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Martine Depas : "L'enseignement supérieur est un marché comme les autres"

Cécile Peltier
Publié le
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Martine Depas : "L'enseignement supérieur est un marché comme les autres"
L’enseignement supérieur privé représente 18 % des étudiants, contre 10 % il y a une décennie. C’est un marché dynamique, porté par la démographie, qui crée une forte demande et intéresse les investisseurs. // ©  plainpicture/Elektrons 08
Voilà dix ans que les fonds d'investissement s'intéressent de près à l'éducation, et à l'enseignement supérieur en particulier. Martine Depas, conseil en fusions & acquisitions dans le secteur depuis une décennie au sein de la Financière de Courcelles, fait le point, en amont de la conférence EducPros du 22 mars.

En quoi votre métier au sein de la Financière de Courcelles consiste-t-il ?

 // © Financière de Courcelles

J'interviens auprès de clients qui souhaitent acheter ou vendre des écoles. Il s’agit d’acteurs voulant consolider leurs activités, comme le groupe AD Education, que j'ai accompagné récemment dans le rachat du groupe Axe-Sud.

Ou de propriétaires d'écoles qui, à l’instar des fondateurs d’Ipesup, rachetée par Bertrand Léonard, souhaitent céder leur école. Ipésup est une entreprise que je "draguais" depuis dix ans, et j’étais heureuse de me voir confier le mandat. Dans ce domaine, c’est un peu comme si j’avais vendu Dior ! Je peux aussi être amenée à faire entrer un financier au sein d’un groupe qui cherche à se développer.

Parfois, notre mission se limite à de l’intermédiation, mais nous faisons souvent beaucoup plus. La vente d’Ipesup, par exemple, a pris plus d’un an. Il a fallu monter des dossiers, sélectionner les acheteurs, organiser les rendez-vous… Nous avons eu 40 acheteurs potentiels.

Comment êtes-vous arrivée sur le marché de l'enseignement supérieur ?

Je suis arrivée sur ce marché il y a dix ans, via la formation professionnelle, un secteur que je connaissais bien. J’avais aidé Demos à ouvrir son capital à des investisseurs, il y a déjà vingt ans.

Mon premier client dans le supérieur a été Studialis. Le groupe nous avait mandatés pour l'assister dans la consolidation de ses activités. Nous prospections les écoles pour lui. Au fil des années, il a repris le Cours Florent, Chardon Savard, Hetic, etc.

L'enseignement supérieur, et plus généralement l'éducation, est-il un marché comme un autre ?

Oui ! À l'heure actuelle, 18 % des étudiants sont scolarisés dans l’enseignement supérieur privé, contre 10 % il y a une décennie. C’est un marché dynamique, porté par la démographie. Ce contexte, qui crée une forte demande, intéresse les investisseurs.

Beaucoup de fonds français et étrangers, de taille et de nature variées, investissent aujourd’hui dans l’enseignement supérieur. Par exemple, les fonds d’infrastructures [spécialisés dans le secteur des infrastructures : ports, aéroports, autoroutes…] – canadiens notamment –, qui ont pour particularité d’investir sur le long terme, commencent aussi à regarder ce marché de près.

"Les fonds qui, par nature, investissent pour une durée de cinq à sept ans, ne tarderont pas à revendre."

Après cinq années marquées par des transactions importantes, le marché est plus calme. La période des rachats est-elle terminée ?

Ces dernières années, on a assisté à plusieurs gros "deals", tels que le rachat de Studialis par Galileo Global Education (Fonds Providence), la reprise des écoles du groupe Laureate par l’Inseec (Apax Partners) ou, plus récemment, celle des actifs italiens de Laureate par Galileo. Platina Partners vient également de ressortir du capital du groupe EDH (Écoles Denis Huisman), dont il était actionnaire majoritaire depuis 2014, au profit de Quilvest Private Equity.

