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Pascal Binczak (président de Paris 8) : "La forte identité de l’université peut séduire ou gêner"

Propos recueillis par Mathieu Oui
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Élu en octobre 2006 et reconduit en juin 2008, Pascal Binczak revient sur la forte identité de Paris 8 et sur le passage aux RCE (responsabilités et compétences élargies).

En 2011, que reste-t-il du caractère expérimental de Paris 8-Vincennes fondée en 1970 ?

La pluridisciplinarité est encore une de nos marques de fabrique. Notre université constitue une forte attache pour les enseignants-chercheurs. Camille Peugny, jeune sociologue dont le travail sur le déclassement a eu beaucoup d’échos médiatiques, en est un exemple. Alors que Dauphine lui proposait deux années de décharge de service que nous ne pouvions lui offrir, il a malgré tout choisi Paris 8. Et l’université conserve également un pouvoir d’attraction assez irrésistible sur les enseignants étrangers, notamment américains.

Notre rayonnement international est d’ailleurs l’un de nos autres points forts. Nous avons 200 accords de coopération avec des universités étrangères, 160 cotutelles de thèse et 60% de doctorants étrangers. Bizarrement, le rayonnement international de Paris 8 est sans commune mesure avec son absence de rayonnement national.

Comment expliquez-vous cette situation ?

Francine Demichel a écrit un très beau texte à l’occasion des 40 ans de l’université sur la relation duelle de Paris 8 avec sa tutelle qui, comme le personnage principal de La Nuit du chasseur, oscille entre l’amour et la haine. L’image de centre expérimental, dont l’acte de naissance est lié à 1968, a défrayé la chronique. Cette très forte identité peut séduire ou gêner. Par ailleurs, l’université sort d’une période difficile, celle de la précédente présidence de Pierre Lunel, marquée par une absence de pilotage et un exercice déficitaire.

Depuis mon arrivée, il y a eu un énorme travail effectué dont rend d’ailleurs pleinement compte le rapport de la Cour des comptes de janvier 2011. La situation financière a été assainie, à travers une forte attention à nos dépenses et une politique très active de collecte de la taxe d’apprentissage. Le retard a été rattrapé, mais cela prend du temps. De même, corriger une image ne se fait pas du jour au lendemain.

Le passage de l’université aux RCE est prévu pour le 1er janvier 2012. Comment vivez-vous cette période de transition ?

De manière sereine et responsable. Les premières universités ayant expérimenté les RCE sont confrontées à des situations financières difficiles. Il est impératif de vérifier la soutenabilité financière de toute prise de décision. Cela passe par la connaissance exacte du glissement vieillesse technicité [GVT] et l’évolution de la masse salariale. Une personne dont le salaire est de 3.000 € nous coûtera 3.500 € dans cinq ans.

Il faut mesurer ce GVT pour pouvoir anticiper. Et la question se pose de savoir si l’on pourvoit tous les postes et sous quelle forme. Car notre volet annuel moyen de recrutement est d’environ 70 enseignants-chercheurs, ce qui correspond au renouvellement de 10% de l’équipe. C’est donc une grosse campagne de recrutement. Nous sommes actuellement dans le pic de recrutement qui devrait encore se poursuivre environ trois ans.

Certains enseignants de Paris 8 voient le passage à l’autonomie comme un moyen de faire rentrer l’université dans le rang, notamment en matière de gouvernance. Que leur répondez–vous ?

Je partage certaines de leurs inquiétudes liées à la dérégulation. Le risque est l’absence d’autorité de contrôle permettant de lutter contre les abus de position dominante. Dans le système concurrentiel qui se met en place, toutes les universités ne joueront pas à armes égales. La dérégulation s’accompagne d’une rupture du principe d’égalité de traitement des agents publics. Le risque est que ce ne soient plus les critères scientifiques mais économiques qui prévalent. On le voit déjà dans le domaine hospitalier confronté à une hémorragie de professionnels qui partent dans le privé, attirés par les moyens offerts. C’est à l’État d’assurer ce rôle de régulation.

Et les enseignants-chercheurs ne sont pas les seuls à s’inquiéter. Le personnel administratif risque d’être le premier touché par la dérégulation et l’externalisation de leur activité. Par ailleurs, la revalorisation des carrières des agents administratifs est toujours en suspens. Aujourd’hui, un agent de catégorie C ne gagne que 1.000 € net par mois en Île-de-France. Enfin, il y a la question de l’intégration dans la fonction publique des agents recrutés par la voie contractuelle sur des emplois pérennes. Ce problème reste d’actualité.

Pour conclure, pouvez-vous nous parler du projet retenu dans le cadre du Labex ?

Il s’intitule "Arts et médiations humaines", et rassemble quatorze partenaires (dont le Centre Pompidou et la BNF). Ce projet est soutenu par une vingtaine d’universités étrangères comme Harvard et Berkeley. C’est un projet pluridisciplinaire, à l’interface entre tous les intervenants du domaine artistique, chercheurs et théoriciens. La force du projet est de faire travailler ensemble l’art, la littérature et les sciences humaines.

Le feuilleton du PRES

Paris 8 toujours absent d’un PRES : sur cette question délicate, le président préfère botter en touche et s’abstenir. Petit rappel historique d’un long feuilleton. Un premier projet devait associer Paris 8 et Paris 13 au sein d’un premier PRES. Le changement de l’équipe présidentielle de Paris 13 a fait capoter le projet. Le nouveau président, Jean-Loup Salzmann, choisit de se rapprocher du PRES Paris Cité réunissant trois universités (Paris 3, Paris 5, Paris 7) et d’autres établissements du centre de Paris. Une seconde tentative avec Paris-Ouest-Nanterre échoue également. Dernière solution envisagée : le rapprochement avec le PRES HESAM dont le périmètre recoupe en partie celui du Campus Condorcet, dont l'université Paris 8 est membre fondateur. Ce pôle d’excellence en sciences humaines et sociales réunit les universités Paris 1, Paris 8, Paris 13, l’EPHE, l’EHESS et l’École des chartes.


Propos recueillis par Mathieu Oui | Publié le

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