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Sciences po Paris : les personnels entre la peur et l'auto-censure

Camille Stromboni
Publié le
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Sciences po Paris - Amphi Boutmy - cours d'économie - octobre 2012 - ©C.Stromboni
Sciences po Paris - Amphi Boutmy - cours d'économie - octobre 2012 - ©C.Stromboni

Un verrou a sauté à Sciences po. Après huit mois de procédure de succession de Richard Descoings, les langues se libèrent et révèlent le climat d'auto-censure et de peur qui règne chez les personnels depuis longtemps. Une tension largement décriée lors d'une assemblée générale le 14 novembre 2012.

"A Sciences po, les gens ont peur de parler, et c'est légitime." Virginie Guiraudon, directrice de recherche CNRS au centre d'études européennes, sait bien qu'elle est protégée, ayant ce statut "CNRS". Un phénomène directement palpable lors de l'Assemblée générale des personnels du 14 novembre 2012 : une majorité d'intervenants était … des personnels CNRS. "Eux peuvent parler, nous, nous risquons ensuite d'avoir des ennuis", confie un salarié relevant lui directement de l'institut.

A Sciences po, parler c'est trahir

"Sciences po fonctionne comme une entreprise privée, avec une majorité de salariés relevant du droit privé", rappelle Catherine Blanc, salariée représentante syndicale CGT - les quelque 200 enseignants-chercheurs et chercheurs sont en effet une petite minorité, par rapport aux 900 salariés administratifs de la FNSP [Fondation nationale des sciences politiques]. Avec une identité très forte, et un attachement des personnels parfois viscéral à l'établissement. "Le sentiment de loyauté est extrêmement fort. Les gens ont donc peur de trahir, relève un chercheur. Et parler à Sciences po, c'est trahir."

Une situation qui n'est pas nouvelle, mais s'intensifie en cette période de succession à la tête de l'institut. "Il existe une atmosphère de psychose à Sciences po, de forteresse assiégée, encore plus aujourd'hui. Critiquer l'entreprise revient à critiquer la famille. Nous ne sommes plus dans un établissement au fonctionnement normal", explique l'historienne Claire Andrieu, professeur des universités à Sciences po.

Et d'avancer une illustration directe : la réaction écrite "agressive et violente", selon l'enseignante, d'un certain nombre d'élus du personnel à cette fameuse assemblée générale du 14 novembre organisée par des enseignants-chercheurs non élus, où a été demandée la démission du duo Casanova/Pébereau. Ces élus se disaient "surpris voire agressés par l’usurpation de légitimité qui s’est produite lors d’une assemblée générale de quelques minorités intéressées et belliqueuses qui plus est, non officielles, détachées de notre Institution et des réalités de terrain".

"Il y a aussi eu des pressions diverses, s'attriste Catherine Blanc. Par exemple lorsque  des responsables de la scolarité demandent à des personnels pourquoi ils ont assisté à cette assemblée générale… C'est une ambiance horrible. Tout ce qui était décrit dans le rapport Technologia sur le climat de tensions qu'endurent les personnels ressort au grand jour.".

"Lorsque le responsable d'un syndicat explose en sanglots pendant le conseil de direction du 30 octobre, en disant que la maison a besoin d'un chef … c'est très touchant mais ce n'est pas normal", renchérit un enseignant.

Une auto-censure due à une situation privilégiée

"Beaucoup de salariés, ou professeurs, considèrent qu'en raison de nos conditions de travail, meilleures qu'à l'université, ils sont liés à l'établissement par un devoir de reconnaissance, ce qui provoque une auto-censure", analyse de son côté un chercheur. "Il s'agit également pour certains de se taire pour protéger ses intérêts personnels", ajoute un responsable au sein de l'IEP.

"C'est ce qui m'a frappé en arrivant à Sciences po, le système des faveurs, raconte la chercheuse Virginie Guiraudon. Avec des chouchous qui ont obtenu des suppléments de salaire importants. Heureusement, depuis près d'un an, il existe désormais une procédure ouverte à tous les chercheurs pour obtenir ces compléments de salaire, s'ils souhaitent donner des enseignements. C'est dans tous les cas l'illustration d'un mode de fonctionnement général : il faut être bien vu de la direction. Et surtout beaucoup de changements se font de façon opaque et en consultant a posteriori les personnels concernés une fois qu'il y a des fuites."

Un management de la peur

Mais que risque-t-on vraiment comme salarié à Sciences po ? De la placardisation aux méthodes plus douces, la direction a pu employer différentes pratiques par le passé qui, si elles ne touchent qu'un petit nombre de personnes, ont force d'exemple et de dissuasion, racontent des salariés.

