Formation des enseignants : le défi de l'alternance

Isabelle Dautresme
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Le site de Saint-Germain-en-Laye de l'Espé de Versailles.
Le site de Saint-Germain-en-Laye de l'Espé de Versailles. // ©  Marie-Anne Nourry
Mise en place des M2 Meef, stage en responsabilité, professionnalisation, sort des "reçus-collés"... Pour leur deuxième année d'existence, les Espé ont encore de nombreuses questions à trancher.

Alors que, depuis le début des années 2000, le nombre de candidats aux concours des métiers de l'enseignement n'a cessé de baisser (au même rythme que le nombre de postes), la session 2014 a eu davantage de succès. En attestent les 64.000 candidats inscrits au concours du premier degré cette année, contre les 41.000 en 2013. Ainsi que les 11.000 candidats supplémentaires pour les concours du second degré.

D'aucuns verraient volontiers dans ces résultats encourageants un effet Espé. D'autant que les étudiants qui ont suivi le M1 Meef (métiers de l’enseignement, de l’éducation et de la formation) y ont plutôt bien réussi : ils représentaient 20,3% des inscrits au concours du second degré mais 40,3% des lauréats. "La réforme de la formation des enseignants entérine l'idée qu'enseigner est un métier qui s'apprend, ce qui a largement participé au regain d'attractivité des concours", analyse Yoro Fall, membre du bureau national de l'Unef en charge de la formation des enseignants.

Pas question, pour autant, de crier victoire. D'après Philippe Tournier, secrétaire général du SNPDEN, le principal syndicat de chefs d'établissement, un nombre significatif de stagiaires ne se sont pas présentés le jour de la rentrée. Preuve que "la confiance des jeunes étudiants n'est pas encore reconstruite", commente Paul Devin, secrétaire général adjoint du SNPI-FSU

la difficile mise en place du tronc commun

Parmi les chantiers urgents, la "formation transversale à la fonction d'enseignement", censée constituer la culture commune à l'ensemble des métiers de l'enseignement, figure en bonne place. "Si toutes les Espé ont effectivement fait figurer un tronc commun dans leurs maquettes, elles n'y ont pas toutes accordé la même attention", constate Daniel Filâtre, recteur de l'académie de Grenoble et à la tête de la mission d'évaluation des Espé. Certaines se contentent d'additionner des modules de formation sans liens entre eux. Au risque de mécontenter des étudiants aux emplois du temps surchargés.

Julie, en M2 lettres modernes à l'Espé de Versailles, ne décolère pas : "Les quelques heures d'éthique et de philosophie de l'éducation qu'on a suivies en M1 étaient tellement déconnectées du reste qu'elles n'ont servi à rien." À Bordeaux aussi, la formation transversale a eu quelques ratés. "Mais la copie a été revue cette année, chacun a fait des efforts pour parvenir à des points de convergence", rassure Charles Mercier, maître de conférences en histoire-géographie à l'Espé d'Aquitaine.

La réforme de la formation des enseignants entérine l'idée qu'enseigner est un métier qui s'apprend, ce qui a largement participé au regain d'attractivité des concours.
Yoro Fall (Unef)

Le casse-tête des "reçus-collés"

Autre sujet d'inquiétude, celui des "reçus-collés". Que faire des étudiants qui ont validé leur master mais qui n'ont pas été reçus au concours ? Sur le papier, la réponse existe. Les membres de l'Espé sont censés les recevoir et leur proposer un parcours adapté à leurs besoins. Dans la pratique, les choses se révèlent beaucoup plus compliquées, du fait notamment de la diversité et de la complexité des situations. Julien en témoigne. Un M2 de sociologie en poche, il a échoué au Capes et souhaiterait le repasser. "Mais l'école n'a rien prévu pour moi", se désole le jeune homme, qui a préféré renoncer à s'inscrire à l'Espé et a accepté un poste de professeur contractuel.

Des maquettes de M2 très lourdes

Quant à ceux qui ont réussi le concours, c'est la lourdeur des maquettes de M2 qui les inquiète. "Irréaliste, infaisable", lâche Timothée, en M2 Meef dans le premier degré. Et Thierry Fourmond, formateur d'histoire-géographie à l'Espé de Versailles, d'enfoncer le clou : "Comment voulez-vous qu'un étudiant parvienne à la fois à enseigner à mi-temps, valider un M2 et rédiger un mémoire ?" Cet argument, Daniel Filâtre le rejette d'un revers de main : "Si les temps d'alternance et les temps de formation sont bien pensés et s'articulent correctement, alors la maquette n'est pas si indigeste."

Cela suppose, toutefois, que les services du rectorat, les personnels des UFR et ceux des Espé travaillent ensemble de façon à ce que tous les étudiants soient en mesure d'effectuer leur stage en responsabilité dans de bonnes conditions.

