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L'orientation active peine à faire ses preuves

Natacha Lefauconnier
Publié le
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Selon l'OCDE, la France consacre 4,7 % de son PIB aux dépenses publiques pour les établissements d'éducation.
L'université Paris-Sud a opté pour une orientation active obligatoire et mis en place des ateliers à destination des élèves n'ayant pas les compétences requises. // ©  UPS
Les élèves de terminale avaient jusqu'au 31 mai pour modifier l'ordre de leurs vœux sur Admission postbac. Pour les aider à faire leur choix, les universités les conseillent en début d'année via la procédure d’orientation active. Si les universités rendent un avis aux candidats sur leurs vœux en licence, très peu mesurent l’impact de leurs recommandations.

Depuis quelques années, l’orientation active est pointée comme la solution permettant de limiter le taux d’échec en licence. Une procédure intégrée au portail Admission postbac, que se sont appropriée les universités avec quelques différences de traitement. Certains établissements ont opté pour une étape obligatoire pour les candidats ("l’orientation pour tous"), d’autres pour une option facultative ("l’orientation sollicitée"). L’université a le choix entre trois possibilités de réponse aux lycéens : avis très positif, avis positif avec recommandations ou avis réservé, lorsque le candidat n’a pas les prérequis.

Des milliers de dossiers arrivent au sein de chaque université entre le 20 janvier et début avril. C’est alors aux équipes pédagogiques de relever leurs manches et d’examiner les dossiers, en particulier la filière du bac, les notes, les appréciations des professeurs et le projet de l’élève. Une activité chronophage dont l'efficacité n'est pas évaluée, même si les établissements s'efforcent d'améliorer leur façon de procéder en fonction de quelques indicateurs.

À L’UNIVERSITÉ PARIS-SUD, Des entretiens pour les bacs techno et pro

Partant du constat que seuls les élèves ayant un bon dossier sollicitaient un conseil d’orientation, l’université Paris-Sud a opté pour une orientation active obligatoire. Un choix qui contraint à traiter beaucoup plus de dossiers qu'avant, avec des résultats parfois décevants.

"Nous avons remarqué qu’un avis réservé a peu d’impact sur le changement de choix des jeunes, confie Carole Vouille, directrice du SCUIO (service commun universitaire d'information et d'orientation). Même si on leur dit qu’ils n’ont pas le profil adapté à la filière, certains sont persuadés qu’ils seront celui ou celle qui va réussir."

L’université Paris-Sud a donc mis en place des ateliers pour toucher ces jeunes qui n’ont pas les compétences requises. En s’appuyant sur les statistiques de réussite en licence, elle propose des rendez-vous aux candidats, essentiellement les lycéens des filières technologiques et professionnelles.

Un avis réservé a peu d’impact sur le changement de choix des jeunes.
(
C. Vouille)

Le principe : des entretiens collectifs au sein de l’université, durant lesquels on leur présente les services d’aide à la réussite, afin qu’ils les sollicitent dès la rentrée si nécessaire. "Mais l’essentiel des ateliers consiste à faire réfléchir les élèves à la représentation qu’ils se font des études universitaires, et à un parcours alternatif qui leur permettrait d’atteindre leur objectif", précise la directrice du SCUIO. L’activité, qui dure deux heures environ, est présentée de façon ludique avec une mise en situation par le jeu. "Les échanges entre les lycéens sont souvent très riches, d’autant qu’on essaie de faire des groupes homogènes, qui s’intéressent à la même licence ou au même portail”, rapporte Carole Vouille.

Ces ateliers sont encadrés par une chargée d’orientation et une documentaliste. "On aimerait impliquer davantage les enseignants, mais c’est très chronophage. De février à avril, on a parfois jusqu’à quatre ateliers par semaine !"

De 200 à 300 lycéens peuvent ainsi bénéficier de ces modules. Mais, avec l’augmentation des effectifs et l’obligation de choisir une filière non contingentée pour les bacheliers généraux, les enseignants risquent fort de ne pas pouvoir assurer le même suivi dans les prochaines années.

Universite - campus de Toulouse 3

À L’UNIVERSITÉ TOULOUSE 3,  priorité aux néo-entrants de l’académie 

Faute de pouvoir tout traiter, l’université Paul-Sabatier (Toulouse 3) a choisi un entre-deux. "Tous les candidats néo-entrants de l’académie reçoivent un conseil d’orientation, explique Sylvain Mastrorillo, enseignant-chercheur en SVT et chargé de mission à l’évaluation des formations et des enseignements. "On répond prioritairement aux élèves qui sollicitent un avis, et si possible aux autres. Dans le département biologie et géosciences, nous avons reçu 600 demandes d’orientation sollicitée. Il faut ajouter 1.600 dossiers d’orientation pour tous, auxquels nous avons aussi répondu", poursuit Sylvain Mastrorillo.

Une dizaine d’enseignants-chercheurs, responsables des parcours en L1 et L2, rendent les avis. "Ce sont les mêmes enseignants qui participent aux salons et aux JPO, ils sont rôdés", fait valoir l’universitaire. 

