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Recteurs : radioscopie d’un corps en mutation

Marie-Caroline Missir
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Le conseil des ministres du 9 septembre 2015 a entériné un mouvement de recteurs
Le conseil des ministres du 9 septembre 2015 a entériné un mouvement de recteurs // ©  RGA / R.E.A

Autonomie des universités, réforme territoriale en cours… La fonction de recteurs a un peu perdu de son prestige, au point d’avoir des difficultés à attirer les bons profils. Qui sont les recteurs aujourd’hui ? Comment et par qui sont-ils choisis ? EducPros fait le point à l’occasion du mouvement de recteurs du 9 septembre.

Tout était prêt : les invitations lancées, le buffet commandé, les discours écrits. Mais, finalement, le pot de départ de Jean-Jacques Pollet, prévu en juillet 2015, n'a pas eu lieu. Faute de candidats pour le remplacer, le recteur de Lille a été prolongé à son poste à la dernière minute, jusqu'à ce 9 septembre où il a finalement trouvé un successeur en la personne de Luc Johann, auparavant recteur de Limoges.

Cette anecdote illustre bien l'évolution de la fonction de recteur ces dix dernières années : moins politisé, technicisé, le corps des recteurs, pourtant au sommet de la pyramide éducation nationale, peine aujourd'hui à se renouveler.

"On assiste à une pénurie de candidats", explique Bernard Toulemonde, ancien recteur et ancien directeur de l'enseignement scolaire. Avant le mouvement du 9 septembre, l'âge moyen des 31 recteurs était de 51 ans. Avec l'arrivée de Nicole Ménager à Rouen et Hélène Insel à Reims, 11 femmes occupent désormais cette fonction.

"La LRU en 2007 a marqué un tournant. Les présidents d'université sont devenus des personnages très puissants, aux pouvoirs étendus. Les 'grands' universitaires n'aspirent pas forcément à devenir recteurs... C'est un peu comme si vous proposiez à un agrégé de devenir proviseur... Quelle barbe !" s'amuse cet expert du système éducatif.

Une diversification des profils

Au vu de l'extrême centralisation du système éducatif et des responsabilités qu'ils sont appelés à endosser, il n'est pas aisé de recruter un recteur ou une rectrice. Pour diversifier les profils, en 2010, le décret "recteur" a ouvert à hauteur de 20% le corps aux directeurs et directrice d'administration centrale, non détenteurs de l'habilitation à diriger des recherches, sésame pour prétendre diriger une académie.

Mais le recrutement des recteurs repose surtout sur un subtil mélange de réputation, de buzz positif, et d'appuis auprès des gens qui "comptent" dans le microcosme. Christian Forestier, ancien recteur, est ainsi systématiquement consulté avant un mouvement des recteurs. C'est lui qui a très tôt repéré Ali Saïb, recteur de Caen puis d'Aix-Marseille, et aujourd'hui conseiller de Manuel Valls à Matignon.


La LRU en 2007 a marqué un tournant. Les présidents d'université sont devenus des personnages très puissants, aux pouvoirs étendus.
(B. Toulemonde)

Un métier de communication et de représentation

Pierre-Yves Duwoye, qui vient d'être nommé recteur de Limoges, ancien directeur de cabinet de Vincent Peillon, a longtemps été à la manœuvre pour repérer de nouvel profils.

"On procède à un pré-recrutement. Le directeur de cabinet du ministre concerné, les conseillers de Matignon et de l'Élysée échangent des noms. On se base beaucoup sur l'appréciation et la réputation que tel ou tel nous en ont fait. Chacun mène sa petite enquête par ailleurs puis on croise les informations récoltées", détaille-t-il.

Au nombre des qualités essentielles des prétendants à la fonction, des qualités intellectuelles bien sûr, mais aussi une bonne capacité à communiquer. "En gros, ces recteurs doivent donner l'impression de pouvoir 'causer dans le poste' et de tenir leur rang. C'est un métier de grande communication et de représentation", résume le haut fonctionnaire. Une fois sélectionné, le candidat rencontre son ministre, qui, la plupart du temps, valide le choix de son entourage.

