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Face aux consultants, les enseignants-chercheurs se sont sentis marginalisés

Sophie Blitman
Publié le
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L’appel à des cabinets de conseil pour être candidats aux Investissements d’avenir a suscité de nombreux remous au sein de la communauté universitaire. Outre le principe même de la collaboration, c’est la manière de travailler des consultants et la façon dont les présidents ont géré ces dossiers qui ont été pointées du doigt.

Le bien-fondé de l’aide en cause

Pour certains, c’est le principe même du recours à des consultants qui est remis en cause, à l’image d’Emmanuel Saint-James, de Sauvons la recherche, qui juge « tout simplement hallucinant de faire appel à l’extérieur. Les chercheurs savent rédiger » ! Le président de l’association, devant la fréquence de ces collaborations, va jusqu’à se « poser la question de savoir s’il n’y a pas eu des directives en ce sens de la part du ministère ».

Par ailleurs, au-delà de la question des compétences, les délais impartis étaient trop courts pour que les établissements puissent mobiliser en interne les ressources nécessaires au montage des dossiers. Un argument inacceptable pour le Snesup : « L’urgence habille l’autorité, ce n’est pas une raison pour gâcher des ressources initialement dévolues au service public de l’enseignement supérieur et de la recherche », dénonce Stéphane Tassel , secrétaire général du syndicat. « Il n’est pas normal que les présidents aient accepté de jouer ce jeu-là, renchérit Emmanuel Saint-James. La CPU aurait pu organiser un boycott des appels d’offres des Investissements d’avenir ! Elle a déjà su tenir une position forte face au ministère, notamment sur le dernier budget . Mais c’est vrai que les instances étaient en plein renouvellement… »

Culture et langage différents

L’intervention des consultants a également été critiquée sur la forme. Les cabinets ont beau s’en défendre, « il est clair que les interlocuteurs que nous avons eus ne parlaient pas tous le langage des universitaires ou des chercheurs », souligne Bernard Saint-Girons , le président de l’université Paris-Est. Ajoutant cependant : « C’est également à nous de trouver les formulations les plus pertinentes. »
D’autres ne se montrent pas aussi conciliants et dénoncent, comme Emmanuel Saint-James, le « verbiage » des dossiers rédigés par les consultants, dans lesquels le secrétaire général du Snesup, Stéphane Tassel, ne voit qu’une « liste mise en forme des équipes classées A et A+ dans un regroupement d’établissements ». « Il n’y a pas de fond scientifique », déclare-t-il.

« C'est un problème de culture », nalyse Jean-Michel Jolion , délégué général de l’Université de Lyon. Le choix des mots et l’interprétation du cahier des charges par les consultants ont pu être quelque peu “extrémistes”. Mais nous avons refusé le diktat du périmètre d’excellence centré sur les A+++. » Cela afin de mettre en place ce qu’il appelle un « projet global, et non une initiative d’excellence focalisée sur une vision élitiste ».

La frustration des enseignants-chercheurs

Du reste, « faire appel à des cabinets pour la stratégie globale comporte un risque, relève Guy-René Perrin, délégué général de l’université de Strasbourg : que les personnels ne s’approprient pas le projet et que celui-ci reste le projet très bien ficelé d’un consultant, sans jamais devenir celui de l’établissement ». Et tel est bien le principal reproche adressé aux présidents, qui ont souvent travaillé pour l’essentiel avec leur garde rapprochée sur ces Investissements d’avenir, même si des réunions d’information ont pu être organisées avec l’ensemble de la communauté.

« Beaucoup de gens au sein de établissements ont été associés aux projets, mais pas tous, naturellement, compte tenu d’un calendrier très contraignant », constate Loïc Jouenne, associé responsable du secteur éducation chez Deloitte. Et d’analyser que « le modèle de gouvernement au sein de l’université est en train de changer. Or, beaucoup vivent encore dans l’illusion d’une gouvernance partagée entre tous, alors qu’aujourd’hui la colonne de direction est nécessairement plus resserrée, comme elle l’est par tradition dans beaucoup d’établissements publics ».


En outre, étant donnés les enjeux politiques et financiers, « les Investissements d'avenir sont un sujet présidentiel qui a été traité en tant que tel », explique Loïc Jouenne, D’où, selon lui, « la frustration qui a pu gagner un certain nombre d’enseignants-chercheurs ». « Cependant, affirme-t-il, notre souci est de travailler en coproduction avec des représentants de l’ensemble de la communauté universitaire et l’on se doit de communiquer de façon très régulière et intelligible sur le travail accompli. » Une communication qui paraît toutefois inégale selon les établissements. Du côté des présidents, il semble que la difficulté ait été liée à l’importance des ressources versées aux consultants sans qu’il y ait de garantie de résultat.

Le « contournement » des conseils universitaires

Les critiques se concentrent sur le volet de démocratie universitaire, dans la mesure où nombre de personnels ont eu le sentiment que les présidents contournaient les instances des établissements. L’intersyndicale de Montpellier dénonce ainsi « un simulacre de démocratie et un désaveu du rôle des élus [des conseils, NDLR] ». À l’université Pierre-et-Marie-Curie où il est élu, Emmanuel Saint-James, de Sauvons la recherche, rapporte que « le projet n’a pas été présenté dans sa totalité au conseil d’administration », confirmant les propos d’Henri Audier sur son blog : « L’Idex concernant cette université n’a fait l’objet que d’une vague information au conseil d’administration. Ni le CA, ni le CS n’ont eu à exprimer un vote. »

Même réaction de Stéphane Tassel, qui évoque son université Paris-Est Marne-la-Vallée : « Le projet Idex a été présenté le 7 janvier [au moment du dépôt des candidatures, NDLR], mais diffusé en interne au CA seulement le 3 février ! La communauté universitaire n’a pas été mise au courant du contenu des dossiers. » Alors que ces Investissements d’avenir auraient pu être l’occasion de fédérer les personnels à une époque où les universités et les PRES cherchent à renforcer leur identité.

Sophie Blitman
Février 2011


Sophie Blitman | Publié le

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