Newsletter

Sexisme et harcèlement des étudiantes en écoles d’art : la fin de l'omerta ?

Sophie de Tarlé
Publié le
Envoyer cet article à un ami
© Bertrand Demee
© Bertrand Demee

Un rapport choc du Sénat a révélé la banalisation des comportements sexistes, voire du harcèlement, dans les écoles d’art. L’ANdEA (Association nationale des écoles supérieures d'art) a décidé de réagir en créant notamment une commission pour évaluer la réalité de ces pratiques.

"Une pratique scandaleuse", "un véritable fléau" : c'est en ces termes qu'est décrite "la banalisation des comportements sexistes dans les écoles d'art", dans un rapport d'information du Sénat sur "La place des femmes dans l’art et la culture".

"Les étudiantes témoignent ainsi devoir constamment se battre contre des propos déplacés, des sous-entendus sexuels ou des comportements ambigus, tel celui d'un enseignant qui ferme la porte à clef pendant un entretien", souligne le document.

"L'éventail des comportements sexistes est large, allant de l'insulte sexiste ou homophobe jusqu'au harcèlement sexuel", affirme pour sa part Giovanna Zapperi, professeure d'histoire et de théorie de l'art à l'École nationale supérieure d'art de Bourges, auditionnée par la délégation.

"Quant aux relations sexuelles entre professeurs et étudiantes, elles sont banalisées et tolérées par l'institution quelle que soit la nature de cette relation, a précisé l'enseignante : recours au sexe comme monnaie d'échange, relation occasionnelle consentie ou relations d'ordre sentimental".

Selon elle, "l'omerta sur le sujet résulte de la conjonction de plusieurs facteurs : la sous-représentation des femmes dans le corps enseignant et aux postes de direction ainsi que l'absence d'une réflexion approfondie sur la pédagogie".
Un grand nombre d'élèves se plaint en effet que celle-ci soit souvent fondée sur des rendez-vous récurrents en tête à tête avec un chef d'atelier, et peu sur l'enseignement des techniques artistiques de base.

Rédigé par la sénatrice Brigitte Gonthier-Maurin, le rapport a été publié en juin 2013. La partie sur les dérives sexistes n'avait cependant pas fait de bruit, jusqu'à ce que l'AndEA (Association nationale des écoles d’art) ne décide de se saisir du sujet.

Les étudiantes témoignent devoir constamment se battre contre des propos déplacés, des sous-entendus sexuels ou des comportements ambigus

Un groupe de travail au ministère de la Culture

Dans un communiqué diffusé le 16 décembre 2013, l'AndEA a tenu à réagir à cette section du rapport. "Les pratiques sexistes, homophobes et de harcèlement sont inacceptables, mais je n’ai pas apprécié le ton caricatural et le rapport à charge", indique Emmanuel Tibloux, directeur de l’ENSBA-Lyon (Ecole nationale supérieure des Beaux-arts de Lyon) et président de l’ANdEA. A l’avenir, annonce-t-il, l’ANdEA intègrera des étudiants et des étudiantes en son sein afin de "poursuivre la dynamique d'ouverture engagée depuis 2012".

Emmanuel Tibloux a également fait part de son projet de monter une commission destinée à étudier précisément la réalité des pratiques discriminatoires dans les établissements.

Contactée par EducPros, Brigitte Gonthier-Maurin s'est réjouie de la création de cette commission. Elle raconte : "c'est en enquêtant sur l'égalité homme-femme dans le secteur de la culture que nous avons constaté que le sujet des pratiques sexistes dans les écoles revenait de manière récurente au cours des auditions". Et d'ajouter : "la ministre Aurélie Filippetti m'a assuré que le ministère de la Culture allait créer un groupe de travail sur cette question".

une charte de déontologie pour éviter que les conflits ne s'étalent sur internet

Le rapport du Sénat préconise aussi "d'engager une réflexion approfondie qui permette de faire remonter les problèmes, sans attendre une multiplication d'actions directes venant d'étudiants exaspérés, et de proposer une charte de déontologie professionnelle sur ce sujet qui serait distribuée à tous les étudiants dès le début de leur scolarité".

Car les étudiants n'hésitent plus à mettre le problème sur la place publique, via Internet. A l'École supérieure d'art d'Avignon, un an de bataille entre une partie des étudiants et le directeur Jean-Marc Ferrari a finalement abouti à la suspension de ce dernier le 18 septembre 2012, après que les étudiants soutenus par le syndicat SUD ont relayé les accusations de harcèlement sexuel et moral portées contre lui. Le site Epicureweb.fr qui a relaté l'affaire publie une copie du procès verbal déposé par une étudiante.

A l'École nationale supérieure d'art de Bourges, les étudiants avaient également réagi par une performance artistique à une série de propos sexistes tenus par des enseignants. Une lettre justifiant leur action a été publiée sur un blog.

Enfin, les dérives sexistes font émerger d'autres problèmes, liés à la pédagogie en particulier. Les étudiants, comme ceux d'Avignon par exemple, réclament aussi un enseignement technique plus structuré, et du coup moins sujet aux dérives.
 

Aller plus loin

Lire le rapport du Sénat : "La place des femmes dans l’art et la culture" (juin 2013), "fait au nom de la délégation aux droits des femmes et à l’égalité des chances entre les hommes et les femmes".

Sophie de Tarlé | Publié le

Vos commentaires (12)

Nouveau commentaire
Annuler
* Informations obligatoires
Lara.