Une étiquette politique moins collante

Bien sûr, les pressions politiques viennent parfois perturber le circuit de nomination. Un ministre socialiste, alors maire d'une grande agglomération, avait ainsi demandé à Vincent Peillon de nommer son premier adjoint. Le ministre n'avait pas donné suite...

"On ne va pas demander sa carte à une rectrice ou un recteur. Mais avoir travaillé dans un cabinet de droite sous la gauche – et inversement – est a priori rédhibitoire", décrypte Pierre-Yves Duwoye.

Une étiquette politique peut surtout, au gré des majorités, accélérer ou freiner les carrières. Les "recteurs disparus", ce club d'anciens recteurs remerciés peu après l'élection de François Hollande, avaient dénoncé une forme de chasse aux sorcières. Pourtant, aujourd'hui, les recteurs et rectrices en poste ne sont pas tous de gauche.

"On assiste à une forme de dépolitisation des recteurs, plus forte en tous cas sous Hollande que durant les quinquennats précédents", observe Bernard Toulemonde. Ancien conseiller du ministre de la Justice Pascal Clément sous la précédente majorité, le recteur Philippe-Pierre Cabourdin, en poste à Reims depuis cinq ans, arrive à Caen.

13 "supers recteurs" désormais aux manettes

Si les enjeux varient selon la taille des académies, les recteurs gagnent pourtant sensiblement la même chose : entre 9.500 et 10.500 euros en moyenne, primes comprises. S'y ajoutent le logement et la voiture de fonction.

Bien que confortable, la fonction de recteur a pourtant perdu de son prestige. La loi Notre, en redessinant la carte des régions et donc celle des académies, confirme cette nouvelle donne. Le Conseil des ministres du 31 juillet a acté la création de "supers recteurs" dans chaque région fusionnée.

Ce recteur de région académique sera l'interlocuteur unique du président du conseil régional et du préfet de région et sera chargé d'harmoniser les politiques publiques en matière éducative. Les "supers recteurs" de ces neuf régions seront ceux des académies d'Aix-Marseille, Besançon (et non Dijon), Bordeaux, Caen (et non Rouen), Lille, Lyon, Montpellier (et non Toulouse), Nancy-Metz (et non Strasbourg) et Paris.

"La création de ces 'supers recteurs', uniquement positionnés sur les fonctions stratégiques, confirme la perte d'aura de la fonction de recteur 'normal', cantonné à des fonctions techniques et honorifiques", analyse Bernard Toulemonde. Un premier pas vers la régionalisation de l'éducation.

Quatre profils de recteurs
Les inoxydables
Ces recteurs professionnels ont fait le tour de France et ont résisté aux changements de majorité.

- William Marois (Nantes)
- Michel Barat (Corse)
- Philippe-Pierre Cabourdin (Caen).

Les politiques
Leur carrière est marquée par un engagement politique.

- Olivier Dugrip (Bordeaux) candidat RPR à Montpellier aux élections municipales de 2001
- Camille Galap (Guadeloupe), candidat PS aux élections municipales de 2014 au Havre.

Les intellectuels
Au vu de leurs cursus, tous les recteurs témoignent de grandes qualités intellectuelles. Mais certains se démarquent particulièrement par la réputation de leurs travaux.

- Gilles Pecout (Nancy-Metz), historien et spécialiste de l'unité italienne
- Emmanuel Ethis (Nice), benjamin des recteurs, sociologue de la culture, spécialiste de la réception du cinéma et de l'étude des publics des grands festivals (Cannes et Avignon).

Les anciens directeurs d'administration
Ils ont fait carrière dans l'administration et ont été nommés après l'adoption du décret ouvrant à hauteur de 20% du corps le recrutement des recteurs aux directeurs d'administration centrale.

- Béatrice Gille (Créteil)
- Hélène Bernard (Toulouse)
- Pierre-Yves Duwoye (Limoges).

Marie-Caroline Missir | Publié le

Vos commentaires (4)

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Alain Morvan.

