Réformes des études de médecine : entretiens croisés de deux doyens (Amiens et UPMC)

Propos recueillis par Virginie Bertereau
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Les Professeurs Uzan et Le Gars
Les Professeurs Uzan et Le Gars
Entre la petite faculté de médecine d’Amiens et la grosse machine UPMC, quels points communs, quelles différences ? Pour le savoir, nous avons interviewé Daniel Le Gars, doyen de la faculté de médecine de l’université d’Amiens, et Serge Uzan, doyen de la faculté de médecine de l’université Pierre-et-Marie-Curie (UPMC). Sans s’opposer sur tout, ces deux personnalités du monde médical donnent leur point de vue sur les études de médecine, de la PAES (première année des études de santé) à l’ECN (examen classant national), voire au-delà.

LEURS POINTS DE VUE SUR LA PAES

Que pensez-vous de la PAES ?
Daniel Le Gars (DLG) : C’est une mauvaise réponse à de vrais problèmes. Les programmes font la part trop belle aux sciences dures et fondamentales. Pour lutter contre le « gâchis humain »,

« Pour lutter contre le « gâchis humain », il faudrait plutôt mettre en place l’orientation active en terminale »

il faudrait plutôt mettre en place l’orientation active en terminale, comme cela se fait dans tous les pays développés. Par exemple, on pourrait accepter trois fois le numerus clausus comme nombre de candidats et choisir les étudiants sur le dossier scolaire du lycée et du bac, avec éventuellement un entretien de motivation.


Serge Uzan (SU) : La PAES s’est médicalisée. Elle permet d’élargir le champ de vision d’un étudiant qui commence sa première année d’études de santé. Elle améliore également (mais trop peu) les chances de réussite des candidats. Les étudiants vont connaître leurs résultats dans une filière dès le premier semestre et pourront redoubler d’effort ensuite dans la filière où ils sont les mieux placés. Je trouve toutefois que les quatre concours ne sont pas assez discriminants (il aurait fallu plus de 30 % de spécificité au lieu de 10 %) et je constate que le numerus clausus n’augmente pas. Un autre objectif était de réduire la durée de l’échec des candidats. La réforme des réorientations n’aura lieu qu’en 2011-2012. Mais, à l’UPMC, nous avons entamé une réflexion sur les « collés » depuis trois-quatre ans et constitué une commission sur ce sujet.

Quel est votre bilan de cette rentrée en PAES ?
DLG : Il n’y a pas eu l’afflux d’étudiants que l’on craignait. Nous avions 1.199 inscrits en médecine et en pharmacie en 2009, nous en avons un peu plus de 1.200 en 2010. Les résultats au bac ont un peu baissé cette année et l’information affirmant que la PAES ne serait pas plus facile est bien passée. Il n’y a pas eu tromperie sur la marchandise.

SU : Il n’y a pas eu « l’appel d’air » attendu. Nous avions 2.200 inscrits en 2009-2010, sans les pharmaciens. Nous en avons 2.400 tout compris à la rentrée 2010. Nous avons régulé les inscriptions. Cela exclut-il un appel d’air en 2011 ? Pas sûr… Les cours sont délivrés dans un amphi en présentiel et suivis dans d’autres salles en vidéo. Ils sont retransmis en direct sur Internet depuis cinq ans. Tout se déroule dans le calme. C’est important pour nous. De même que proposer des documents de référence de bonne qualité et maintenir des groupes de TD en nombre et comptant moins de 50 étudiants.

Quelles différences entre la PAES à l’UPMC et la PAES à Amiens ?
DLG : Difficile de répondre puisque j’ignore les spécificités de l’UPMC ! Nous avons essayé de beaucoup jouer sur les coefficients et les UE spécifiques à chaque filière pour rendre les concours discriminants. Nous avons également mis en place la réorientation au premier semestre (15 % des candidats) et à la fin du second semestre (2,5 fois le numerus clausus). Aujourd’hui, les étudiants ont plus de chances de réussir le concours de première année à Amiens qu’à l’UPMC. Il ne faut pas s’en cacher…

« Les étudiants ont plus de chances de réussir le concours de première année à Amiens qu’à l’UPMC »

C’est très injuste, mais certains candidats sont éliminés à Paris avec 12-13/20, quand d’autres qui n’ont pas obtenu la moyenne sont reçus à Amiens certaines années. Il faut replacer tout cela dans le contexte d’augmentation du numerus clausus qui est une fausse bonne réponse aux besoins en médecins dans la région. Nous en sommes aujourd’hui à 197 places, contre 75 à la fin des années 1990. Problème : les moyens dont je dispose me permettent de bien former 120 étudiants, 150 tout au plus, ce qui correspond aux étudiants ayant le niveau pour faire des études de médecine de façon satisfaisante !

SU : Il est certain que nous n’avons pas le numerus clausus le plus favorable de France proportionnellement à notre nombre d’inscrits. Pour le reste, je n’en ai aucune idée ! Je ne peux m’exprimer que sur ce qui se passe dans ma faculté. Si je dois me comparer, je me comparerais plus volontiers aux facultés des universités Paris-Descartes ou Paris-Diderot qui sont de même taille que l’UPMC.


LEURS POINTS DE VUE SUR LES AMELIORATIONS DES ÉTUDES DE MEDECINE

Que faudrait-il changer dans les études de médecine ?
DLG : Les études de médecine sont conçues pour fabriquer des chercheurs et des hospitalo-universitaires. Les étudiants ne connaissent de la médecine que le CHU (centre hospitalo-universitaire). Or, 50 % des étudiants vont devenir médecins généralistes.

