Interview de Jean-Marie de Ketele, professeur émérite de l’université catholique de Louvain : « Les effets pervers du publish or perish apparaîtront tôt ou tard »

Propos recueillis par Mathieu Oui
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Quels modèles d’universités génèrent les classements et comment s’équilibrent-ils entre eux ? Expert en sciences de l’éducation avec une double vision Nord/Sud, Jean-Marie de Ketele signe deux textes sur les faces visibles et cachées des rankings dans le secondaire et le supérieur.

Vous dénoncez le fait que les grands classements internationaux privilégient la fonction recherche au détriment des fonctions d’enseignement et de services à la société. Mais certains rankings prennent de plus en plus en compte des critères de formation…
Il y a certes une évolution comme l’actualité du classement du Times ou le projet européen U-Multirank nous le montrent. Cela dit, les quatre classements les plus importants (2), ceux sur lesquels les autorités académiques ont tendance à orienter leurs politiques, sont majoritairement ou quasi exclusivement fondés sur la production scientifique. J’espère qu’à l’avenir il n’y aura plus de tel classement unidimensionnel, mais au moins tridimensionnel. Si la recherche est importante, il faut aussi prendre en compte les services rendus aux étudiants et la fonction de veille et d’éveil de la société. Je veux dire par là que l’université doit attirer l’attention de la société civile sur des enjeux de société, politiques ou économiques comme l’eau, la santé, l’éducation.

Sur ce point, les universitaires se font-ils suffisamment entendre ?
Prenez les experts du GIEC [Groupement d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat] qui font un travail de prise de conscience de la société sur l’évolution du climat. Je pourrais vous citer d’autres exemples, mais la difficulté des universitaires est que leur promotion ou leur nomination dépendent exclusivement de leur curriculum scientifique. Dans mon domaine, l’un des meilleurs laboratoires de sociologie-ethnologie se trouve au Niger ; c’est le LASDEL. Mais, pour beaucoup de chercheurs occidentaux, travailler avec ce laboratoire ne va rien leur rapporter. Il est beaucoup plus rentable pour leur carrière de collaborer avec un laboratoire aux États-Unis ou à Londres, notamment pour pouvoir publier en anglais ou recevoir des financements.

Dans son introduction, Michel Lussault dénonce le présupposé selon lequel les universités non classées seraient de qualité médiocre. Au-delà du refus de ce « coup de force argumentatif », que peuvent faire les établissements non classés pour être, malgré tout, reconnus ?
Tout d’abord je partage cette analyse de Michel Lussault. Il est vrai que généralement les universités bien classées sont de qualité. Mais cela ne signifie pas que l’inverse soit vrai. Pour sortir du lot, les universités mal ou non classées devraient s’associer avec des laboratoires de recherche de plus grandes universités. Ces laboratoires interuniversitaires peuvent aussi se constituer entre différents pays. Dans mon établissement par exemple, l’UCL [université catholique de Louvain], nous avons commencé à organiser des laboratoires interfacultaires, puis nous nous sommes regroupés avec d’autres universités belges, et maintenant l’université fait partie de consortiums internationaux.

Dans ce débat sur le rôle des classements, les politiques ne sont-ils pas les grands absents ?
Il est vrai que lorsque je me déplace à l’étranger pour des réunions consacrées à cette thématique, les intervenants sont très majoritairement issus du monde académique et les hommes politiques y participent rarement. D’un point de vue historique, dans les pays de tradition anglophone mais également dans certains pays francophones comme la Suisse et la Belgique, les universités ont toujours été très indépendantes du pouvoir. Je pense surtout que le rôle des politiques est d’arriver à harmoniser les politiques de recherche d’un territoire à un autre, de manière non  dirigiste. Il serait dommage, pour prendre l’exemple des PRES français, que chaque établissement fasse sa politique de recherche dans son coin.

Dans la conclusion de votre texte, vous envisagez deux attitudes extrêmes par rapport à l’usage des classements. Exaspération des tensions entre les universités classées et les autres, ou évolution vers des classements plus équilibrés car multidimensionnels… Entre ces deux pistes, laquelle vous semble la plus probable ?
Je suis plutôt optimiste, mais je pense qu’il va y avoir des mouvements de balancier entre ces deux positions. Pour l’instant, je vois surtout un renforcement du type « publish or perish ». Par exemple, les universités embauchent du personnel pour s’occuper des publications de recherche, pour faire traduire les textes en anglais ou les faire référencer dans les bonnes bases de données. Mais les effets pervers de cette politique vont apparaître tôt ou tard. Et puis les scientifiques aiment bien penser par eux-mêmes ou aller à contre-courant. Certains chercheurs savent que c’est en sortant du système qu’ils ont fait leur plus grande découverte. Enfin, les associations étudiantes, les associations d’anciens diplômés et les fédérations professionnelles doivent aussi faire entendre leur voix.

Propos recueillis par Mathieu Oui


(1) Professeur émérite de l’université catholique de Louvain et de la chaire Unesco en sciences de l’éducation de Dakar. Il est également consultant sur les réformes des systèmes éducatifs et membre du conseil scientifique de la Revue internationale d’éducation de Sèvres .
(2) Dans son article, le chercheur compare  les critères de quatre classements : ceux de Shanghai, du Times QS, de Taiwan, du Webometrics.


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