Les Crous face à la montée de la précarité étudiante pendant la crise sanitaire

Pauline Bluteau
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Les Crous face à la montée de la précarité étudiante pendant la crise sanitaire
Le restaurant universitaire Gallia de Strasbourg a organisé une distribution de paniers alimentaires pour les étudiants les plus précaires. // ©  Frédéric Maigrot/REA
Soutiens aux établissements et aux 2,5 millions d’étudiants, les 26 centres régionaux des œuvres universitaires et scolaires ont été des acteurs centraux pendant la crise sanitaire. Les Crous l’affirment, même s’ils ont dû s’adapter à cette situation inédite, ils ne s’attendaient pas à une telle montée de la précarité étudiante, et si rapidement.

Deux mois après le début de la crise sanitaire, les Crous semblent à la fois exténués et fiers du travail accompli. "Tout s’est passé très vite, c’était tellement difficile au quotidien mais on a fait face", assure Corinne Vadé, directrice générale du Crous Nantes-Pays de la Loire.

Comme pour tous, l’adaptation a été de rigueur avec un double impératif : protéger le personnel tout en continuant à accompagner les étudiants. Retour sur ces dernières semaines très intenses et sur les perspectives, encore incertaines.

La gestion inédite d’une crise sanitaire

Tout a commencé le 12 mars à l’annonce par le président de la République de la fermeture des établissements supérieurs. "On a tout de suite travaillé sur un plan d’actions, mis tout notre personnel en télétravail et créé une messagerie pour les étudiants en difficulté", poursuit la directrice nantaise.

Pour les Crous, plusieurs enjeux ont dû être pris en compte rapidement : le maintien du versement des bourses, la fermeture des restaurants universitaires et le respect des règles sanitaires dans les résidences. "Nous accordons 57.000 bourses par mois, ce qui représente entre 12 et 14 millions d’euros, c’est une véritable usine et la pression est énorme de la part des étudiants, on ne pouvait pas prendre de retard", concède Emmanuel Parisis, directeur général du Crous Lille Nord-Pas-de-Calais.

Au niveau national, la crise a également eu une incidence sur le personnel employé par les Crous. "Entre 60 et 70% de notre personnel est affecté à la restauration, indique Dominique Marchand, présidente du Cnous. Nous leur avons donc demandé, lorsque leur situation le permettait, de venir apporter leur soutien à leurs collègues affiliés à l’hébergement. Cette mobilisation a vraiment été salutaire."

Lire aussi : Frédérique Vidal : "L'important est de tenir compte du caractère exceptionnel de la crise"

Une attention particulière portée à la santé des étudiants

Dons de denrées alimentaires aux étudiants et associations, ménage quotidien au sein des résidences, commande d'équipement sanitaire pour le personnel et les étudiants confinés… en seulement quelques jours, toute une organisation a dû être mise en place. Mais au-delà des questions logistiques et matérielles, la situation des étudiants est restée et reste encore la principale source d'inquiétude des Crous. "Nous étions très préoccupés par l’éventuelle naissance de clusters au sein de nos résidences. Nous avons immédiatement fermé les locaux collectifs comme les cuisines ou les salles de bain communes et veillé à ce que les étudiants soient relogés dans des studios, parfois plus grands que ce qu’ils avaient, mais tout équipés", confirme Dominique Marchand.

C’est vrai que la crise a conduit à resserrer nos liens avec les établissements, cela aurait pu susciter des tensions mais c’est l’inverse qui s’est produit. (D. Marchand)

S’ils étaient libres de quitter leur logement étudiant, jusqu’à la moitié des résidents ont parfois fait le choix de rester. Majoritairement des étudiants internationaux ou ultra-marins mais aussi des étudiants dont la situation familiale n’était pas favorable. Toutes les résidences des Crous sont donc restées ouvertes pendant la crise. Les liens avec les services de santé des universités ont été renforcés pour accompagner au mieux les étudiants. Tout comme les opérations de phoning et de porte-à-porte qui ont mobilisé tout le personnel des Crous. "On les a bombardés de mails et de SMS pour les informer sur les gestes barrières et sur leurs droits, je crois que certains étudiants en ont eu assez mais je ne voulais surtout pas qu’on passe à côté d’une situation préoccupante", estime Corinne Vadé.

