Newsletter

Des doctorants pédagogues : le challenge de Sorbonne Paris Cité

Sophie Blitman
Publié le
Envoyer cet article à un ami
Hubert Javaux, directeur de Sapiens, lors de la formation des doctorants de Sorbonne Paris Cité à la pédagogie universitaire ©S.Blitman - octobre 2014
Hubert Javaux, directeur de Sapiens, lors de la formation des doctorants de Sorbonne Paris Cité à la pédagogie universitaire ©S.Blitman - octobre 2014

Recrutés pour la qualité de leur projet de recherche, les doctorants ne sont pas toujours bien armés pour donner des cours. Soucieuse de les accompagner dans leur mission d'enseignement, Sorbonne Paris Cité organise des formations à la pédagogie universitaire. Reportage.

Ce matin d'octobre, une cinquantaine de doctorants sont réunis dans une salle de TD de la Halle aux farines, sur le campus de l'université Paris Diderot. Une main se lève : "On m'a confié un nouveau cours de méthodologie universitaire pour tous les étudiants de L1, 26 séances d'une heure. C'est ma première expérience de l'autre côté du bureau, et j'avoue ne pas trop savoir comment m'y prendre..." Si tous ne se retrouvent pas dans des situations aussi délicates, beaucoup de doctorants se sentent "lâchés dans la nature" au moment d'assurer leurs premiers cours.

Comment préparer une séquence, définir ses objectifs d'apprentissage, ou encore gérer le groupe d'étudiants face à soi en amphi ? D'apparence simple, ces questions n'ont rien d'évident quand on débute. C'est pour cette raison que Sorbonne Paris Cité a lancé, depuis la rentrée 2014, des formations de pédagogie universitaire à destination de ses doctorants.

Ouvertes à tous, elles sont obligatoires pour ceux qui ont une mission d'enseignement, et sont organisées par le CFDip, le centre de formation des doctorants de SPC, avec la participation de Sapiens, le service d'accompagnement aux pédagogies innovantes et à l'enseignement numérique. À terme, ce sont même les enseignants-chercheurs que la Comue (Communauté d'universités et établissements) souhaiterait former.

Une formation "boîte à outils"

Dans la salle, des linguistes côtoient des physiciens, des littéraires et des matheux. Face à eux, des chercheurs et conseillers pédagogiques animent la formation, qui mêle des notions théoriques venues des sciences de l'éducation et des conseils pratiques. Après une "introduction à la pédagogie universitaire", où il est question d'approche "magistro-centrée ou "techno-centrée" et d'"alignement constructif", c'est une "boîte à outils" qui est présentée aux doctorants.

"C'est bien de ne pas être jeté dans le bain d'un coup", apprécie Juliette. Inscrite en thèse en biologie cellulaire à Paris Diderot, elle "attend son premier cours avec un peu d'impatience, et aussi d'appréhension", confie-t-elle. Mais les travaux pratiques sont assez balisés, il faut juste que je me rafraîchisse la mémoire pour certaines manip' que je n'ai pas faites depuis longtemps".

Les cours qui incombent aux doctorants n'ont en effet souvent pas de lien avec leur recherche, et le "balisage" n'est pas toujours de mise. En témoigne Coralie-Anne, qui débute une thèse de neurosciences à Paris Descartes et doit encadrer une séance de TP la semaine suivante. "La prof m'a juste envoyé le poly, mais je n'ai aucune idée de ce qu'elle attend de moi, indique la jeune femme, pas très rassurée. Il s'agit d'un cours de L3 de génétique, ce n'est pas du tout ma discipline… Ça fait plaisir de voir qu'on n'est pas seul dans ce cas !"

Aux dires des participants, c'est l'un des aspects positifs de la formation. "Le métier de doctorant est très solitaire. Là, on peut discuter de notre expérience", souligne Clémence, qui entame sa deuxième année de thèse en sciences de l'information et de la communication à la Sorbonne nouvelle. "Cependant, nuance-t-elle, l'interdisciplinarité a ses limites car nous sommes confrontés à des choses très différentes."

Le métier de doctorant est très solitaire. Là, on peut discuter de notre expérience.
(Clémence, en deuxième année de thèse)

bouleverser les représentations

Au fil de son discours, Hubert Javaux, le directeur de Sapiens, égrène quelques recommandations : "Ne tentez pas de tout dire, mettez plutôt en avant les principaux concepts de votre cours." Ou encore : "Évitez le jargon qui vous fera perdre les deux tiers de l'amphi, n'oubliez pas que les étudiants de licence ne sont pas tous comme vous et que seuls 1 ou 2% d'entre eux iront jusqu'au doctorat…"

Le formateur aide aussi les jeunes enseignants à se projeter dans leur métier. Quitte à bouleverser les représentations. "Vous n'êtes plus seuls détenteurs du savoir : les étudiants peuvent vérifier ce que vous dites sur Wikipédia. Mais ce n'est pas grave, dédramatise-t-il. Il faut juste en avoir conscience et donner son cours en gardant cela en tête."