Malgré tout, il est vrai que l’on observe actuellement une certaine accalmie, mais ces fonds qui, par nature, investissent pour une durée de cinq à sept ans, ne tarderont pas à revendre. Et on peut donc logiquement prévoir un certain nombre de grosses opérations dans les deux ou trois années qui viennent, à des prix encore plus élevés. En effet, le marché est porteur, avec une bonne visibilité à quatre ou cinq ans et la demande en faveur de l'enseignement supérieur n'est pas en passe de se calmer…

Parallèlement, un certain nombre de fonds qui n’avaient pas trouvé chaussure à leur pied sont à la recherche d’actifs pour enfin réaliser leur investissement dans le secteur.

De quel type de fonds s’agit-il ?

Certains fonds ne possèdent pas encore d’écoles et recherchent des investissements significatifs. C’est le cas du groupe de LFPI (La financière patrimoniale d'investissement), qui a repris en juillet 2017 Eductive Group (École d’optique et lunetterie, Effab, Eficom…).

Il peut également s’agir de fonds déjà présents sur le secteur de l'éducation et qui aimeraient compléter leur portefeuille. Ils sont alors prêts à regarder des "deals" plus modestes.

Certaines transactions ont été réalisées à des prix très élevés, conduisant certains à parler d’une "bulle" dans le secteur de l’éducation. Qu’en pensez-vous ?

Les prix sont élevés car les taux d’intérêt sont bas et parce que le marché offre une très bonne visibilité, mais parler de bulle est très exagéré. Un prix haut est aussi une prime à la rareté.

Le prix est un multiple de l’EBITDA (Earnings Before Interest, Taxes, Depreciation, and Amortization), équivalent de notre excédent brut d’exploitation, qui mesure la performance opérationnelle d'une école. Ce dernier est fonction notamment de la taille d’une école. Ainsi, un petit établissement qui dispense des Bachelors se vendra sept ou huit fois l’EBITDA, mais certaines opérations de plus grande envergure se font à des multiples compris entre 12 et 15. Le problème, maintenant, c’est que tout cela se sait et que chaque propriétaire est persuadé que son école a une grande valeur.

Chaque propriétaire est persuadé que son école a une grande valeur.

On entend dire que les fonds vont investir dans les écoles consulaires. Le statut d’EESC pourrait-il être un levier?

Pour l’instant, je ne vois rien venir. L’EESC (établissement d’enseignement supérieur consulaire) permettra à une entreprise locale de prendre des parts dans une école, mais cela ne résoudra pas le problème de financement de certains établissements.

Je ne vois pas comment des investisseurs classiques pourraient avoir envie d’entrer au capital d’une EESC en étant minoritaires – l’essentiel des parts étant détenues par les CCI –, sans possibilité de toucher de dividendes ni d'horizon de revente. Toutefois, la donne pourrait changer si ce statut évolue…

Aux yeux des fonds, quelles sont les écoles les plus attractives ?

Les écoles de code, encore assez récentes, pourraient constituer des cibles de choix. Les fonds s’intéressent aussi aux formations plus techniques : la coiffure ou l’esthétique, par exemple, ont le vent en poupe. Auparavant, ce paysage était éclaté, mais des acteurs consolident, créent des groupes ou des plates-formes qui, un jour ou l’autre, auront besoin d’investisseurs.

"Les écoles de code, encore assez récentes, pourraient constituer des cibles de choix."

BPI France a soutenu le rachat de Laureate par Apax, pris des parts au côté de Cathay dans AD Education ou de LFPI dans Eductive cet été. Va-t-elle continuer ?

La BPI France est intervenue dans beaucoup de deals depuis deux ans, et son poids devrait s’accentuer. L’éducation est l’une de ses priorités.

IGS, Ionis… Quel avenir pour ces groupes, créés il y a une trentaine d’années par des entrepreneurs de l’éducation ?

Les groupes que vous avez cités sont très familiaux et assez discrets. Selon moi, ils n’évoluent pas dans le même univers que les établissements récemment acquis par des fonds : ils ne rachètent pas d’écoles, n’ont pas de fonds d’investissement chez eux et ne sont pas sur le marché aujourd'hui.

Les fonds pourraient-ils être tentés d’investir dans la formation continue ?

