A l’heure de la crise sanitaire, où en sont les universités européennes ?

Pauline Bluteau
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A l’heure de la crise sanitaire, où en sont les universités européennes ?
Trois universités françaises reviennent sur leur projet respectif d'université européenne. // ©  Vladimirs Koskins/Adobe Stock
Plusieurs mois (voire années) qu’une trentaine d’universités françaises se sont lancées dans la construction des universités européennes. Depuis Cergy-Pontoise, Paris et Nantes, elles racontent le lancement de leur projet jusqu’à l’arrivée de la crise sanitaire et du Brexit venus ajouter de nouvelles difficultés.

"Les universités européennes incarnent une ambition française, européenne et internationale en ayant un effet transformant sur l’enseignement supérieur et la recherche." La messe est dite ! Comme ses homologues franciliens, Isabelle Richard, vice-présidente Europe et International à l’Université de Nantes, ne tarit pas d’éloges sur ce projet qu’elle pilote depuis plus d’un an. Après le lancement des appels à projets en 2018, 41 alliances ont été créées par 280 établissements européens, dont 32 universités françaises. Parmi elles, Université de Paris et l’université de Nantes qui ont répondu au second appel à projet en 2020, et Cergy Paris Université, entrée dans l’aventure dès 2019.

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Des universités européennes basées sur la confiance et la pluridisciplinarité

"On avait déjà une forte relation avec l’université de Warwick (Angleterre), s’est ajoutée celle de Bruxelles (Belgique) et trois autres, une suédoise, barcelonaise et slovène, détaille Luciana Radut-Gaghi, vice-présidente en charge de l’alliance européenne Eutopia à Cergy-Pontoise. Nos universités sont assez similaires : jeunes et avec un nombre d’étudiants comparable. À six, il y a un certain équilibre." L’alliance EUniWell s’est elle aussi construite en plusieurs étapes : "On est venu nous chercher, explique Isabelle Richard. À la fois pour notre réputation, notre pluridisciplinarité et pour notre campus intégré au territoire. Il y a une vraie complémentarité entre nos différentes universités."

Toutes ont commencé à travailler ensemble, à distance, plusieurs mois avant de répondre aux appels à projet. Circle U, l’alliance dont fait partie Université de Paris, a misé sur la confiance. "On a travaillé pendant plus d’un an ensemble pour apprendre à se connaître, définir notre mission, prendre en compte les différences culturelles… On a préféré prendre notre temps pour que cela fonctionne", précise Antoine Cazé, chargé de mission aux affaires européennes.

Au sein de Circle U, nous avons trois pays (Norvège, Serbie et Royaume-Uni) qui ne font pas ou plus partie de l'Union européenne. Avec différents points de vue sur l'appartenance à l'Europe, nous avons préféré prendre notre temps pour apprendre à nous connaître. (Université de Paris)

Parmi les différentes thématiques abordées par les universités européennes : le bien-être, le développement durable, la santé, la démocratie, l’internationalisation… toutes ont un point commun : la recherche et la participation d’enseignants-chercheurs et de doctorants qui collaborent pour présenter des pédagogies innovantes. "On croit que pour affirmer le rôle des universités en France, il faut passer par l’Europe. Les universités européennes ont un rôle majeur à jouer pour créer une vision commune", assure Antoine Cazé. "On est d’ailleurs souvent amené à confronter nos points de vue, c’est un exercice interculturel très enrichissant", plaide la responsable à Cergy Paris Université.

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Une construction au détriment des étudiants et enseignants-chercheurs ?

Cette collaboration a d’ailleurs été mise à mal avec l’arrivée de la crise sanitaire. "C’est plus difficile de faire des relations internationales via Zoom, poursuit Luciana Radut-Gaghi. On espère pouvoir reprendre nos activités dès septembre prochain, c’est nécessaire." À Nantes, une réunion hebdomadaire de deux heures suffit à créer de la synergie. "Il y a quelques événements ponctuels qu’on aurait préféré faire en présentiel mais dans l’ensemble, la crise sanitaire n’a pas d’impact sur notre travail."

En revanche, comme le précise Isabelle Richard, les priorités ont dû être revues, notamment pour ce qui est de l’implication des étudiants nantais. "On souhaite que nos étudiants participent à la concrétisation du projet mais avec cette année chaotique, ce n’était pas leur préoccupation." À Cergy-Pontoise, même si la crise sanitaire a ralenti les échanges, l’objectif reste le même. "Cela fait partie des piliers de notre alliance : intégrer les étudiants aux projets pour qu’ils trouvent des solutions au niveau européen, qu’ils soient mis en relation avec des enseignants-chercheurs pour former des réseaux… On veut qu’ils aient le réflexe de travailler tous ensemble." À Université de Paris, Circle U doit justement créer, à la rentrée prochaine, un programme de chaire académique avec 35 enseignants-chercheurs pour développer des actions de coopération.

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La mobilisation universitaire face au Brexit

À côté de la crise, c’est plutôt le Brexit et ses conséquences sur l’enseignement supérieur qui inquiètent les différentes alliances. "Cela fait partie de nos principaux sujets de discussion, on est en négociation active autour de la stratégie des alliances et pour l’instant, le climat est plutôt tendu : la voie est étroite pour convaincre la Commission européenne de maintenir nos partenaires britanniques dans les alliances. Pour les universités britanniques, le Brexit est une catastrophe", confessent Antoine Cazé et Esther Sulimovic, coordinatrice du projet à Université de Paris. Associées au programme Horizon 2020 jusqu’en 2027 tout au plus, en sortant de l’Union européenne, les universités britanniques risquent à terme de perdre leurs financements européens, notamment ceux du programme Erasmus+. En février dernier, l’alliance Eutopia a donc réaffirmé son soutien à l’université de Warwick.

Idem pour Circle U et son attachement à King’s College London (Angleterre). L’alliance est même allée encore plus loin en constituant une structure juridique grâce à la loi belge sur les associations. "Notre partenaire britannique est membre de plein droit, c’est un signal très fort", estime Antoine Cazé, sans pour autant savoir si cela sera suffisant.

On travaille pour les étudiants, c'est une excellente motivation pour nous. (I. Richard – université de Nantes)

En ligne de mire, les financements accordés aux établissements britanniques. Actuellement, sept millions d’euros sont accordés à chaque projet, dont cinq millions financés par le programme Erasmus+ et deux millions par Horizon 2020. Sans compter, pour les universités françaises, l’appui du ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche et un apport de l’université elle-même. "Le financement est la question-clé, poursuivent les chargés de projet à Université de Paris. On est déjà largement sous-financé, les universités britanniques pourront-elles trouver le financement ?" Une question qui reste pour l’instant toujours en suspens mais qui n’inquiète pas l’université de Nantes qui compte pourtant l'université de Birmingham (Angleterre) : "On va trouver des solutions pour faire en sorte que ce ne soit pas bloquant." Les trois universités européennes comptent poursuivre leur mobilisation pour mener à bien leurs projets dont les perspectives sur les cinq à dix prochaines années commencent tout juste à se dessiner.


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