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MOOC : quelle stratégie européenne ?

Un dossier réalisé par Mathieu Oui
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Face aux plates-formes américaines Coursera ou EdX, de nombreuses initiatives ont vu le jour en Europe qui visent à développer des MOOC, grâce à des financements en partie publics. Pour autant, le business model est loin d'être défini, de même que demeurent en suspens des questions liées à la protection des données personnelles ou à la propriété intellectuelle des cours.

Comment l’Europe peut-elle réagir à la déferlante des MOOC venue des États-Unis ? Tel était en substance l’enjeu du séminaire "Making sense of the MOOCs" organisé par l’ACA (Academic Cooperation Association) et qui a attiré un large public le 10 octobre 2013 à Bruxelles. À défaut d’une réponse unique, les treize experts ont largement ouvert le débat, dévoilant au passage le foisonnement d’initiatives en Europe. Professeur à l'université du Wisconsin et spécialiste mondial de l'enseignement supérieur, Kris Olds a tenté de relativiser "l’angoisse des universités européennes" face au leadership américain et plus globalement à la "MOOC hysteria".

Outre le fait que les Européens sont déjà impliqués dans des plates-formes américaines (qui évoluent désormais sur un modèle "postnational" selon les termes du chercheur), leur longue expérience en matière d’e-learning mais aussi de collaborations de recherche devrait leur permettre de réagir et de peser positivement.

Prise de conscience rapide

La prise de conscience du Vieux Continent est à la fois récente et très rapide, comme l’a souligné Michael Gaebel qui dirige le service de politique de l’enseignement supérieur à l’EUA (European University Association). Ce dernier a ainsi rappelé qu’en janvier 2013, seules deux universités européennes étaient présentes sur Coursera. Une quinzaine avaient rejoint la plate-forme américaine en août, et on en compte aujourd'hui plus d'une vingtaine.

Les exemples présentés lors de la conférence montrent que les projets européens ont souvent une base nationale, sont fréquemment définis par la langue retenue (majoritairement l’anglais, avec quelques variantes) et se distinguent aussi de la concurrence américaine par un financement en partie public.

En matière d’audience, le profil type d’un usager de MOOC s’éloigne de l’étudiant classique du premier cycle d’université : il est tendanciellement plus âgé (26 ans d’âge moyen à Polytechnique Lausanne, par exemple), plus diplômé, voire exerçant déjà un métier. Pour certains intervenants, le MOOC serait donc bien adapté aux besoins de formation continue de professionnels.

Coursera a l’avantage de la taille, EdX celui des universités les plus réputées (W. Lawton, OBHE)

À la recherche d’un business model

La plupart des intervenants se sont accordés sur l’absence d’un véritable business model. William Lawton, directeur de l’Observatoire sur l’enseignement supérieur sans frontières (OBHE), a par exemple cité l’exemple de l’échec de la plate-forme Udacity dans son offre de crédits payants pour California State University (CSU) : aucun étudiant n’en aurait fait la demande. Un autre intervenant a de son côté souligné que la certification induisait des coûts supplémentaires pour les universités dus, notamment, à l’organisation des examens.

Malgré l’existence de différentes voies possibles de monétisation (frais de certification, délivrance d'un diplôme, vente des données concernant les étudiants…), "les sources de profit des MOOC ne sont pas encore très claires", estime encore William Lawton, qui a ironisé sur la vente en ligne des tee-shirts et mugs du "Coursera online store".

L’initiative de Georgia Tech d’offrir un master en informatique entièrement en ligne pour 7.000$ sur Udacity (contre 25.000 à 60.000$ en formation classique) pose la question de la pression à la baisse du coût des contenus "qui nous concerne tous", comme l'a reconnu Tim Gore, en charge des réseaux et communautés à l’université de Londres. "Il n’y a pas encore de business model durable, mais, à terme, il n’y aura probablement la place que pour un seul grand joueur", pronostique encore William Lawton, pour qui "Coursera a l’avantage de la taille, EdX celui des universités les plus réputées".

Face à cette hésitation quant à l’émergence ou non d’un acteur leader, certaines institutions choisissent d’être présentes sur plusieurs plates-formes, d’autres à l’inverse de ne pas encore s’investir, c’est notamment le cas d’Oxford, de Cambridge et de l'Imperial College. Là encore, la réflexion d’une offre sur une base nationale ou territoriale semble déjà dépassée.

L’expérience sociale irremplaçable

En réponse à la disparition annoncée par certains commentateurs des universités traditionnelles, Rolf Hoffmann, directeur exécutif de la commission Fulbright à Berlin, a rappelé l’importance des études supérieures comme expérience sociale. "Les MOOC ou les cours en e-learning ne peuvent remplacer l’expérience de vivre ensemble sur un campus. Même à Stanford ou Berkeley, les étudiants ont besoin d’être présents sur un campus, et cela particulièrement au début de leurs études", soutient-il.

À l’appui de cet argument, une étude de la National Student Union (NUS) britannique révèle que les étudiants privilégient un enseignement mixte, associant cours en ligne et en présentiel. Du point de vue des établissements et selon Tim Gore de l'université de Londres, le succès des MOOC les oblige à réaffirmer et préciser l’intérêt des cours en présentiel. Fort de son expérience de vice-président en charge des systèmes d’information de l’École polytechnique de Lausanne, Karl Aberer a mis en avant quatre domaines qui concentrent l’intérêt des étudiants : ils apprécient la flexibilité du système mais aiment regarder les cours en groupe et souhaitent le contact avec les professeurs. Enfin, ils sont soucieux du respect de la confidentialité des données personnelles.

Le succès des MOOC les oblige à réaffirmer et préciser l’intérêt des cours en présentiel

Plus de questions que de réponses

Parmi les nombreuses questions soulevées lors du séminaire figurent précisément cette protection des données personnelles, mais aussi la propriété intellectuelle des cours, ou la difficile visibilité des coopérations entre établissements au sein des MOOC.

Plus inattendu, le sujet de la péremption des cours en ligne a été posé. Comment assurer une forme d’actualisation des contenus ? Peut-on continuer à diffuser les cours au bout de quelques années et qu’en fait-on ensuite ? En bref, "existe-t-il un cimetière des MOOC ?" a interrogé avec malice Michael Gaebel.

Plus géopolitiques étaient les interrogations de Kris Olds, questionnant la nécessité d’une plate-forme européenne et les éventuelles obligations des opérateurs d’un tel projet vis-à-vis des institutions du Vieux Continent dédiées à l’enseignement à distance. Et de poser également la question de la responsabilité des établissements à s’engager auprès des plates-formes "dominantes". Comment accompagner les petites institutions afin qu’elles fassent les bons choix en la matière ? De quoi nourrir un nouveau séminaire.

Retrouvez les interventions lors du séminaire de l’ACA.

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