Cela a déjà été le cas. J’ai fait rentrer deux fois des fonds chez Demos, mais c’est un marché beaucoup plus compliqué que celui de la formation initiale, beaucoup plus concurrentiel, chahuté par les réformes. Les fonds attendent d’ailleurs de voir ce qu’il sortira de la dernière réforme de la formation professionnelle, dont les résultats ont été présentés lundi 5 mars 2018.

Mais le secteur aiguise les appétits. Les grandes écoles elles-mêmes affichent leur volonté de racheter des entreprises dans la formation professionnelle, afin d’acquérir une culture dans le secteur. Mais passeront-elles à l’action ? L’inverse est également vrai. Le groupe chinois Weidong (Demos) a acheté Brest BS. Dans les deux cas, l'idée est de maîtriser l’ensemble de la chaîne de la formation tout au long de la vie.

Les fonds investissent-ils dans les start-up EdTech, comme c'est le cas aux États-Unis ?

Aux États-Unis, alors que l'enseignement supérieur 'for profit', créé sous la présidence de Bush père, ne va pas très bien, l’industrie de contenus se développe avec le soutien des fonds d’investissement. Ce n’est pas encore le cas en France, où les établissements restent assez traditionnels dans leurs manières d’enseigner. Nous sommes assez en retard en matière d’enseignement à distance.

Les start-up EdTech restent rares. Le fonds Educapital, créé par Marie-Christine Levet, devrait permettre de soutenir leur développement. Les acteurs qui se lancent actuellement dans la formation à distance sont les maisons d’édition, comme l'Espagnol Planeta qui vient de racheter l’EDC et l'ESLSCA.

Beaucoup de nouveaux projets émergent dans le primaire et le secondaire… Qu’en pensent les investisseurs ?

Beaucoup de jeunes entrepreneurs lancent avec le soutien de family offices leur école primaire, et cela se développera certainement. Mais aujourd’hui, leurs projets sont encore un peu petits pour intéresser les fonds.

Conférence EducPros sur le marché de l'éducation

EducPros organise le 22 mars 2018 à Paris une conférence sur le marché de l'éducation. Dans un contexte économique contraint, l'enseignement supérieur français voit la part de financements privés croître, année après année. Rachat d'écoles par des fonds d'investissement, arrivée d'investisseurs étrangers et de sociétés de capital-risque sur le marché… Quels sont les objectifs de ces acteurs privés ? Quelles sont les conséquences de cette libéralisation sur la gestion des établissements, leur développement et leur offre pédagogique ? Telles sont les questions dont les intervenants débattront lors de cette journée.

Programme et inscriptions


Cécile Peltier | Publié le

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Frida.

C'est évident : - Acte I les gauchistes investissent l'Université, - Acte II 40 ans de régression intellectuelle, - Acte III putification du secteur sous le règne de Jupiter

Thomas.

"La demande pour l'enseignement supérieur n'est pas en passe de se calmer": lorsque les étudiants se rendront compte qu'ils payent très cher une formation médiocre qui ne débouche sur pas grand chose, il est à craindre que 'la bulle' sur le marché de l'éducation n'explose... Par example: les Ecoles de commerce (ESC) ont doublé la taille de leur promos et leurs frais de scolarité sur les 10 dernières années: qui peut croire que les débouchés sont au rendez-vous pour tous les diplômés? Il est curieux de constater que les écoles et les filières publiques / semi-publiques , donc gratuites, sont aussi celles qui sélectionnent le plus. A méditer...

Peltier.

Bonjour, Merci pour votre intérêt. EducPros est un média spécialisé qui donne la parole à tous les acteurs du milieu. Y compris ceux qui pointent les limites de la libéralisation du marché scolaire. Bien cordialement

PICARD.

Voilà un papier qui a le mérite de la clarté. EducPro assume son rôle et le soutien qu'il reçoit. A quand un papier qui argue sur les impasses de la libéralisation du marché scolaire ?

Fabrice.

Bonjour J’aime beaucoup ce passage : « Nous sommes assez en retard en matière d’enseignement à distance. » et bien c’est super on trouve aussi. C’est pourquoi on développe TeachReo et on a besoin de votre aide pour créer un campus en 100% téléprésentiel : https://lafabrique-france.aviva.com/voting/projet/vue/30-1541