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Écoles d’ingénieurs : des rapprochements multiformes

Sophie Blitman
Publié le
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Les écoles d’ingénieurs n’échappent pas au mouvement global de restructuration de l’enseignement supérieur. Soucieuses de gagner en visibilité et en attractivité, voilà plusieurs années qu’elles ont initié une vague de regroupements qui touchent peu à peu tout le territoire. Au-delà des fusions proprement dites, souvent liées à un secteur ou à une problématique métier, la tendance est au fédéralisme, sur le modèle des INP (instituts nationaux polytechniques).


Si l’on compte aujourd’hui quelque 200 écoles d’ingénieurs en France, combien y en aura-t-il dans dix ou vingt ans ? Difficile d’avancer un chiffre précis, mais il est certain qu’elles seront moins nombreuses, car l’heure est aux regroupements et aux fusions, et ce depuis plusieurs années. “C’est une tendance lourde”, confirme Alain Rivière, directeur de Supméca, se souvenant que “déjà, quand Claude Allègre était ministre [de 1997 à 2000, NDLR], il nous disait : “Vous êtes trop nombreux”.

Cependant, prévient François Cansell, directeur général de l’IPB (Institut polytechnique de Bordeaux) et président de la commission Restructuration de l’enseignement supérieur et de la recherche de la CDEFI (Conférence des directeurs des écoles françaises d’ingénieurs), “les regroupements ne doivent pas être une fin en soi répondant à la logique de la RGPP [révision générale des politiques publiques, ndlr], mais un moyen d’améliorer la performance et l’attractivité de nos écoles, dans un contexte économique difficile”.

Pourquoi ?

Atteindre une taille critique répond d’abord à un enjeu de visibilité, en France, mais surtout à l’étranger. Directeur général de Supélec, Alain Bravo raisonne en nombre de diplômés : “Sur le plan international, une promotion de 150, c’est un peu léger. 500 par an serait une bonne taille, ce qui supposerait de réduire le nombre d’écoles d’ingénieurs à 60.”

Au-delà de la taille, la pluridisciplinarité acquise permet aussi de concevoir des formations transversales et d’avoir des compétences plus pointues dans certains domaines. Au sein même des établissements, les regroupements peuvent induire des mutualisations qui contribuent à une “optimisation des processus”, comme le dit Marc Phalippou, directeur de l’ENSEIRB-MATMECA, où la fusion a notamment permis de renforcer les services des relations industrielles et des relations internationales.

“Il faut vraiment une volonté politique très forte et une dynamique de site”
François Cansell

Quels sont les ingrédients d’un mariage réussi ? “Il faut vraiment une volonté politique très forte et une dynamique de site, répond François Cansell. Pour que cela fonctionne, non seulement les chefs de tous les établissements d’enseignement supérieur du site doivent être d’accord, mais aussi le ministère, le conseil régional, voire la mairie, comme cela a été le cas à Bordeaux.”

Parfois, le regroupement naît aussi de la volonté des entreprises : “Ce sont nos partenaires industriels, très fortement représentés dans nos conseils d’administration, qui ont impulsé la démarche, en raison de besoins de recrutements, rappelle Alain Rivière : ils avaient besoin d’ingénieurs capables de gérer des systèmes complexes”, d’où l’idée d’associer les informaticiens de l’EISTI, les électroniciens de l’ENSEA et les mécaniciens de Supméca au sein d’un collégium.

Comment ?

Les fusions à proprement parler concernent surtout des écoles spécialisées dans le même secteur, à commencer par celui de l’agriculture et de l’agroalimentaire. AgroParisTech a lancé le mouvement en 2007 en rassemblant l’INA P-G, l’ENSIA et l’ENGREF. En 2008, c’est au tour d’Agrocampus Ouest de voir le jour, issu de la fusion d’Agrocampus Rennes et de l’INH d’Angers, suivi, en 2009, par Agrosup Dijon, né de l’ENSBANA et de l’ENESAD . Ville de l’aéronautique, Toulouse a de son côté connu deux fusions : en 2007, avec la création de l’ISAE qui rassemble les formations Supaero et ENSICA , et en 2011, avec la fusion de l’ENAC et du SEFA .

“À cause de l’image des fusions industrielles, le terme est piégé, il fait peur”
Alain Bravo

Cependant, il n’est pas toujours simple de parler ouvertement de fusion. “À cause de l’image des fusions industrielles, le terme est piégé, il fait peur”, explique Alain Bravo, directeur général de Supélec, qui préfère parler d’une “alliance” avec Centrale Paris. Un rapprochement qui progresse pas à pas depuis 2008, avec le lancement d’une marque commune en 2011 et l’objectif d’établir un contrat quinquennal unique avec l’État en 2015 . “Nous avons une stratégie de convergence très claire, soutient Alain Bravo, à la fois pour la formation initiale, où le panel de cours offert aux étudiants est plus large, la recherche avec la création de l’Institut C3S (Centrale Supélec sciences des systèmes) et la formation continue, où nous allons agréger nos activités.” Et de conclure : “L’entité Centrale Supélec aura plus d’existence dans certains domaines que dans d’autres.”

