La recherche européenne en santé, sous-dotée et trop bureaucratique

Martin Clavey
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La recherche européenne en santé, sous-dotée et trop bureaucratique
Une recherche médicale européenne à la traîne par manque de financement et par rigidité administrative c'est ce que déplorent les responsables du monde universitaire. // ©  plainpicture/Oliver Jäckel
La crise du Covid a mis en lumière les difficultés européennes en matière de recherche médicale. S’il y a peu de voix pour contester la compétence des chercheuses et chercheurs européens en santé, l’Union européenne a manqué de financements cohérents et pèche par la bureaucratie de son système de sélection.

Si la start-up allemande BioNTech a réussi à valoriser son travail sur le vaccin contre le Covid, elle a été obligée de s’appuyer sur la multinationale américaine Pfizer pour pouvoir le faire. Pour le reste, cette crise sanitaire a révélé une recherche médicale européenne désorganisée et mal préparée à affronter un tel défi.

"La nature de la crise sanitaire et sa rapidité ont montré que nous n’étions pas suffisamment organisés", se désole le président de France Universités (ex-CPU), Manuel Tunon de Lara. "Je pense que nous pouvons faire mieux, clairement" acquiesce le tout nouveau président de la Conférence des doyens de médecine, Didier Samuel. Amer, le directeur de recherche au CNRS et microbiologiste Bruno Canard s’exaspère, "pour le Covid, nous aurions pu soutenir la recherche depuis 20 ans sur le coronavirus."

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Le poids de l'administration sur la recherche médicale européenne

À l’heure où la recherche est mondialisée, les chercheurs et chercheuses en médecine et biologie ne vont pas choisir les collaborations avec leurs collègues étrangers parce qu’ils travaillent dans l’Union Européenne mais plutôt par des critères de réseaux, de compétences, de reconnaissances sur les sujets étudiés, d’accès à des outils de recherche et d’accès à des moyens de financements des projets.

Pour Didier Samuel, ce n’est pas au niveau des compétences et des réseaux de recherche que l’Europe est faible. "Les associations scientifiques européennes permettent à des réseaux de se constituer, à des chercheurs et médecins de se connaître. Elles favorisent aussi l’intégration d’experts dans des essais cliniques internationaux – souvent promus par l’industrie pharmaceutique.

Ces associations aident à mettre en place des réseaux de recherche commun qui fonctionnent beaucoup sur des relations interhumaines internationales. Cette collaboration fonctionne assez bien" affirme-t-il, "mais là où ça pèche dans la recherche médicale européenne, c’est au niveau institutionnel. Les programmes de recherche européens financés sont de très haut niveau mais très complexes à mettre en place administrativement."

Les programmes de recherche européens financés sont de très haut niveau mais très complexes à mettre en place administrativement. (D. Samuel, conférence des doyens de médecine)

Le chercheur, Bruno Canard, préférerait quant à lui que la recherche européenne soit plus orientée par des programmes prospectifs que par des réactions d’urgence en temps de crise. "Depuis des années, avec des collègues néerlandais, belges, nous avions demandé un appel à projets sur les maladies infectieuses virales et la recherche sur les anti-viraux mais il n’y a en a pas eu" déplore-t-il.

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La recherche en santé sous-financée en France et en Europe

S’il y a, en Europe, des programmes de recherche bien financés, leur nombre est faible comparé à des pays comme les États-Unis ou la Chine. "Dans les grandes puissances scientifiques, la part de recherche en santé représente 40%", affirme Manuel Tunon de Lara, "en Europe, la situation est hétérogène. Il y a des pays comme les Pays-Bas ou le Royaume-Uni où la recherche en santé est très intégrée avec de véritables agences de financement de la recherche en santé qui centralisent. Mais ce n’est pas le cas dans de nombreux pays européens dont la France qui est restée sur un modèle ancestral des CHU créé en 1958 qu’il faudrait reprendre et dont la part de la recherche en santé tourne autour de 17%."

Dans les grandes puissances scientifiques, la part de recherche en santé représente 40%. (M. Tunon de Lara, France U)

Pour le président de la Conférence des doyens de médecine, "tout est à changer dans la mise en place de la valorisation de la recherche française en France et en Europe. Nous n’avons ni la puissance de feu des US ni leur goût du risque – car il y a beaucoup d’échecs dans la valorisation des produits que nous découvrons".

Et ce n’est clairement pas une priorité pour Bruno Canard qui pense que "les biotechnologies viennent des États-Unis et de Chine car ils ont investi massivement sur la recherche fondamentale depuis 20 ans. Je pense que l’Europe doit réagir et structurer davantage des plateformes et infrastructures de recherche plutôt que d’essayer d’aider au transfert : s’il n’y a pas de recherche fondamentale, il n’y a rien à transférer !"

En réaction à la crise, la commission Européenne a annoncé en novembre 2020 la création d’une Autorité européenne de préparation et de réaction en cas d'urgence sanitaire (Hera) sur le modèle de la Biomedical Advanced Research and Development Authority (BARDA) américaine avec dans son nom même l’affichage d’une volonté de prospective. "Cette initiative est bonne à la condition que tout le monde s’y mette derrière et que chacun ne fasse pas son agence d’innovation dans son coin" considère le président de France Universités.

Pourtant, Emmanuel Macron annonçait, en juin 2021, la création de l’Agence de l’innovation en santé (AIS) présentée comme un futur interlocuteur de l’Hera. La clarification de la gouvernance de la recherche médicale européenne n’a pas l’air d’être encore acquise.

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