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La formation des imams, une carte à jouer pour les universités

Morgane Taquet
Publié le
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USAGE UNIQUE - Grande mosquée de Paris
La France compte environ 1.800 imams en exercice dont environ 300 détachés. // ©  Denis Allard / R.E.A
Après la création des DU "laïcité" en 2015, trois universités lanceront à la rentrée 2017 des bi-parcours à destination des cadres religieux musulmans. L'objectif ? Améliorer leur formation universitaire en complément de leur éducation théologique, dispensée par les instituts de formation des imams.

Comment mieux former les cadres religieux musulmans dans les universités françaises et ce dans le strict respect de la laïcité ? Un rapport, rédigé par Rachid Benzine, islamologue, Catherine Mayeur-Jaouen, professeure d'histoire religieuse à l'Inalco, et Mathilde Philip-Gay, maître de conférences en droit public, a étudié la question. Il a été remis aux ministres de l'Éducation nationale et de l'Intérieur le 16 mars 2017.

La France compte environ 1.800 imams en exercice dont environ 300 détachés, c'est-à-dire envoyés de l'étranger (de Turquie, du Maroc et d'Algérie essentiellement). Pour les accompagner et les former, les auteurs du document préconisent la création de bi-parcours entre universités et instituts de formation d'imams, via la signature de conventions entre les deux parties.

"Ces bi-parcours donneront accès à l'apprentissage de disciplines non-théologiques, dans le champ des sciences humaines et sociales pour les futurs imams français, en complément de leur formation théologique, comme pour tous les étudiants intéressés par ces questions dans une optique purement profane", détaillent les ministres. Tous les cadres religieux s'acquitteront des mêmes droits que les étudiants lambdas, conformément à la demande de l'État, soit 189 euros en licence.

Ces parcours s'appuieront sur le réseau déjà constitué, dans quinze universités, de 17 diplômes universitaires sur le fait religieux et la laïcité, créés depuis 2015. Ces formations, subventionnées à hauteur de 15.000 euros par le ministère de l'Intérieur, traitent des thèmes de la laïcité, des institutions françaises, du droit, de la sociologie et de l'histoire des religions. Elles ont été développées à la suite des attentats de Charlie-Hebdo et de l'Hyper Cacher en janvier 2015, puis après ceux du 13 novembre 2015.

INTÉGRATION du "DU LAÏCITÉ" DANS LA FORMATION

À l'université Paris 1-Panthéon-Sorbonne, qui développera un bi-parcours à la rentrée prochaine, Bernard Legras, professeur des universités en histoire grecque et référent laïcité, est à l'origine de la création du DU (diplôme universitaire) "connaissance de la laïcité" et en charge du développement du nouveau cursus.

"Dans ces bi-parcours, les imams seront invités à prolonger le parcours de formation théologique par une formation profane dans les universités. Nous n'aurons pas à rentrer dans l'exégèse des textes qui nous échappent et pour lesquels nous ne sommes pas compétents, contrairement aux instituts religieux", souligne l'enseignant-chercheur.

Pour ce qui est des maquettes, Paris 1 "offrira des formations à la carte, permettant aux cadres religieux de s'inscrire dans les cursus généraux, dans des secteurs qui les intéressent, comme la philosophie, la gestion, l'histoire, etc. On peut imaginer des L1 et L2 généralistes avec tous les autres étudiants, puis une spécialisation en choisissant des UE spécifiques à partir de la L3, et ainsi de suite."

Nous n'aurons pas à rentrer dans l'exégèse des textes qui nous échappent et pour lesquels nous ne sommes pas compétents, contrairement aux instituts religieux.
(B. Legras) 

Parmi les disciplines pouvant être utiles à de futurs imams, le rapport identifie trois blocs. "L'un tourne autour d'une formation généraliste en sciences humaines et sociales, mettant l'accent sur la philosophie, l'anthropologie et la littérature ; le second est plus spécialisé en histoire religieuse en général, histoire de l'islam en particulier ; le troisième enfin – d'ordre plus pratique et plus accessible – serait une initiation à des matières souvent demandée par des imams en exercice dans le cadre d'une formation continue – sciences humaines en général, méthodologie, psychologie, communication."

À Paris 1, "le dispositif envisagé reposera sur l'intégration du DU de 125 heures dans le bi-parcours", indique Bernard Legras, qui reconnaît que "tout est encore à construire". À la rentrée 2016, 30 personnes se sont inscrites dans le DU "connaissance de la laïcité" : un groupe francophone, composé d'imams algériens détachés et d'agents administratifs travaillant dans des préfectures, des ministères ou des hôpitaux, ainsi qu'un groupe d'imams non francophones, bénéficiant également de cours de FLE (français langue étrangère).

ATTIRER DES IMAMS FRANÇAIS

Si le DU de Paris n'accueille que des imams détachés, Bernard Legras espère voir arriver dans ces bi-parcours de jeunes imams ou imams en devenir, nés en France : "Ces derniers se forment un peu sur le tas, font des séjours à l'étranger et des études plus ou moins longues. Ce sont ceux qui passent entre les mailles du filet de la Grande Mosquée de Paris." Pour le référent laïcité de Paris 1, ces parcours à la carte ont pour objectif d'"élever le niveau général de connaissance des imams, de leur dispenser une formation générale solide, alors qu'un certain nombre d'imams n'ont suivi qu'une très courte formation."

Car l'autre objectif de ces bi-parcours est d'assurer aux cadres religieux un revenu, via l'obtention d'une formation diplômante. Car si les imams détachés sont rémunérés, le salaire reste une problématique, notamment pour les jeunes imams souvent bénévoles.

Outre Paris 1, les universités de Lyon 3-Jean-Moulin et de La Réunion ont d'ores et déjà déclaré leur intention de se lancer dans ces bi-parcours à la rentrée 2017.

Campus numérique, créations de postes, formation continue... Les autres pistes du rapport
Parmi les autres propositions évoquées dans leur rapport, les trois auteurs proposent notamment de :

- Poursuivre la dynamique de créations de postes, à tous les étages universitaires, du docteur au professeur des universités, dans trois disciplines prioritaires : certaines disciplines négligées de l'islamologie – droit musulman, histoire du hadith, philosophie (falsafa) et théologie (kalâm) –, en histoire et anthropologie du Moyen-Orient, histoire et anthropologie des monothéismes (des juifs et chrétiens en terre d'Islam), et enfin en langue arabe et sciences humaines et sociales.

- Créer un campus numérique de ressources sur l'islam, "qui permettra d'offrir une base d'informations fiables et diversifiées, ainsi qu'une politique d'édition et de traduction (manuels, recueils de textes bilingues pour l'enseignement)".

- Développer une formation continue plus courte à destination des imams, cadres religieux ou enseignant(e)s déjà en fonction, qui pourrait même constituer une deuxième année de DU ou DU +, dans la continuité de la première année de DU.

Morgane Taquet | Publié le

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