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Sciences po Paris : la stratégie du bachelor

Géraldine Dauvergne
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Sciences po a rejoint la CGE en juillet 2016.
Sciences po a rejoint la CGE en juillet 2016. // ©  Camille Stromboni

La direction de Sciences po Paris souhaite transformer le "parchemin" qui ponctue son premier cycle d'études en un véritable diplôme créant une sortie d'études à bac+3... sans pour autant rechercher le grade de licence. Une stratégie qui pourrait permettre à l'institut parisien d'accroître ses ressources.

Le bachelor sera-t-il bientôt le diplôme de référence à Sciences po ? La scolarité de l'institution parisienne   utilise déjà ce titre non reconnu en France, inspiré des standards anglo-saxons, pour sanctionner le premier cycle d'études en trois ans après le bac. Mais tous les étudiants poursuivent ensuite jusqu'au master, seul diplôme de Sciences po à ce jour, couronnant cinq ans d'études.

Or Frédéric Mion, directeur de Sciences po Paris, imagine aujourd'hui une sortie d'études possible à bac+3. "Ce titre est pour l'instant un parchemin portant la mention bachelor, diplôme d'établissement du collège universitaire de Sciences po, précise-t-il. Nous souhaitons qu'il y ait une distinction nette entre la formation de premier cycle - notre collège universitaire - et celle de deuxième cycle, en master. Nous voulons faire de notre collège un ensemble autonome, autoportant et auto-suffisant, qui permette la poursuite d'études à Sciences po, mais aussi en dehors de Sciences po, ou une insertion professionnelle directe, éventuellement suivie d'une reprise d'études plus tard. Le bachelor pourrait offrir sous peu à nos étudiants des dizaines de possibilités de parcours au lieu de la seule poursuite d'études en master à Sciences po. Forts de ce nouveau diplôme, nos étudiants qui le souhaitent pourront poursuivre leurs études à Yale ou à Oxford, ou prendre directement un premier emploi dans le conseil, la communication, la finance ou ailleurs, quitte à reprendre leurs études plus tard. Cette structure d'études placera Sciences po au meilleur niveau international, car le bachelor en trois ans après le bac est compris partout dans le monde."

Nous voulons faire de notre collège un ensemble autonome, autoportant et auto-suffisant.
(Frédéric Mion)

Un grade de licence "n'apporterait rien"

Pour autant, Frédéric Mion compte se passer de la reconnaissance d'un éventuel "grade de licence" français, pourtant très attendu par de nombreux responsables d'écoles de commerce. La force de la marque Sciences po à l'international devrait suffire, selon lui, à donner notoriété et légitimité à ce nouveau diplôme à bac+3. "Une qualification comme licence n'apporterait rien d'utile à l'excellence de la formation au sein de notre collège universitaire. Je vois en revanche tous les inconvénients réglementaires si nous devions entamer cette démarche longue et compliquée."

La direction de Sciences po voit dans ce possible nouveau découpage une manière de répondre à la pression consumériste de ses étudiants, rodés aux standards internationaux : ils pourront alors se prévaloir de deux diplômes au lieu d'un. Une stratégie à laquelle les neuf autres instituts d'études politiques ne semblent pas prêts d'adhérer. "Les IEP se sont battus pour faire passer à cinq ans la durée des études, rappelle Pierre Mathiot, directeur de Sciences po Lille. Nous laisserons le nôtre à bac+5, au niveau du master, car nos étudiants n'ont aucun intérêt à ce que nous organisions une sortie définitive du cursus au bout de trois ans. Le diplôme risquerait de s'en trouver dévalorisé."

Nos étudiants n'ont aucun intérêt à ce que nous organisions une sortie définitive du cursus au bout de trois ans. Le diplôme risquerait de s'en trouver dévalorisé.
(Pierre Mathiot - IEP de Lille)

Un moyen d'accroître les ressources propres ?

Permettre aux étudiants de diversifier et d'internationaliser leurs parcours : l'argument officiel en faveur d'une sortie accélérée de Sciences po constitue-t-il le vrai moteur de la réforme en cours ? Pierre Mathiot voit dans le parti pris de son confrère parisien un calcul beaucoup plus... comptable. "Tout en avançant l'argument de l'internationalisation croissante de l'établissement, Sciences po a sans doute besoin de faire de la place dans ses masters, afin de pouvoir y accueillir davantage d'étudiants internationaux. Ceux-ci payent leur scolarité plein pot lorsqu'ils ne sont pas originaires de l'espace européen. Or le dernier rapport de l'agence de notation financière Fitch Ratings sur Sciences po montre à quel point l'établissement parisien doit accroître rapidement ses ressources propres. Les droits d'inscription des étudiants constituent les seules ressources sur lesquelles la direction de Sciences po Paris dispose d'une marge de manœuvre."

