Affaire Duhamel : après la démission de Fréderic Mion, Sciences po doit repenser sa gouvernance

Sarah Nafti
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Affaire Duhamel : après la démission de Fréderic Mion, Sciences po doit repenser sa gouvernance
Sciences po Paris doit repenser sa gouvernance pour tirer les leçons de l'affaire Duhamel. // ©  Charles Platiau / REUTERS
Ebranlé par l'Affaire Duhamel, Frédéric Mion, directeur de Sciences po, a finalement annoncé sa démission le mardi 9 février. Bénédicte Durand est nommée administratrice provisoire. Cette crise remet au centre la nécessité de réformer la gouvernance de Sciences po mais aussi la lutte contre les violences sexistes et sexuelles.

L'annonce les a surpris, eux qui manifestaient tous les lundis depuis plus d'un mois devant les locaux de la rue Saint-Guillaume, pour demander la démission de Frédéric Mion. "C'est un très grand soulagement, et une joie car quand on lutte contre les violences sexistes et sexuelles, c'est rare que nous ayons gain de cause", confie Lucas, l'un des étudiants mobilisés depuis le début du mouvement "Mion démission", lancé à la suite de la révélation de l'affaire Duhamel.

Finalement, l'ancien directeur a annoncé jeter l'éponge mardi 9 février au soir, dans un communiqué adressé aux communautés enseignante et étudiante. Frédéric Mion était sur la sellette depuis un mois pour avoir su et tu les soupçons qui pesaient sur Olivier Duhamel dès 2018. Le ministère de l'Enseignement supérieur avait diligenté "une mission afin d'établir la chronologie des faits, la responsabilité de chacun et les éventuelles failles dans l'organisation de la gouvernance", a-t-il rappelé dans un communiqué.

C'est après avoir pris connaissance du rapport d'étape de la mission, que Frédéric Mion a donné sa démission : "Le rapport pointe de ma part des erreurs de jugement, dans le traitement des allégations dont j'avais eu communication en 2018, ainsi que des incohérences dans la manière dont je me suis exprimé sur le déroulement de cette affaire après qu'elle a éclaté, a expliqué l'ancien directeur dans son courrier. Je mesure le trouble qui en résulte et j'en assume l'entière responsabilité." Il a aussi insisté sur le fait que le rapport "confirme qu'aucun système de silence concerté ou de complaisance n'a existé au sein de notre établissement" et ne désigne "aucune défaillance de notre gouvernance".

"Notre maison traverse, depuis la révélation des faits criminels reprochés à Olivier Duhamel, une période très douloureuse, a-t-il ajouté. (…) Depuis ce jour, toutes mes décisions ont été guidées par la volonté de préserver notre établissement".

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Réformer la gouvernance

La ministre de l'Enseignement supérieur a désigné Bénédicte Durand, qui était jusque-là directrice de la formation initiale, en qualité d'administratrice provisoire de l'IEP de Paris, jusqu'à la désignation d'un nouveau directeur. Dans le message suivant sa nomination, Bénédicte Durand a affirmé que la crise actuelle exigeait "une réponse institutionnelle claire" et s'est engagée à "renforcer (les) dispositifs déontologiques et de lutte contre les violences sexistes et sexuelles".

La direction a notamment annoncé le lancement d'"un chantier d'amélioration de la lutte contre toutes les formes de violences sexistes et sexuelles, qui associe les élus étudiants". "Nous sommes quand même tombés des nues, confie un doctorant dont plusieurs collègues ont été auditionnés par la mission. Depuis un mois, le sujet était mis sous le tapis, et même le mardi matin, lors du conseil de l'Institut, à aucun moment n'a été évoquée la possibilité d'une démission !"

En un mois, Sciences po aura perdu six membres de son conseil d'administration et le directeur de l'Institut. Il y a peu, une lettre de soutien à Frédéric Mion circulait encore au sein de l'institution. "On espère que cette crise sera une opportunité pour réfléchir à des réformes concrètes".

Le collectif des doctorant.e.s mobilisé.e.s, qui militait aux côtés de syndicats et associations étudiantes pour la démission de Frédéric Mion, a remarqué qu'au cours du mois écoulé, "l'intérêt supérieur de l'institution a été érigé en excuse utile permettant de justifier le dédouanement et l'opacité", notamment lors des différents conseils. "Plusieurs personnes, dont des collègues chercheurs et chercheuses en responsabilité, ont tenu des positions complaisantes (…) ou une attitude silencieuse".

Le collectif demande "une réforme des instances de gouvernance" impliquant "une meilleure représentativité de l'ensemble des communautés de Sciences po". Cette réforme de la gouvernance est aussi réclamée par les syndicats étudiants, notamment l'Unef et Solidaires, qui note que "la nomination du directeur ou de la directrice dépend du Conseil d'administration de la FNSP, composé d'un concentré des élites dirigeantes françaises".

La période d'incertitude qui s'ouvre n'est toutefois pas exempte d'inquiétudes partagées par les étudiants, comme le remarque Raphaël Zaouati, de Nova. "L'ambiance est très particulière, parce que nous ne savons pas à quoi nous attendre pour la suite pour l'instant."

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Lutter contre les violences sexistes et sexuelles

Par ailleurs, la question de la prise en charge des violences sexistes et sexuelle a ressurgi avec force par la vague de témoignages publiés cette dernière semaine sous le hashtag Sciencesporcs. De nombreux étudiantes et étudiants ont raconté les violences subies, mais aussi le manque de réaction de l'administration à leur évocation. Déjà, en mars dernier, les groupes internes de promo avaient été submergés de témoignages similaires.

Dans son communiqué, Frédéric Mion se félicitait de son action en matière de lutte contre les violences sexistes et sexuelles, ce qui n'a pas manqué de faire réagir les associations, comme Garces, le collectif féministe qui a sa propre cellule d'écoute : "Il y a, sur tous les campus, de graves dysfonctionnements dans la lutte contre les violences sexistes et sexuelles." Si la démission de Frédéric Mion était pour le collectif un préalable, elle ne suffit pas car "les violences, la culture du viol et l'omerta ne s'arrêtent pas à l'ancien directeur".

Garces plaide pour une meilleure prise en charge des victimes, une formation des personnels, et "la transparence sur l'activité de la cellule institutionnelle de lutte contre les violences" par "l'inclusion de la communauté étudiante" dans le contrôle. "Ces événements nous montrent que le combat contre les violences sexistes et sexuelles est loin d'être fini, confirme l'Unef. La démission du directeur n'est que la première étape d'un long processus pour mettre fin à l'omerta".


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