"On vous placardise à Sciences po", résume Virginie Guiraudon, principalement à propos des personnels administratifs. Et cela ne date pas aujourd'hui... Lorsque plusieurs chargés de mission occupent des "placards", sans budget financier ou  humain, ni véritable mission à remplir ; "lorsqu'une femme, de retour de son congé maternité, se voit déplacer de service, et retirer ses anciennes responsabilités", note Virginie Guiraudon ; lorsque un enseignant renommé comme Philippe Braud se voit retirer ses cours lors de sa dernière année à Sciences po avant sa retraite. "Beaucoup de salariés sont terrorisés", estime la professeur Claire Andrieu.



"Cela fait des années que nous demandons que le droit du travail soit respecté à Sciences po. Par exemple sur les procédures de licenciement –plusieurs ont été abusives- ou tout simplement sur le déroulement de les NAO [négociations annuelles obligatoires], pour lesquelles nous n'avons aucune réunion", insiste Catherine Blanc. Contacté par EducPros pour réagir, Hervé Crès n'a pas donné suite.

"Même un enseignant-chercheur peut avoir peur en se disant qu'il ne sera plus responsable d'un master, qu'il aura moins de financements internes pour ses recherches ou son laboratoire, ou n'aura plus les cours qu'il souhaite car les décisions sont très centralisées", renchérit Virginie Guiraudon.

Se taire pour l'après…

Ou plus récemment encore, raconte un syndicaliste : lorsqu'une salariée en CDD, en charge de prendre quelques photos lors d'un colloque du CERI (Centre d'études et de recherches internationales de Sciences po), se serait fait convoquer par Hervé Crès en raison d'une photo qui aurait déplu au responsable [le montrant en train de serrer la main de Jean-Michel Blanquer]…

Une peur d'autant plus forte que les personnels de l'IEP ne savent pas comment ils vont être dirigés à l'avenir. "Richard Descoings pouvait tout vous retirer d'un coup, relève Claire Andrieu.. Et les signaux lancés depuis sa mort vont dans le même sens, avec cette succession qui se fait dans une totale opacité et un vrai mépris pour les personnels."


Les prises de parole des salariés et enseignants
Après une réunion inédite des personnels et enseignants mercredi 14 novembre, aboutissant à une pétition demandant la démission des dirigeants Michel Pébereau et Jean-Claude Casanova, et une nouvelle procédure de recrutement du successeur de Richard Descoings, certains représentants du personnels ont réagi en contre, dénonçant une usurpation de légitimité par cette assemblée. La CGT a, à son tour, réagi dans un communiqué, demandant un "retour à la raison".

Lire la pétition de l'AG des personnels, signée par près de 500 personnels.
Lire le communiqué d'une partie des représentants du personnel
Lire la réaction de la CGT

O.M.
La procédure de la Cour des comptes touche à sa fin
La procédure complémentaire ouverte par la Cour des comptes - avec la convocation des 7 dirigeants ou anciens responsables de l'IEP - arrive à son terme. La décision -confidentielle- de déférer ou non des faits au procureur auprès la Cour, qui, lui, pourrait engager des poursuites devant la Cour de discipline budgétaire et financière [les poursuites au pénal semblant fort improbables] aurait été prise mercredi 14 novembre.

Le rapport définitif de la Cour sur Sciences po sera lui présenté le 22 novembre, au cours d'une conférence de presse. Il est intitulé "Sciences Po face aux évolutions de l'enseignement supérieur et de la recherche".

Camille Stromboni | Publié le

Vos commentaires (7)

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Oscar.

C'est bien que ces abus de pouvoir soient enfin dénoncés. C'est, hélas, bien courant. Les écoles de commerce pratiquent aussi ce genre de pressions sur leur personnel, impunément et depuis fort longtemps... Cela change lentement (SUP de CO Amiens par exemple) mais pour cela il faut que les langues se délient.

Circé.

Oui, le mamangement par la peur existe dans nos entreprises, privées ou publiques et il est grand temps que les managers qui usent et abusent de ces pratiques parce qu'ils sont incompétents et finalement peu sûrs d'eux soient demis de leurs fonctions. Merci à la presse de relayer ce genre d'information et d'être aussi impitoyable à cet égard qu'à l'égard des erreurs de langage de nos politiques,....

yojo.

Bonjour à tous Merci de cette information et je suis d'accord avec le fait que le management par la peur entraîne des risques psychosociaux. Mais il n'y a pas qu'à sciences po que cela existe. Il faudrait étudier le cas de toutes les Universités, je suis sûre qu'on y trouveraient les pratiques dénoncées dans l'article plus haut comme monnaie courante.

Carette.

Les paroles de la chanson mises en exergue dans le tract de la CGT ne sont pas de Brassens, mais de Jean Nohain. La chanson a été créé au casino de Paris en 1935, chantée par Maurice Chevalier, ainsi que par Ray Ventura et ses collégiens.

ElieRichard.

On peut comprendre qu'Hervé Crès n'ait pas souhaité la publication d'une photo prémonitoire, celle de sa passation de pouvoir probable avec Jean-Michel Blanquer...

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