Le rapport de l'agence de notation internationale, qui a confirmé le 9 septembre la note de A+ obtenue par l'IEP de la rue de Saint-Guillaume, se montre dans un premier temps très élogieux sur l'excellence académique, le projet éducatif et l'attractivité de l'institution. Mais tout en lui reconnaissant une "performance financière correcte", grâce aux dotations de l'État et à la diversification de ses ressources propres (développement de la formation continue, mécénat et dons de diplômés), Fitch Ratings met en demeure Sciences po de les accroître très rapidement. "La note pourrait être relevée [la note maximale est AAA] si les performances budgétaires sont renforcées durablement et si la part des ressources propres (51,4 %) augmente de manière constante, dit le rapport. L'incapacité de la FNSP (Fondation Nationale des Sciences Politiques) à compenser la stabilisation attendue ou la légère baisse des subventions de l'État par l'augmentation des ressources propres pourrait en revanche avoir un impact négatif sur la note."

"Pas de calcul comptable" pour Sciences po Paris mais un "modèle oxfordien"

Sciences po Paris assure lundi 13 septembre 2014 que la montée en puissance du bachelor n'est pas liée à un "calcul comptable":

"Notre objectif n'est absolument pas comptable, avance Frédéric Mion. Pour accroître nos ressources, nous misons avant tout sur la formation continue et sur la levée de fonds. Notre modèle de formation est un modèle oxfordien dans lequel le premier cycle est un temps de formation pluridisciplinaire ayant une identité très forte. Au sortir du bachelor, les élèves n'ont pas une seule possibilité qui s'offre à eux, celle de poursuivre leur scolarité dans le même établissement mais, cinq voire six voies de professionnalisation possibles dans les meilleures universités mondiales. Plutôt que de proposer un parcours unique, nous avons choisi d'introduire de la diversité dans nos cursus. C'est pour cette raison que nous réfléchissons également à la possibilité d'ouvrir des masters en un an pour des jeunes professionnels ou à recruter au niveau du master davantage d'étudiants de licence ou d'IUT."

Géraldine Dauvergne | Publié le

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Xavier Brunschvicg.

Une sortie diplômante à Bac +3 serait à mon sens une belle c... qui n'aurait d'autre effet que de nuire à la lisibilité du diplôme à la fois en France mais également à l'échelle internationale. Le diplôme de Sciences Po, cela veut dire quelque chose. Il a une vraie valeur. Le saucissonner en petits morceaux, c'est le meilleur moyen de lui nuire.

Sirius.

Deux remarques : - Si le titre "Bachelor" est anglo-saxon, le système à deux diplômes (bac+3, bac+5) est celui de toute l'Europe depuis la mise en oeuvre du processus de Bologne. Délivrer un diplôme à Bac+3 est donc normal. Donner un bachelor permet d'attirer plus facilement des étrangers, pour 3 ans ou pour 2 ans plutôt que pour 5 ans. Mais le refus du grade de Licence est plus étrange. Il pourrait avoir des motivations cachées. Si SciencesPo délivrait une licence, ses titulaires pourraient se présenter aux concours d'admission directe en Master à HEC, Escp-Europe ou autres écoles. Alors qu'ils ne le peuvent pas avec un "Bachelor". Le risque serait grand d'une fuite à ce niveau, les spécialités de SciencesPo en gestion étant beaucoup moins solides que celles des écoles. Dauphine s'est engagée dans la demande du grade de licence, mais elle a des masters de gestion bien plus approfondis que SciencesPo, qui n'a pas un seul enseignant-chercheur en Sciences de gestion. - On ne peut être que stupéfait que Fitch, agence de notation financière, se permette de juger de l'"excellence académique" d'une institution d'enseignement supérieur. Elle n'a ni la compétence, ni la légitimité pour cela. On peut aussi observer que le principal actionnaire de Fitch, Marc Ladreit de Lacharrière est au Conseil d'administration de la Fondation Nationale des Sciences Politiques. Il y était déjà quand Richard Descoings a demandé à Fitch d'évaluer la situation financière de SciencesPo, et Fitch a accepté, l'un et l'autre au mépris total du concept de conflit d'intérêts.

HdB.

Le bachelor est le diplôme désormais délivré par un très grand nombre d'écoles de commerce (EDHEC, ESSEC) pour leurs programmes post-bac, c'est un diplôme reconnu internationalement bien plus que la licence il n'est donc pas anormal que Sciences Po veuille le mettre en place, il est plus flexible et considéré par les recruteurs comme plus professionnalisant que les licences universitaires, souvent très théoriques. Quand aux concours AD des écoles de commerce, les élèves de Sciences Po peuvent s'y présenter à l'issu de leur bachelor sans aucun problème. Pour ce qui est des enseignants-chercheurs, Sciences Po dispose déjà d'un bon nombre d'enseignants chercheurs dont certains très réputés (comme Etienne Wasmer, économiste). L'école d'économie de Sciences Po est d'ors et déjà la 3ème école d'économie française la plus réputée après celles de Toulouse et Paris. L'une des marques de la maison et de faire dispenser ses cours par des praticiens plutôt que par des seules universitaires. C'est ce qui fait la force de l'école. Un avocat vous apprendra toujours mieux comment fonctionne un cabinet, un tribunal, une audience et qu'est ce qui vous y sera utile qu'un professeur de droit des universités.