SU : Les études de médecine, ce sont des connaissances et des compétences à acquérir. Cela suppose une formation encadrée, donc des stages, du personnel encadrant, des sites de formation, etc. De ce point de vue-là, il existe de grandes inégalités entre les facultés. À titre d’exemple, l’UPMC travaille sur un nombre de sites égal à celui de la ville de Lyon. Le nombre d’actes techniques réalisés par les internes peut donc varier de un à cinq selon leur localisation. Les étudiants passent par plus ou moins de services.

« Le nombre d’actes techniques réalisés par les internes peut donc varier de un à cinq selon leur localisation »

Et ils n’ont pas accès de la même façon à la recherche. Autre problème commun à tous : le numerus clausus a été multiplié par deux, alors que les effectifs d’encadrement n’ont pas augmenté. Pour sa part, l’UPMC peut être pénalisée par sa grande taille et le manque d’homogénéité de la formation. Nous avons ainsi beaucoup d’étudiants classés dans les premiers rangs à l’ECN, mais aussi des étudiants classés dans les derniers.

Que feriez-vous pour les améliorer ?
DLG : Je changerais l’accès à la PAES. Je conserverais un premier cycle reposant sur les sciences fondamentales, puis je mettrais en place deux grandes filières au niveau du deuxième cycle : une filière médecine spécialisée et une filière médecine générale, comme au Québec, avec des passerelles.

« Je suis donc très partisan de la suppression de l’ECN dans sa forme actuelle »

Les facultés doivent s’adapter aux besoins en médecins de la société. Je suis donc très partisan de la suppression de l’ECN dans sa forme actuelle.


SU : Je préconise encore plus l’usage de moyens modernes (téléenseignement, formation sur mannequins…), mais également la circulation plus facile des étudiants à l’étranger et en France.


LEURS POINTS DE VUE SUR L’ECN

Que pensez-vous de la filiarisation ?
DLG : La filiarisation revient à choisir très tôt, au moment des résultats de l’ECN, une spécialité précise avec un droit au remords. Cela facilite la répartition des internes. Mais je ne suis pas favorable à une hyperspécialisation rapide. Il faudrait garder un certain tronc commun pour que les étudiants acquièrent une culture en dehors de celle de leur spécialité.
 
SU : Elle était nécessaire. Ce n’est pas trop tôt de choisir sa spécialité au début de l’internat. Ce n’est pas en sortant de l’école de pilotage que l’on apprend à être pilote.

Quelles différences entre l’ECN à l’UPMC et l’ECN à Amiens ?
DLG : Elles résident vraisemblablement dans la préparation de l’examen, réalisée un peu par les facs, beaucoup dans les conférences privées qui se situent surtout à Paris. Mais les facs sont-elles faites pour former les étudiants à l’ECN ou pour former des médecins ? À Amiens, nous n’avons pas dans ce domaine la même culture qu’à Paris. Ce qui ne nous empêche pas d’avoir de bons résultats. Nos bons étudiants sont bons à l’ECN. Par exemple, le major de première année en 2005 s’est classé 8e à l’ECN cette année. Jusqu’au 2000e rang, nous avons des résultats comparables aux autres facs. Dans la seconde moitié du classement, nous figurons au hit-parade des facs les plus mal classées. Ce sont des étudiants qui n’ont pas le niveau dès le départ (conséquence du numerus clausus excessif) et/ou des candidats qui ont pour projet professionnel de devenir généraliste (donc peu motivés pour la compétition à l’ECN). Après l’ECN, nos bons étudiants s’en vont. Les autres restent et nous recevons les étudiants moyens venus d’autres facs dont le seul désir légitime est de retourner dans leur région d’origine après l’internat. Ce qui n’améliore pas la démographie médicale régionale.

SU : L’UPMC occupe une bonne place à l’ECN, mais je reste préoccupé par tous les étudiants qui obtiennent de mauvais résultats. Je ne crois pas que les classements, tels que celui classement de Shanghai, soient un bon système (même si cela m’avantage). Il faudrait plutôt réaliser une typologie des facs. Elle prendrait en compte par exemple les places et les horaires d’ouverture en bibliothèque, le nombre de stages, l’encadrement ou encore le tutorat. Bref, des informations loyales sur les facultés. Ce serait d’ailleurs à nous de le faire.

Comment feriez-vous justement pour l’améliorer ?
DLG : Il faut fidéliser les gens, les inciter à rester dans leur région de formation. La solution est de remplacer l’ECN par un examen classant interrégional, où interviendraient pour partie les notes du deuxième cycle de la faculté comme le souhaitent les doyens.

« La solution est de remplacer l’ECN par un examen classant interrégional »

On pourrait offrir la possibilité de passer deux concours différents. Renforcer les possibilités de postinternat dans la région est également une mesure incontournable. Enfin, il faudrait donner des appétences pour la médecine générale : le stage chez le généraliste dans le deuxième cycle est une bonne réponse qui se heurte malheureusement à la pénurie des médecins généralistes maîtres de stage. Mais la pénurie de médecins est aussi un problème de politique d’aménagement du territoire et ne dépend pas que de l’université.

SU : Plusieurs mesures y participent : la filiarisation, les mesures d’encouragement financières lors de l’installation et les contrats de service public qui offrent aux médecins et futurs médecins une paie de 1.200 € par mois s’ils restent dans certaines régions pour exercer. Avec l’obligation de rembourser la somme perçue en cas de déménagement. Il faudrait également trouver des formes de diversification. Offrir aux médecins les moyens de continuer à se former pour des périodes de deux à quatre semaines dans leur faculté d’origine par exemple.


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