Quelques mots en réaction aux propos de mon collègue Bernard Dubreuil. Il a parfaitement raison d'écrire que la carrière de recteur n'a rien d'un long fleuve tranquille. C'est le moins que l'on puisse en dire. On ne fait guère face qu'à des situations difficiles et on n'apprend guère que de mauvaises nouvelles, auxquelles il faut en urgence trouver la réponse appropriée. Fonction confortable? Sûrement pas. Fonction honorifique? Je préfèrerais qu'on dise qu'elle doit être assumée d'une façon honorable. Je suis en revanche en total désaccord avec B. Dubreuil au sujet du rôle du recteur dans l'enseignement supérieur. L'autonomie dont on parle tant rend d'autant plus nécessaire la représentation, près des établissements, d'un arbitre - sans parler des difficultés budgétaires de certaines universités qui ont, tout récemment, dû être mise sous tutelle. Le lien second degré-supérieur est de plus en plus essentiel et seul le recteur peut l'assumer. Dire que le chancelier n'aura plus de rôle à jouer, c'est nier l'attachement des Français à la continuité et à la cohérence du système éducatif. Le recteur est le garant de cette belle spécificité française. Un dernier mot - et je parle d'expérience. C'est le rôle moral. On sait qu'il peut arriver qu'un établissement (université ou grande école) se trouve en grande délicatesse avec l'éthique et la loi. Je pourrais citer ici des exemples. Directeur qui aurait truqué son CV, positions scandaleuses de caractère négationniste, dérives affairistes. Je sais parfaitement bien, pour l'avoir vécu, que tant les acteurs locaux que le Ministère sont secrètement heureux qu'un recteur, prenant au sérieux son rôle de défenseur des intérêts moraux de l'Université, fasse le "sale" travail sur place, et prenne les responsabilités que de plus prudents personnages, soucieux de ménager l'avenir, préfèrent oublier. Quiconque a vécu ces moments-là sait que l'on est reconnaissant au recteur d'intervenir dans le supérieur. Même si on ne le lui dit pas. Le recteur doit savoir être seul. Petite divergence avec Bernard Dubreuil aussi sur l'absence de perspective "pour l'après". Le poste de recteur ne doit pas être - à mon sens en tout cas - considéré comme un simple tremplin, comme une étape à franchir dans un plan de carrière. Il n'est en rien déshonorant, pour un recteur dont les fonctions cessent, de retourner devant ses étudiants. Il serait au contraire malvenu d'y voir une sanction. La légitimité du recteur réside dans sa crédibilité scientifique et pédagogique. C'est elle qui lui permet d'entendre et de comprendre les enseignants de son académie, quel que soit leur statut. Pour ma part, j'avais souvent dit à mes collaborateurs et aux plus exigeants de mes interlocuteurs politiques que j'avais pour principe d'être toujours prêt à retrouver mon amphithéâtre, mes séminaires. C'est une façon de montrer que l'on n'est pas un opportuniste. C'est cela qui m'a permis de conserver mes repères éthiques et pédagogiques. Ceux qui m'ont limogé en mars 2007 ont cru m'humilier en me renvoyant à mon université d'origine. Ils ne savent pas à quel point ils m'ont fait honneur. Cela pour justifier, au passage, mon désaccord avec l'ouverture du "corps" des recteurs à de non-universitaires. Deux ou trois remarques sur l'article, très riche, de M.-C. Missir: 1. Depuis ma première nomination comme recteur, il y a plus 22 ans, j'entends parler de la perte d'influence des recteurs. Je ne l'ai jamais constatée. Ou, plus exactement, je dirais que l'influence des recteurs dépend davantage d'eux-mêmes que de leur statut. La fonction de recteur est d'abord ce que ceux qui l'exercent désirent qu'elle soit. Il n'est interdit à personne d'être volontariste - oserai-je dire courageux? Fonctionnaires d'autorité, les recteurs ont un impératif de loyauté. Mais ils doivent savoir qu'il existe aussi un devoir de résistance, si l'essentiel est en cause. De là devrait dépendre leur prestige moral, leur crédibilité devant les enseignants, les élèves, les étudiants, le public, leur hiérarchie. Personnellement, je n'aurais jamais accepté d'appliquer la réforme du collège sans protester haut et fort. J'aurais été limogé, mais j'aurais peut-être semé chez certains une graine d'espoir. 2. Cela pose le problème de la communication. Tout à fait d'accord pour dire qu'un recteur doit savoir trouver les mots qui convainquent. C'est aussi pour cela, d'ailleurs, qu'il faut qu'il ait été lui-même enseignant. Mais communiquer n'est pas simplement broder sur les fiches de langage qu'on semble tant priser depuis quelques années. La communication n'est légitime que si elle se fait en conscience. Sinon, on est dans la langue de bois, voire dans la propagande. 3. Je ne crois pas un instant (mon collègue et ami Bernard Toulemonde me pardonnera) qu'il y ait une "dépolitisation des recteurs". C'est une certaine souplesse, une certaine adaptabilité qui peuvent donner cette impression. Je crois plutôt à ce que j'appellerai une "politisation passive", qui consiste à se taire, quitte à espérer des jours meilleurs. On comprend que je n'approuve pas cette attitude. 4. Je n'ai pas le temps de détailler les raisons pour lequel je trouve néfaste la création de "super-recteurs". J'y verrai, plutôt que l'effet d'un projet ambitieux, un compromis de type solférinien entre la volonté initiale de réduire le nombre des académies et la résistance farouche (et légitime) d'un certain nombre d'élus régionaux. Sur ce concept farfelu de "recteurs de région", je m'exprimerai bientôt sur le blog "Histoires d'universités" animé par Pierre Dubois. PS. Je précise que je n'appartiens pas au "cercle des recteurs disparus" dont parle l'article. Et pour cause. Il a été créé par les amis de ceux qui m'ont démis. PPS. J'ai eu vent d'une autre version, moins euphémisée, du changement de recteur à Lille. Mais comme elle n'a pas été vérifiée aux sources, je n'en fais pas état.

