Newsletter

Docteurs et entreprises : une méconnaissance réciproque

Marie-Anne Nourry
Publié le
Envoyer cet article à un ami

En France, le doctorat fait toujours l’objet d’un paradoxe. Bien qu’il soit le diplôme le plus élevé de l’enseignement supérieur, il donne moins accès à des emplois stables que certains diplômes de niveau bac + 5. D’après l’étude « Génération 2004 » du Céreq (centre d’études et de recherche sur les qualifications), seulement un tiers des docteurs ont obtenu un CDI à l’issue de leur thèse en 2004, contre près de la moitié des diplômés de master. Les stéréotypes ont la vie dure et les docteurs éprouvent encore des difficultés à attirer les entreprises.

Des doctorants culturellement éloignés du privé

Marcelline Bangali Association Bernard GregoryLes doctorants s’orientent traditionnellement vers des carrières dans l’enseignement et la recherche publique. D’après Marcelline Bangali (en photo), doctorante en psychologie travaillant à l’Association Bernard-Gregory , « beaucoup de doctorants éprouvent de grandes difficultés à sortir d’un moule académique, qu’ils jugent par ailleurs très noble. Durant leur troisième cycle d’études, ils ont une idée imprécise des positions professionnelles qu’ils pourraient occuper dans le secteur privé et de la façon dont ils pourraient évoluer. Ils sont persuadés que la recherche fondamentale est la seule issue. »
Les rencontres entre doctorants et entreprises sont rares, et une incompréhension persiste entre les deux parties. En effet, 70 % des doctorants déclarent vouloir travailler dans la recherche publique au moment de leur soutenance de thèse… et 60 % des employeurs sont convaincus que les formations universitaires ne préparent pas les docteurs à travailler dans le secteur privé ! D’ailleurs, les DRH perçoivent – à tort – la formation doctorale comme une poursuite d’études et non comme une expérience professionnelle. Ainsi, le Céreq a raison : finalement, « tout est une question de méconnaissance ». Pour preuve, les entreprises qui ont embauché des docteurs en sont satisfaites et continuent d’en recruter.
Des départs en retraites massifs sont annoncés dans la recherche publique, mais les postes seront loin d’être tous remplacés, bien au contraire. En conséquence, les docteurs, dont le nombre ne cesse d’augmenter chaque année, n’auront d’autre choix que d’envisager une carrière dans la recherche privée, qui peut se révéler des plus passionnantes. D’ailleurs, la part de docteurs en entreprise est en constante augmentation : elle est passée de 34 % en 1997 à 46 % en 2007.

Entreprises : de nouveaux standards de recrutement

Pour Pierre Goldberg, directeur adjoint de l’Association Bernard-Gregory, « les entreprises françaises prennent progressivement conscience du fait que la variété des cultures, des expériences et des formations est un atout ». Leurs critères de recrutement tendent d’ailleurs à évoluer : « Jusqu’à une période récente, une entreprise avec une majorité de polytechniciens à sa tête ne recrutait que des polytechniciens ; les DRH évitaient de prendre des risques et choisissaient des "produits" qu’elles connaissent bien, avec un langage et des réflexes communs. » Certaines formes de management ont montré leurs limites – la série de suicides chez France Télécom en est la preuve formelle – et les entreprises françaises ressentent aujourd’hui le besoin de se renouveler, en commençant par diversifier leurs personnels.


Oliver Cantzler, docteur-ingénieur

« En France, le doctorat est trop plombé par une image négative du chercheur, dont le profil serait inapproprié aux besoins de l’industrie »

Oliver CantzlerAprès avoir obtenu le titre d’ingénieur à l’École centrale Paris en 1992, Oliver décide de se consacrer à la recherche pour préparer un doctorat. Cette orientation, loin d’être préméditée, s’est dessinée avec la proposition, par l’un des laboratoires de recherches de l’école, d’un sujet qui l’intéressait, réalisé dans le cadre d’un partenariat industriel. « Je tire de cette expérience des compétences à la fois méthodologiques et rédactionnelles, ainsi que des opportunités d’ouverture très riches sur des communautés scientifiques. » Au moment de sa recherche d’emploi, ses trois années de doctorat ont été reconnues comme une première expérience professionnelle. « Néanmoins, le sujet de thèse en pointe de la recherche peut représenter, par lui-même, un réel intérêt pour l’employeur. » De nationalité allemande, bien qu’ayant toujours vécu en France, Oliver connaît le prestige de ce titre outre-Rhin. « Le doctorat n’est pas suffisamment reconnu en France, trop plombé par une image négative du chercheur, dont le profil serait inapproprié aux besoins de l’industrie. » D’après lui, les recruteurs ne perçoivent pas encore suffisamment la richesse des apports intellectuels et personnels du doctorat. De plus, en comparaison avec l’Allemagne, la reconnaissance et l’influence des réseaux de chercheurs dans les milieux industriels est faible, tout comme la présence de professeurs dans les instances stratégiques des entreprises. « En Allemagne, les laboratoires de recherches réputés sont dirigés par des professeurs ancrés et reconnus dans l’industrie. Les docteurs-ingénieurs allemands peuvent ainsi se prévaloir d’avoir été dirigés par des professeurs autant renommés dans les communautés scientifiques que dans l’industrie ! » Aujourd’hui, Oliver est chef de département à l’ingénierie décentralisée de Renault, à Téhéran (Iran).

Marie-Anne Nourry
Mars 2010


Marie-Anne Nourry | Publié le

Vos commentaires (0)

Nouveau commentaire
Annuler
* Informations obligatoires

Les annuaires du sup

Newsletters gratuites

Soyez informés de l'actualité de l'enseignement supérieur et de la recherche.

Abonnez-vous gratuitement

Je m'abonne