Le bond en avant de la précarité étudiante

Malgré leur réactivité, les Crous ont dû faire face à des imprévus. La montée de la précarité étudiante en quelques jours seulement a été particulièrement difficile à gérer et pas seulement sur le plan financier. "La première semaine a été très compliquée, personne n’est préparé à ce genre de bouleversement", admet la directrice nantaise. Pour rappel, fin mars, Frédérique Vidal annonçait le déblocage de 10 millions d’euros supplémentaires pour les aides spécifiques d’urgence. Le 12 mai, plus de 400.000 étudiants en situation de précarité ont également pu demander le versement d’une aide de 200 €.

On perdait pied par rapport aux aides d’urgence, les assistantes sociales n’arrivaient plus à gérer les demandes d’aides. (E. Parisis)

Des accompagnements financiers assurés par les Crous qui ont rapidement été débordés par la situation. "Les demandes ont explosé : nous sommes passés de 20.000 € d’aides attribuées par semaine à 80.000 €. J’ai recruté trois nouvelles assistantes sociales en plus des 20 déjà présentes pour assurer ce travail social à distance", précise Emmanuel Parisis. Seulement deux jours après l’ouverture de la plateforme pour bénéficier de l’aide de 200 €, 6.200 demandes étaient déjà comptabilisées au niveau national. "Tout le personnel administratif a été réquisitionné pour traiter ces dossiers", indique Dominique Marchand.

Lire aussi : Précarité étudiante : les établissements mettent la main à la poche

Des pertes financières estimées à plusieurs millions d’euros

Si l’urgence est désormais derrière eux, les Crous estiment que la crise est en revanche loin d’être terminée, et ce, malgré le déconfinement. D’ici l’été, l’objectif sera de gérer les départs et les arrivées au sein des résidences et d’assurer la réouverture de certains restaurants en vente à emporter. Autre enjeu, et pas des moindres, l’évaluation des pertes financières. "Nous restons vigilants vis-à-vis de la trésorerie des Crous car tous ne sont pas dans la même situation financière. Aujourd’hui, nous attendons un soutien de la part du MESRI", affirme la présidente du Cnous.

La réactivité de nos actions face à la crise est notre force de frappe. On gère au jour le jour et en essayant de se projeter mais personne n’est infaillible. (C. Vadé)

Car depuis deux mois, les Crous sont privés de leurs recettes liées au service de restauration et aux loyers des résidences. "Nous faisons 10 millions d’euros de chiffre d’affaires grâce à nos restaurants, nous estimons que nous ferons à peine 50% de notre chiffre cette année, d’autant que le mois de mars est habituellement l’un des plus importants pour nous, soutient Emmanuel Parisis. Côté hébergement, le non-paiement des loyers des étudiants ayant quitté leur chambre pendant le confinement nous coûte 900.000 euros par mois. Au total, nous évaluons nos pertes globales à 10 millions d’euros pour l’année 2020." Le directeur général du Crous lillois avait également lancé quatre chantiers de réhabilitation dans ses résidences avant la crise, des chantiers qui sont à l’arrêt et dont les surcoûts ne sont pas négligeables. "Je vais manquer la rentrée puisque je ne pourrai pas proposer toutes les chambres prévues aux étudiants dès le mois de septembre, tout est décalé."

À Nantes, la directrice est aussi inquiète pour les mois à venir. "J’ai du mal à croire qu’on va reprendre toutes nos activités à 100% à la rentrée. La question de l’impact financier peut donc s’éterniser. Il est trop tôt pour faire un bilan mais il est certain que les Crous devront anticiper l’absence de compensation financière avant cet été voire la fin de l’année."


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