Je me souviens d'un certains nombre de réflexions humiliantes de la part de mes profs à l'ESADSE (St-Etienne), mais moins des professseurs à l'ENSA de Bourges. Ma réflexion après avoir quitté l'école depuis des années, c'est que je pense que certains profs doivent nous balancer des réflexions désobligeantes un peu pour nous "réveiller". Je pense que certains profs doivent trouver les étudiants trop amorphes, qu'on ne prend pas assez de risques, et donc chercheraient à nous déstabiliser afin de sortir qqchose des étudiants. Attention je ne dis pas cela pour excuser leur comportement car j'en ai souffert. Mais c'est vrai que ce type de pédagogie ne fonctionne pas. Ensuite j'ai remarqué que certains étudiants reprennent à leur compte ce type de comportement et l'on aboutit à des situations très concurrentielles qui ne favorisent pas l'émulation artistique et intellectuelle. Et en effet comme lu quelque part cela est très lié à une société profondément hiérarchisée et patriarcale, et au peu de visibilité des femmes dans les milieux artistiques et intellectuels : sur 25 diplômés de 5e année, seulement 5 hommes et combien de femmes artistes d'une même génération ensuite ? C'est pourquoi je salue l'intervention des étudiants de Bourges qui ont créé une performance collective pour dénoncer ces comportements, et qui m'amène à la réflexion suivante : le collectif comme réponse à une dérive sexiste, patriarcale et humiliante, afin de mettre les egos de côté ?

veronique.

Moi, une fois, un prof m'a dit : " tu devrais un jour t'asseoir devant une caméra, ouvrir une bouteille de whisky, et là, tu parles, à ta caméra" ??? Franchement, qui a le plus un problème ? celui qui me dit cela, en jugeant que j'aurai donc besoin de cela ? oui, il me semble. Voilà, ce qu'un prof d'art aux beaux-arts m'a promulgué comme conseil ... Et ça le faisait bien rire. Il y a beaucoup de travail pour réfléchir à l'enseignement dans les écoles d'art, sans que bien sûr cela ne cadre trop l'enseignement. Mais oui, ces "artistes" qui sont projetés là, en tant qu'enseignant, n'ont reçu aucune formation en pédagogie. Enfin, pour la plupart... D'où des drames et des dérives. Pour enseigner à des enfants, au collège ou lycée, il faut maintenant un BAC+5 et un concours (Capes-Agreg) extrêmement sélectif et dur, puis une formation en alternance durant un an, et pour enseigner à des adultes, cela ne tient qu'à une reconnaissance de quelques personnes, voir un cv bien fourni, mais est-ce que cela suffit-il réellement ? Sans parler de leur Ego une fois choisi, qui se démultiplie. Artistiquement, Une artiste

miam.

Bonjour, je suis artiste et je me réjouis que le sujet sorte enfin. Après, je pense qu'il ne faut surtout pas tout mélanger. Le système éducatif des écoles d'arts me semble primordial pour " former " des esprits libres et créatifs. Le problème du sexisme ne pouvant être nié, il ne faudrait pas pour autant confondre structure sociale et abus de pouvoir découlant à mon avis d'une déviance morale et que l'on retrouve malheureusement dans tous les domaines. Pour réagir à un des propos de " lamissteigne ", je pense que si en sortant des écoles d'arts c'est encore plus dur, c'est parce qu'on nous a inculqué qu'il était normal d'être en difficulté lorsque l'on est une femme. Selon moi il n'est pas très logique de minimiser le sexisme dans les écoles sous prétexte que c'est " moins pire ". Tout ça pour dire que j'espère qu'ils traiteront le fond de ce problème réel au lieu de l'utiliser pour réformer le système éducatif des beaux arts.

laetitia.

Bonjour, j'ai été étudiante aux arts déco et je crois que ça a été les meilleures années de ma vie... Quelle chance d'avoir un lieu de réflexion qui nous donne le temps de grandir et se connaitre beaucoup mieux. Il est vrai que le milieu professionnel après est plus rude. Je suis devenue amie avec plusieurs de mes anciens professeurs et aujourd'hui nous nous soutenons les uns les autres... La rencontre dans cette école a été primordiale pour moi et j’avoue que cela me sert beaucoup plus aujourd'hui qu'un simple enseignement technique...

lamissteigne.

C'est quoi leur problème ils veulent juste nous supprimer ce qu'on a de mieux, lautoformation en rendez vous individuels suivis. Ils feraient mieux de nettoyer le milieu artistique dans lequel on est jette a la sortie qui pue le machisme plutôt que nous incomber des causes dont les élèves, même SIL arrive des cas particuliers, sauraient et savent se débrouiller sans un pittoresque eclat mediatique. Travaillant dans le milieu pro, quand je vois d personnes qui ont essaye d'abuser de moi faire tourner cet article' je me demande ou va le monde. Si vous voulez faire des étudiants en écoles dart les mêmes brebis qua la fac autant le dire! Plutôt que de déplacer ce sujet déjà grave en école. Le sexisme et le harcèlement je lai sentit, mais dans le milieu pro bien plus qua l'école. Et pourtant mon école a etee concernée par de tels faits. Mais les étudiants l'ont mieux gère que ce que je ne vois géré à l'extérieur...

VAUBOURG.

Peut-être qu'en réfléchissant 2 secondes, ce commentaire pourrait être évité. L'entretien individuel n'est qu'un prise de pouvoir, quelque soit au demeurant le sexe du professeur. Par ailleurs, s'il vous plaît, révisez votre orthographe, c'est pathétique!

Voir plus de commentaires