Lutte contre le harcèlement : les enseignants et élèves dans l'attente de solutions concrètes

Paul-Adrien Montacié
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Lutte contre le harcèlement : les enseignants et élèves dans l'attente de solutions concrètes
Annoncé en 2019, le programme pHARe de lutte contre le harcèlement scolaire tarde à être déployé. // ©  Fred Marvaud/REA
Avec un an de retard, le programme pHARe de lutte contre le harcèlement sera généralisé à tous les établissements scolaires à la rentrée 2022. Pour l'instant, l'expérience, qui prévoit la formation des enseignants, ne concerne que la moitié des lycées et collèges. Personnels, familles et élèves sont en attente d'actions concrètes.

Entre 800.000 et 1 million d’élèves font face au harcèlement scolaire chaque année. Un phénomène de longue date auquel le ministère de Jean-Michel Blanquer n'a pas échappé lors de son mandat. En 2019, il a annoncé le lancement du programme pHARe, qui se donne pour objectif d'identifier cinq adultes référents harcèlement par établissement scolaire. Après un démarrage progressif, sa généralisation à tous les collèges et lycées, prévue pour 2021, a été retardée à septembre 2022.

Le programme se veut ambitieux, avec huit axes pour lutter contre le harcèlement. Une réponse à un besoin réel, puisque selon un rapport de la commission sénatoriale sur le harcèlement, 65% des professeurs ne se sentent pas préparés à la question. Pour cause, leur formation ne l’évoque tout simplement pas : ils ne peuvent s’y sensibiliser qu’à travers un module complémentaire. Un constat délicat quand il s’agit de s’occuper d’un problème qui concerne un élève sur dix.

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Former les personnels aux problèmes de harcèlement

"Nous sommes démunis plus qu’autre chose", explique Laure, professeure de français dans un collège de l’académie de Toulouse. "On se doute que tout ne se passe pas bien, mais qu’est-ce qu’on peut y faire ? Ce n’est pas notre rôle, assène Pierre, enseignant d’histoire-géographie dans un collège. Bien sûr que nous sommes préoccupés par la vie scolaire de nos élèves, mais nous ne pouvons pas assumer le rôle de psychologue, car nous ne sommes pas formés à cela. Il faut donner plus de moyens au périscolaire, surtout quand on voit à quel point ce genre de comportements se développe."

Pour Jean-Pierre Félix, référent harcèlement de l’académie de Versailles, le travail mené jusque-là est tout de même encourageant. Son rôle est d’intervenir, avec ses groupes, sur les situations connues que les établissements n’arrivent plus à gérer. "A la rentrée 2022, chaque établissement devra avoir cinq personnels formés aux problèmes de harcèlement, en plus des ambassadeurs contre les harcèlements ou des campagnes de prévention", énumère le responsable.

Nous ne pouvons pas assumer le rôle de psychologue, car nous ne sommes pas formés à cela. (Pierre, enseignant dans un collège)

Mais est-ce que cinq personnes suffisent quand les établissements accueillent souvent plusieurs centaines d’élèves ? "Les élèves auront des figures auxquelles s’identifier, les témoins pourront parler", justifie Jean-Pierre Félix. Selon un rapport de 2019, quatre situations de harcèlement sur cinq connues sont résolues après médiation. Des chiffres positifs, qu’il faut tout de même nuancer.

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La difficile estimation des cas de harcèlement

Car si les résultats existent, difficile de donner des chiffres exacts, tant le harcèlement avance masqué dans les cours de l’école. On estime que 22% des élèves harcelés ne parleraient à personne de ce qu’ils subissent. Pour quelles raisons ? "La première, assez évidente, est que la dénonciation est synonyme de trahison, l’élève devient un 'poucave' et, souvent, les représailles ne se font pas attendre et la violence redouble, on lui fait payer la note. La seconde s’incarne dans le fait que les victimes ne veulent pas inquiéter leurs parents, voire leur faire de la peine", explique, Raphaël Hoche, enseignant-chercheur et responsable pédagogique du management et transformation des organisations à l’université de Lorraine, dans un article publié sur The Conversation en décembre 2021.

Stéphane, 15 ans, a été victime de ce harcèlement. Les moqueries et les méchancetés l’ont accompagné tout son collège. Pour lui, difficile de se confier au corps enseignant : "Ils voyaient que je n’étais pas à l’aise, que je n’avais pas confiance en moi. Mais je n’avais pas confiance en eux non plus pour leur confier mes problèmes." Une situation de souffrance qui s’est poursuivie de la sixième à la troisième. Car c’est une autre des constantes dans les cas de harcèlement, le fait que les violences s’éternisent dans le temps.

Les enfants ne parlant pas, leurs parents ne découvrent parfois que très tard la situation. "Mes parents, sûrement comme tous les parents, étaient très en colère, contre les harceleurs mais aussi contre l’établissement", explique le jeune homme. Pour autant, il s’est senti écouté une fois que la situation a été portée à la connaissance de l’établissement. "Ils m’ont accompagné, je ne me suis pas senti seul." Un exemple qui montre que c’est bien au niveau de la connaissance des cas de harcèlement que le bât blesse.

Si les chiffres sont difficiles à estimer, et les situations difficiles à résoudre, c’est aussi que les sens des adultes comme des enfants sont bridés dans les cours des écoles. Comme l’explique Raphaël Hoche, il est difficile d’avoir accès à toute la cour : "La cour recèle de coins et de recoins qui permettent de disparaître aux yeux des adultes." Une disparition qui s'accentue sur les réseaux sociaux.

Quid du cyberharcèlement ?

En effet, le cyberharcèlement ne relève pas de la compétence de l’établissement scolaire. Paradoxe, quand on sait qu’il est très souvent, chez les jeunes, la prolongation de ce qui a commencé en classe ou dans la cour de récréation.

Johanna n’a pas trouvé d’écho dans son établissement quand elle a parlé de ses problèmes. Si à 22 ans, cet épisode est derrière elle, elle l’évoque avec amertume. "Ils ont convoqué les harceleurs, mais ne pouvaient rien faire. Ils m’ont dit que ça dépendait de la justice. Mais porter plainte, ça fait peur, confie la jeune fille. Les procédures, ça en décourage plus d’un. Surtout pour peu de résultats." Comme Stéphane, la seule solution, radicale : quitter les réseaux sociaux. "Ce sont les victimes qui sont pénalisées, il y a un sentiment d’injustice", conclut la jeune fille.

Une situation que le programme pHARe veut également prendre en compte. "Nous voulons mettre l’accent sur le respect d’autrui, dès les premières classes, pour prévenir ces comportements. Un rapport est attendu cette année pour observer les améliorations dans ce domaine", rappelle Jean-Pierre Félix. La réponse a un réel besoin des enfants comme des adultes.


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