Trésors cachés. L’École de chimie de Mulhouse ravive sa collection de colorants

Philippe Bohlinger
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École nationale supérieure de chimie de Mulhouse - collection de colorants
La collection de colorants de synthèse est constituée de 4.600 flacons utilisés par l’industrie textile à Mulhouse de la fin du 19e siècle aux années 1980. // ©  © ENSCMu/Ingar Farid
En 4.600 flaconnages, la collection de colorants de l’École nationale supérieure de chimie de Mulhouse (université de Haute-Alsace) raconte un siècle d’histoire textile. Des étudiants s’attachent depuis dix-huit mois à valoriser ce patrimoine et à le répertorier en vue de possibles exploitations industrielles. Suite de notre série dédiée aux trésors cachés de l'enseignement supérieur.

La collection de colorants de l’ENSCMu (École nationale supérieure de chimie de Mulhouse) est intimement liée à l’histoire de l’établissement et, plus largement, à celle de la ville surnommée au 19e siècle "la Manchester française". Plus ancienne école de chimie de France, l’ENSCMu, rattachée à l'université de Haute-Alsace, a été fondée en 1822 afin de répondre aux besoins des manufactures textiles en manque de spécialistes maîtrisant l’alchimie des colorants.

Au fil de cette saga industrielle, ses enseignants-chercheurs ont constitué une collection d’environ 4.600 échantillons synthétisés dans ses laboratoires ou directement dans les usines, entre la fin du 19e siècle et les années 1980.

"Nous sommes fiers de conserver quelques flacons originaux de fuchsine (rouge violacé) et de mauvéine (mauve), très marquants dans l’histoire de la chimie. Ces premiers colorants de synthèse rappellent la bataille juridique que se sont livrés les industriels mulhousiens, lyonnais et allemands en matière de brevets", expose Xavier Allonas, directeur du LPIM (laboratoire de photochimie et d’ingénierie macromoléculaires), rattaché à l’ENSCMu.

D’autres échantillons séduisent par leurs belles étiquettes rédigées à la main, ou encore par leurs flaconnages anciens, à col rodé, dont le bouchon en verre s’adapte hermétiquement au contenant. La prestigieuse collection, parmi les plus importantes en Europe, a malheureusement pâti des conséquences de l’explosion survenue le 14 mars 2006 dans les locaux de l’école.

Depuis un an et demi, une association étudiante, ENSCMulticolore, travaillent à revaloriser les 4.600 flacons bien identifiés et à répertorier les 2.000 à 3.000 autres, encore entreposés à la va-vite dans un local depuis la catastrophe.

Une base de données pour les entreprises

Les 23 élèves ingénieurs nettoient et trient les flacons entreposés au LPIM, en déterminant leurs caractéristiques grâce aux équipements techniques mis à disposition par le laboratoire. Pas question de jouer les apprentis sorciers : "Nous travaillons sous hotte et portons des équipements de protection individuelle, car nous ignorons tout de la formulation chimique des colorants", déclare Laurent Rémy, étudiant en première année et président de l’ENSCMulticolore.

L’ambition est double : tout d’abord conserver la mémoire de ce patrimoine culturel. Des flacons sont actuellement présentés au Musée de l’impression sur étoffes de Mulhouse et les étudiants ont lancé la fabrication d’un meuble d’exposition destiné au hall d’accueil de l’ENSCMu pour les y exposer.

Il s’agit également de créer une base de données répertoriant les propriétés de 500 à 600 colorants (absorption de la lumière et structuration moléculaire) susceptible d’être exploitée par des professionnels, sans nécessiter de prélèvement de matière. Il y a quinze ans, l’école avait fourni des échantillons au groupe L’Oréal, alors à la recherche de produits inédits pour la coloration capillaire.

Ses colorants intéressent également des spécialistes des procédés holographiques et des marqueurs biologiques pour l’analyse cellulaire. "Nous ne souhaitons pas dilapider cet héritage. Nous n’envisageons pas pour autant de le figer, car nos colorants pourraient être l’objet de nouvelles applications", conclut le directeur du LPIM, Xavier Allonas.


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