imaginer des origines diverses (Aliyah, Neissa, Malia, Imrane, Ismail…).

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Une campagne "hors sujet"

Ces affiches doivent trouver place dans les établissements scolaires et sur les réseaux sociaux mais elles sont décriées : "En mélangeant religion, couleur de peau, origine géographique supposée, et en faisant des différences les freins à l'épanouissement et au vivre-ensemble, la campagne d'affichage est sur une pente dangereuse, celle d'un dévoiement raciste et xénophobe de la laïcité", dénonce Sud Education dans un communiqué. De son côté la FSU estime qu'elle joue "sur des caractérisations stéréotypées" contribuant "à renforcer l'idée que les menaces contre la liberté de conscience seraient liées aux différences d'origine et aux écarts culturels qu'elles supposeraient".

Pour Jean-Louis Bianco, cette campagne est "hors sujet" : "Pendant des années, j'ai souhaité une campagne de communication pour expliquer ce qu'est la laïcité, précise l'ancien président de l'Observatoire de la laïcité. Mais 'être dans le même bain', ou 'rire des mêmes histoires', cela n'a rien à voir avec la laïcité et cela risque de créer une confusion complète dans l'esprit des gens."

Etre dans le même bain, ou rire des mêmes histoires, cela n'a rien à voir avec la laïcité (J-L. Bianco)

Le plus grave, selon lui, est de laisser penser que la laïcité serait d'abord une question qui concerne les enfants issus de l'immigration, par l'utilisation de visage et de prénoms y faisant quasi exclusivement référence. "Cela sous-entend que la laïcité, ce n'est que pour ceux qui ne sont pas comme les autres ? Qu'ils n'auraient pas la capacité d'accéder aux principes communs de l'école ?" Le fait de réduire des enfants "à leur appartenance religieuse réelle ou supposée" risque "de diviser au lieu de rassembler".

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Une vision idyllique de la laïcité

Et Jean-Louis Bianco de regretter "l'absence totale des adultes". "Les personnels éducatifs transmettent le respect et la tolérance, cela se construit. Or, ils sont absents. On ne montre la laïcité que comme un accès à un bonheur imaginaire".

Professeur émérite de la Chaire "Histoire et sociologie de la laïcité" à l’École pratique des Hautes Études, Jean Baubérot s'étonne que "ni la liberté de conscience, ni la neutralité de la puissance publique", ne soient évoquées, alors que ce sont des concepts "fondamentaux" de la laïcité.

Pour l'historien, la seule image qui fait référence à la laïcité est celle qui parle de donner le même enseignement à tous "mais c'est déjà une réalité de l'enseignement public depuis la loi Ferry de 1882". En outre, selon Jean Baubérot, l'utilisation des images et des prénoms laisse penser "que la diversité ne doit exister que dans la sphère privée, et que l'uniformité doit régner à l'école".

Un écho à l'image d'une République une et indivisible "concept qui n'existe pas dans la Constitution" bien plus qu'à la laïcité. "Cela donne l'impression que le vrai sujet n'est pas traité, que l'on présente une vision idyllique de la laïcité dont le message serait uniformisant, surtout pour les enfants issus de l'immigration ou des Dom-Tom."

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La formation des enseignants, l'enjeu central

Pourtant, de nombreux questionnements agitent régulièrement le milieu scolaire. Et Jean Baubérot d'énumérer les repas de substitution dans les cantines, l'accompagnement des sorties scolaires par des mères voilées, les jours fériés et vacances scolaires qui se réfèrent aux fêtes catholiques, ou encore la loi de 2004 qui interdit les signes religieux.

Autant de sujets polémiques absents des affiches qui nécessiteraient pourtant des clarifications. "Il faut réintroduire de la complexité dans le débat, juge-t-il. Il faut former les enseignants, sérieusement, sur les dimensions historiques, juridiques, politiques de la laïcité. Mais aussi sur la pédagogie, pour savoir réagir aux critiques".

Il faut former les enseignants, sérieusement, sur les dimensions historiques, juridiques, politiques de la laïcité (J. Baubérot)

Cela nécessite "un soutien fort de l'institution", avec des formations, des partages de bonnes pratiques. "Il ne faut pas renoncer à débattre avec les élèves", estime aussi Jean Baubérot.

"Quand mettrons-nous enfin en place une vraie formation à la laïcité ?" s'interroge de son côté Jean-Louis Bianco, qui relève "un décalage entre les intentions affichées et la réalité de la formation". Il rappelle que plus de 80% des enseignants n'ont jamais eu de formation sur la question et que si elle est abordée dans les Inspé, "les enseignements y sont très inégaux".

"On demande tout à l'Education nationale, pallier les carences éventuelles des parents, transmettre des valeurs, lutter contre le racisme, sensibiliser au réchauffement climatique… Mais il faut mettre des priorités pour la formation. La laïcité est au cœur du respect de l'autre et doit en faire partie", juge-t-il.

Le ministère de l'Education nationale a annoncé au mois de juin "un plan ambitieux de formation continue à la laïcité" à partir de la rentrée 2021 visant à donner des bases de connaissances à tout le personnel d'ici quatre ans.


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