En Staps, filière sous haute tension, c’est pire : ce sont 835 sollicitations et 2.200 dossiers "orientation pour tous" qui ont été traités cette année. "C’est une grosse charge de travail pour les enseignants-chercheurs, mais c’est un investissement pour l’avenir", affirme le chargé de mission à l’évaluation des formations. 

Une charge de travail que l'université ne mesure pas précisément en nombres d'heures passées par enseignant : connaître le coût de l'orientation active en termes de ressources humaines permettrait pourtant de mesurer l'efficacité relative de la procédure par rapport aux effets constatés.


Université Rennes 1 - Amphi - jour de la rentrée © UR1 – Dircom – Gaëlle Le Page - sept 2012

À L’UNIVERSITÉ RENNES 1, Un conseil personnalisé sur demande 

C'est justement en regardant les résultats obtenus – ou plutôt le peu de résultats – qu'à Rennes 1 l’orientation obligatoire pour tous a été abandonnée. "On avait le sentiment que les élèves n’ouvraient même pas le message rendant un avis", explique Cécile Lecomte, vice-présidente orientation et insertion professionnelle de l’établissement. "L’université est donc revenue à une orientation sollicitée, ce qui permet un traitement individualisé." En 2015, cela représentait autour de 850 dossiers.

Première étape : évaluer le niveau général de chaque élève. Pour cela, l’université a un outil qui attribue des coefficients aux matières que le lycéen retrouvera dans la licence visée. "Tous les dossiers reçus passent dans cette 'moulinette' et ressortent avec une note. Cela permet de faire gagner du temps aux enseignants lorsqu’ils reprennent les dossiers un par un", justifie Cécile Lecomte.

Une douzaine d’enseignants responsables des L1 sont mobilisés par la procédure chaque année, avec une personne du SIO en appui pour faire le bilan. Ils examinent de près le projet professionnel exprimé par les futurs bacheliers. "C’est à partir de cela que l’université peut rendre un avis avec une vraie valeur ajoutée. Nous n’adressons pas simplement un avis réservé au futur bachelier, on lui conseille d’autres filières."

Même si plus grand monde n’y croit, on continue. Ce serait dommage de ne pas le faire si cela peut avoir une influence sur certains élèves.
(C. Lecomte)

Les quatre universités bretonnes utilisent cette même procédure et harmonisent leurs réponses, de manière à ce qu’un candidat en licence de biologie à Rennes et à Brest reçoive le même avis de la part des deux universités. 

Les bacs pro reçoivent un avis réservé, ainsi que de nombreux bacs techno. Ils se voient proposer un rendez-vous, à l’université ou par téléphone. Mais peu donnent suite à la proposition : "L’an dernier, nous avons eu seulement 27 prises de rendez-vous d’accompagnement sur 290 avis", regrette la responsable orientation de Rennes 1.

L’orientation active, la "moins pire" des solutions ?

Cécile Lecomte confie : "Même si plus grand monde n’y croit, on continue. Ce serait dommage de ne pas le faire si cela peut avoir une influence sur certains élèves.”

Au ministère, on reconnaît qu’il est "très difficile de mesurer l’efficacité de l’orientation active, tout simplement parce que ce n’est qu’un des éléments qui contribuent à la décision des candidats. Mais, avec cette procédure de conseil, ils ne pourront pas dire qu’on ne les avait pas prévenus."

Pourtant, d’après les statistiques APB analysées par le ministère, les bacs pro font les mêmes vœux que les bacheliers généraux : la moitié des demandes concerne 4 filières (droit, psycho, Staps et Paces). "Ce sont des envies des jeunes de cette génération, qui ne dépendent pas de la filière suivie au lycée", décrypte-t-on rue de Grenelle. Il devient dès lors difficile de "lutter" contre ces effets de mode. 

Et même si les candidats tiennent compte de l’avis émis par l’établissement en mettant la licence en dernier vœu, ils peuvent ne pas recevoir de proposition pour leurs vœux mieux placés et se retrouver à l’université par défaut. C’est le cas d’un tiers des bacs pro. D’où la difficulté de mesurer avec précision l’efficacité de l’orientation active. 

Pour Jean-Pierre Vinel, président de l’université Paul-Sabatier, l’orientation active demeure un outil indispensable, préférable à la sélection à l’entrée de l’université. "Lorsqu’on opère une sélection, on ne s’occupe pas de ceux qu’on ne prend pas. Alors qu’au contraire l’orientation active permet d’aider tout le monde. On sait que le taux de succès des bacs pro à l’université est proche de 0 %. L’orientation, ce n’est pas leur dire 'non, ce n’est pas pour vous', mais leur dire ce qu’ils peuvent faire à la place, et quelles passerelles ils pourront utiliser plus tard." L’orientation active, le pire des systèmes, à l’exception de tous les autres ?


Natacha Lefauconnier | Publié le

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