L'alternance : pierre angulaire de la professionnalisation

Or ce n'est pas gagné, tant les difficultés sont nombreuses. Il faut, par exemple, concentrer les stages sur trois jours, organiser les emplois du temps en gardant à l'esprit que certains étudiants sont affectés dans des établissements loin de leur université... Et surtout trouver des tuteurs, certains lycées situés à proximité des universités accueillant jusqu'à 10 stagiaires. Tout cela dans un contexte de "pénurie" d'enseignants, particulièrement criante dans certaines disciplines comme les mathématiques, l'anglais, les lettres ou l'allemand.

Pourtant, une semaine après la rentrée, la plupart des fonctionnaires stagiaires avaient un poste et un tuteur. "Les rectorats ont fourni un très gros travail dans des délais très courts", reconnaît Philippe Tournier. Et Patrick Langlois, doyen des IA IPR (inspecteurs d'académie – inspecteurs pédagogiques régionaux) dans l'académie de Rennes, d'ajouter : "Les professeurs se sont fortement mobilisés. Ceux à qui l'on a demandé d'être tuteurs cette année ont pratiquement tous accepté. Ce n'était pas du tout le cas les années précédentes."

Une égalité de traitement bousculée

Mais toutes les Espé ne tirent pas leur épingle du jeu de la même manière. Au point de remettre en question le principe de l'égalité de traitement face à l'éducation ? Jacques-Bernard Magner, rapporteur de la mission d'information du Sénat sur les Espé, n'est pas loin de le penser : "Si, aujourd'hui, on peut dire que globalement les étudiants ont les mêmes chances de décrocher le concours des métiers de l'enseignement, rien ne permet d'affirmer qu'à l'avenir ce sera le cas. Toutes les universités ne disposent pas des mêmes moyens", met-il en garde. "Et comme le cadrage national des formations est insuffisant, les disparités entre académies se creusent", fustige, de son côté, Paul Devin.

"C'est un faux débat", rétorque Gilles Roussel. Il est normal qu'à Créteil on ne forme les enseignants de la même manière qu'à Limoges. Plus que le détail des contenus de formation, ce qu'il faut viser ce sont les compétences nécessaires à l'exercice du métier de professeur, peu importe l'endroit où l'enseignant a été formé." Quant à savoir si, au final tous les professeurs seront effectivement bien préparés... Rendez-vous dans un an.


Isabelle Dautresme | Publié le

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Etudiants du SUFOM.

Bonjour Madame, Etudiants à l’ESPE de Versailles au SUFOM de Nanterre université, nous nous permettons de vous contacter pour dénoncer les injustices dont nous faisons l’objet. Plusieurs étudiants sont dans le même cas. Nous sommes lauréats au concours CRPE 2015. Pour devenir stagiaire fonctionnaire, il faut valider le concours et le master 1 MEEF. Or, beaucoup d'entre nous ont validé toutes les matières du master à l'exception d'une seule. Nous avons donc la moyenne aux deux semestres et à l'année. Malgré cela, le SUFOM de Nanterre nous refuse catégoriquement l’accès au M2 et nous impose de redoubler une année entièrement pour valider une matière dans un seul semestre. Cela nous demande un sacrifice financier car nous devons repayer une année entièrement validée pour repasser une seule et unique matière alors que nous avons déjà la moyenne aux semestres.Résultat: Nous avons le concours, nous ne serons pas fonctionnaire stagiaire et nous devons repasser une année entièrement validée en prenant le risque de perdre les bénéfices du concours. Alors que l'éducation nationale recrute massivement des professeurs, le SUFOM de Nanterre nous humilie en remettant en cause tout le travail fourni cette année alors que nous avons obtenu le concours. Ce traitement est scandaleux quand on sait que certains candidats n’ont même pas besoin de diplômes pour enseigner (ex: maman de trois enfants, sportifs de haut niveau). On nous prétexte un minimum de 8 à obtenir dans tous les matières pour que celles-ci se compensent mais nous ne retrouvons cette information nulle part sur le site de l’académie de Versailles. De plus, chaque ESPE semble avoir sa propre politique de validation. Où est l’égalité des citoyens dans ces dispositifs? Le master et le concours CRPE sont nationaux et non locaux. Ne conviendrait-il pas de mettre en place des règles nationales. Il semblerait normal que nous obtenons justice et accéder au M2 comme cela doit logiquement se faire. Nous espérons vivement être entendu car nous voulons nous battre contre cette injustice. Nous sommes plus d’une dizaine d’étudiants à nous battre pour sauver notre avenir. Merci de votre attention, Etudiants du SUFOM