Eric Martin.

Voilà une fausse pénurie causée par des "remerciements" sans causes ni perspectives. Comment attirer à cette fonction des personnes qui répondent aux enjeux politiques (de l'éducation), aux contraintes de gestions tout en ayant une réelle légitimité scientifique et pédagogique ? Sans compter un étiquetage qui bride sans conteste la suite de la carrière.

B.Dubreuil.

Une fonction confortable et honorifique ? Ce n'est plus le cas depuis des années, au rythme des mesures de déconcentration des opérations de gestion, de responsabilités nouvelles liées à la mise en œuvre de la LOLF, de l'implication croissante des collectivités dans le champ éducatif... La fonction a (avait) gagné en autonomie en matière de pédagogie, de politique éducative, de management, de prise d'initiatives sur les premier et second degrés sur lesquels, hormis Paris, se concentre l'essentiel de l'activité d'un recteur. Il est vrai que la fonction de chancelier des universités a perdu de sa substance et devrait disparaître dans le cadre d'une structuration territoriale de l'enseignement supérieur révisée. Sa valeur ajoutée est aujourd'hui négligeable. La fonction de recteur, par ses contraintes, l'engagement personnel qu'elle impose, par la capacité qu'elle demande à gérer mécontentements, manifestations, conflits, crises de toutes sortes, n'est pas un long fleuve tranquille et n'attire pas beaucoup de candidats (du moins de ceux ou celles ayant le profil). S'ajoute à celà l'absence quasi totale de perspective pour l'après, sinon revenir dans son université. Pas de passerelle vers les grands corps de la fonction publique. À terme, avec l'évolution des grandes régions, les nouvelles compétences qui inevitablement leur seront déléguées, l'organisation des académies, comme les fonctions de recteur et de DSDEN devront être repensées.

Mc Missir.

Merci pour votre commentaire qui explique parfaitement les difficultés de recrutement des recteurs. On est évidemment loin d'une fonction honorifique, ce n'est pas le point de vue exposé ici. Mais la fonction a sans doute quelque peu perdu de son prestige, à mesure que le système éducatif avance vers plus d'autonomie. Bien à vous, Mcm

Daoust.

Et la légitimité pédagogique dans tout çà?