À Bordeaux, les écoles d’ingénieurs ont connu en 2009 un double mouvement : tout d’abord, la fusion de l’ENSCPB et de l’ISTAB, donnant naissance à l’ENSCBP, et celle de l’ENSEIRB et MATMECA. Deuxième niveau de la restructuration bordelaise, le regroupement de ces nouvelles entités avec l’ENSC, l’ENSEGID et au sein de l’Institut polytechnique de Bordeaux , auquel est aussi rattaché Bordeaux Sciences Agro depuis 2012.

“Les fusions ont répondu à une problématique métier pour des écoles qui avaient des compétences complémentaires, analyse François Cansell. Par exemple, dans le cas de l’ENSCBP, il s’agissait d’utiliser les compétences physico-chimiques de l’ENSCPB dans la transformation des aliments, spécialité de l’ISTAB.” Quant à l’IPB, entré dans le réseau des INP, il a l’avantage de “permettre une communication de groupe, tout en laissant à chaque école son nom, sa visibilité, son concours et ses partenariats avec les entreprises”, énumère François Cansell.

Un modèle fédéral, donc, qui fonctionne déjà à Grenoble et Toulouse, et a aujourd’hui le vent en poupe. C’est en effet dans cette direction que devrait évoluer le collégium d’Île-de-France, qui rassemble Supméca, l’EISTI et l’ENSEA depuis 2009 : le nouvel EPCS (établissement public de coopération scientifique), qui doit officiellement voir le jour en mai ou juin 2012 , pourrait s’appeler “Institut polytechnique d’Île-de-France”, confie Alain Rivière, le directeur de Supméca.

Quel impact ?

Même fusionnées, les écoles d’ingénieurs ne deviennent pas les mastodontes que sont parfois les universités uniques, et semblent avoir moins de difficultés que les écoles de commerce à préserver leur spécificité. Pour les directeurs concernés, le bilan est pour l’heure tout à fait positif, sur le plan du recrutement comme de la visibilité.

“La fusion a eu un impact favorable dans les classements”
Marc Phalippou

À la tête de l’ENSEIRB-MATMECA, Marc Phalippou constate ainsi que “la fusion a eu un impact favorable dans les classements, notamment parce que certains critères sont quantitatifs”. De fait, dans le palmarès de l’Etudiant, l’école est celle qui connaît la plus forte progression . Par ailleurs, ajoute François Cansell, “toutes les écoles de l’IPB ont gagné en recrutement : les étudiants voient qu’il existe des passerelles et qu’ils peuvent évoluer au sein des dix spécialités d’ingénieurs classiques et des cinq filières en apprentissage”.

Telle est aussi l’évolution que constate Gilles Trystram, directeur général d’AgroParisTech, chiffres à l’appui : “Avant la fusion, nous recrutions les étudiants classés entre 1er et 1.300e sur le concours agro-véto. Depuis la fusion, nos élèves sont classés entre 1er et 900e.” Pour lui, pas de doute, la fusion a été extrêmement bénéfique en termes d’image et a tiré l’établissement vers le haut. Le DG raconte, ravi, qu’il est “récemment tombé sur une offre d’emploi indiquant que l’entreprise recherchait spécifiquement un ingénieur AgroParisTech”. Les fusions ont, il est vrai, souvent été l’occasion de réfléchir à une politique de marque.

La notoriété des établissements fusionnés ou regroupés s’améliore aussi au niveau international. En attendant l’EPCS, la création du collégium d’Île-de-France a d’ores et déjà, selon Alain Rivière, eu un impact sur le recrutement d’étudiants étrangers, notamment issus des écoles polytechniques de Turin et de Milan. De son côté, Marc Phalippou se réjouit d’avoir “accru [leur] réseau de partenaires internationaux, ceux de l’ENSEIRB et de MATMECA étant relativement complémentaires”.

Si l’on considère enfin l’enseignement supérieur français dans sa globalité, les écoles d’ingénieurs ont aussi une carte à jouer vis-à-vis des autres établissements. En ce sens, se regrouper permet de modifier les rapports de force. “Les écoles d’ingénieurs ont intérêt à se coordonner pour permettre l’émergence d’un pôle structuré qui mette en valeur le modèle école d’ingénieurs au sein des futures grandes universités françaises”, analyse Alain Bravo, directeur général de Supélec. Car, au-delà de l’identité propre de chaque établissement, c’est la spécificité des écoles d’ingénieurs qui est désormais en jeu dans ces mouvements de recomposition.

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Sophie Blitman
Mars 2012


Sophie Blitman | Publié le

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