"Le rôle de l'enseignant ne se limite pas à transmettre des connaissances, mais doit donner du sens aux apprentissages", renchérit Nicolas Roland, chercheur et doctorant à l'université Libre de Bruxelles. Et "pour en convaincre les étudiants, rien de mieux que de les autoriser à avoir leur cours sous les yeux pendant un examen", poursuit-il, également attentif au fait de rendre la formation concrète.

Formation des doctorants de Sorbonne Paris Cité à la pédagogie universitaire ©S.Blitman - octobre 2014

l'innovation en ligne de mire

Utiliser des outils numériques, mettre en place un travail en groupes dans un amphi de 400 pour rendre l'enseignement plus interactif, éviter le face-à-face et "hacker un environnement pédagogique hostile"… La formation veut inciter les doctorants à innover tant sur leurs manières d'enseigner que d'évaluer.

"Pourquoi ne pas faire une évaluation introductive pour prendre la 'température cognitive' du groupe, ou formative pour voir où ils en sont ?", suggère Nicolas Roland. Le concept plaît à Thibault. Doctorant en maths-informatique et "prof depuis un mois" comme il se présente lui-même, il se montre intéressé par le fait de "sonder les étudiants au fur et à mesure pour voir leurs difficultés en temps réel. Au premier contrôle continu, raconte-t-il, je me suis rendu compte qu'un groupe avait compris, et un autre pas du tout".

Comme ses voisins, le jeune homme est preneur d'idées. Se servir de Twitter en amphi, par exemple, est une autre expérience qu'il pourrait tenter : "D'un côté, les étudiants peuvent poser des questions sans avoir peur de la réaction des autres, et de l'autre, cela permet au prof de mieux distribuer la parole", retient-il, satisfait des pistes que donne la formation, "même si tout n'est pas utilisable tout de suite".

Vous n'êtes pas des pédagogues en chambre ! Soyez également chercheurs dans votre enseignement !
(N. Roland)

De son côté, Clémence envisage d'adapter un peu son enseignement au jour le jour, mais prévient : "Mes cours sont prêts jusqu'au 7 janvier, je ne vais pas tout changer !" Néanmoins, la doctorante reconnaît que "la formation soulève de véritables questions, notamment celle de savoir à quel moment j'arrête de leur bourrer le crâne. En même temps, cela donne un sentiment d'impuissance car on n'a pas le temps de réfléchir à tout ça avant de préparer un cours…" "On se rend compte de tout le travail qu'on va devoir fournir en plus de notre doctorat…", soupire Coralie-Anne, exigeante vis-à-vis d'elle-même et soucieuse de "paraître crédible aux yeux des étudiants".

Mais Nicolas Roland encourage les troupes : "Vous avez un rôle à jouer, exhorte-t-il, vous n'êtes pas des pédagogues en chambre !" Et de les inciter à tester, expérimenter, évaluer, puis partager et publier les résultats de leurs pratiques. Autrement dit, de faire de la recherche sur leur pédagogie, dans la lignée du SoTL (Scholarship of Teaching and Learning). "Vous êtes chercheurs, vous vous posez des questions. Soyez également chercheurs dans votre enseignement !"

 

Un réseau d'entraide et de partage pour les doctorants enseignants
Parmi les intervenants de cette journée de formation à Sorbonne Paris Cité, Morgane Maridet et Anaïs Boulard, respectivement présidente et vice-présidente du réseau Ride (Réseau interuniversitaire des doctorants enseignants).  Créée en 2012, cette association  "se propose de remédier à la solitude du doctorant enseignant, de renforcer son efficacité et sa confiance par la mise en place d'un réseau d'entraide solide". Quelque 300 personnes, de disciplines et établissements variés, gravitent autour de l'association, d'après Morgane Maridet, doctorante en sociologie à l'université Sorbonne Nouvelle - Paris 3.

Concrètement, outre les échanges informels, Ride met à la disposition de ses membres des ressources pédagogiques (fiches méthodologiques ou scientifiques, cours tout prêts…), ainsi que des articles pratiques traitant de sujets divers, des conseils pour préparer son premier cours à la stratégie à adopter pour mener sa campagne d'ATER (attaché temporaire d'enseignement et de recherche), en passant par les questions de couverture santé. De quoi compléter le "kit de survie" du doctorant enseignant.

 


Sophie Blitman | Publié le

Vos commentaires (0)

Nouveau commentaire
Annuler
* Informations obligatoires