Laïcité : deux ans après la mort de Samuel Paty, où en est-on dans le scolaire ?

Malika Butzbach
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Laïcité : deux ans après la mort de Samuel Paty, où en est-on dans le scolaire ?
Le 16 octobre 2021, un an après sa mort, une stèle en hommage à Samuel Paty été dévoilée à Conflans-Sainte-Honorine en présence du ministre de l'Education nationale. // ©  Eric TSCHAEN/REA
Alors qu'un hommage à Samuel Paty est prévu dans tous les établissements scolaires, cette commémoration intervient dans un contexte de hausse des atteintes à la laïcité. Selon les chiffres présentés rue de Grenelle, 313 faits ont été recensés sur le mois de septembre 2022. Comment sont-ils remontés ? Comment sont formés et accompagnés les enseignants autour des questions sur la laïcité ? Le point sur ce qui a, ou pas encore, changé.

"Pour moi, il y a un avant et un après l’assassinat de Samuel Paty", estime Alex, professeur d’histoire-géographie au collège. Le 16 octobre 2020, l’enseignant d’histoire-géographie a été décapité près de son collège de Conflans-Sainte-Honorine, à l'ouest de Paris, par un réfugié d'origine tchétchène qui lui reprochait d'avoir montré des caricatures de Mahomet en classe.

Un hommage sera rendu dans tous les établissements scolaires pour les deux ans de sa mort, indique le ministre de l’Education nationale, Pap Ndiaye, qui évoque un "traumatisme puissant".

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Des atteintes à la laïcité en hausse mais qui comportent des biais

Cette commémoration intervient dans un contexte où les atteintes à la laïcité sont en hausse dans les établissements scolaires. En septembre 2022, 313 faits d’atteinte au principe de laïcité ont été recensés par les chefs d’établissement, dont la moitié dans les académies de Créteil, Toulouse, Nice, Versailles, Normandie et Paris.

Parmi ces atteintes, 54% concernent le port de signes et de tenues religieuses, en premier lieu les abayas (robes longues traditionnelles du Moyen-Orient) et les qamis (tuniques longues pour les hommes). Ce relevé mensuel est inédit, il était auparavant trimestriel.

La rue de Grenelle assume vouloir afficher ces remontées chaque mois, dans un souci de transparence. "Il y a toutefois un biais à ces remontées statistiques qui limitent les interprétations au niveau local, souligne Alexis Torchet du Sgen-CFDT. Avoir 100 cas de port de l’abayas dans 100 établissements différents sur l’académie, ce n’est pas pareil que d’avoir 10 cas dans 10 établissements. Ces chiffres bruts ne permettent pas d’analyser ce qui se passe au niveau local, par exemple dans le quartier."

Il y a toutefois un biais à ces remontées statistiques qui limitent les interprétations au niveau local. (A. Torchet, Sgen-CFDT)

Alex, qui enseigne depuis plus de dix ans, reconnaît faire davantage attention à ces questions depuis peu. "Avant le 16 octobre 2020, je n’avais signalé à mon chef d’établissement qu’une situation d’atteinte pour un élève qui tenait des propos problématiques en cours lorsque l’on abordait la religion de l’islam. Cette année, j’en ai fait deux, les deux pour des cas de port d’abayas. Mais dans tous les cas, cela c’est bien réglé."

"Dans 98 % des cas, ces situations de tensions sont résolues par le dialogue", (R. Sirvent SE-Unsa, Cnal).

Conscients du focus médiatique et politique sur ces questions de la laïcité, enseignants et syndicalistes tempèrent. "Dans 98 % des cas, ces situations de tensions sont résolues par le dialogue", précise Rémy-Charles Sirvent du SE-Unsa et secrétaire général du comité national d’action laïque (Cnal). "La loi du 15 mars 2004 est plutôt courte et simple, d’ailleurs elle prévoit ce dialogue."

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Une plus grande réactivité face aux alertes

En réaction à l’assassinat de Samuel Paty, l’Éducation nationale a mis en place en septembre 2021 un "carré régalien" dans chaque rectorat autour des domaines suivants : valeurs de la République, radicalisation, violence et harcèlement. Ainsi, les enseignants et personnels éducatifs peuvent saisir ces équipes dédiées pour poser des questions et être accompagnés dans des situations complexes.

"Cela existait auparavant, mais on constate aujourd’hui une plus grande réactivité des acteurs, notamment dans le cas de menaces envers les enseignants, pointe Sophie Vénétitay du Snes-FSU. Le travail est collectif entre les chefs d’établissement, le rectorat et les services de police et de justice."

On constate aujourd’hui une plus grande réactivité des acteurs, notamment dans le cas de menaces envers les enseignants. (S. Vénétitay, Snes-FSU)

Autre amélioration pointée du doigt par les syndicats : l’accompagnement des enseignants par l’institution lorsque ceux-ci vont porter plainte. Toutefois, ces questions sont d’abord des réactions. "Souvent, l’Éducation nationale ne fait rien pendant longtemps puis elle sur-réagit, répond Alexis Torchet. Là, il y a des consignes de vigilance fortes sur les questions d’atteinte à la laïcité mais on a plus besoin d’action sur le long terme que de réaction coups de poings. Bien sûr, cela demande des moyens pour accompagner les équipes."

Un constat que partage Rémy-Charles Sirvent : "Les actions de réaction sont là, mais il manque d’action de prévention."

Une formation initiale sur la laïcité harmonisée et renforcée

Parmi ces actions préventives, celle de la formation des enseignants apparaît au premier plan. Du côté de la formation initiale, "c’est la réforme du master Meef en 2019 qui a changé les choses", pointe Pierre Chareyron, directeur de l’Inspé de Lyon. Celle-ci prévoit une formation de 36 heures sur les deux ans de master et pour les lauréats des concours de recrutement qui ne sont pas passés par ce cursus.

Auparavant, les éléments de formation étaient présents dans les masters mais sous des modalités variables avec des volumes horaires différents selon les établissements. Depuis cette réforme, les formations sur ces thématiques ont été renforcées et harmonisées au niveau national. "C’est un élément important pour les étudiants, encore plus pour ceux qui sont en contact avec les élèves, observe Pierre Chareyron. Car il savent que cela fait et fera partie de leur quotidien."

Le directeur se souvient qu'après l’assassinat de Samuel Paty, de nombreux étudiants posaient des questions aux enseignants de l’Inspé. "De même, les fonctionnaires stagiaires sollicitaient davantage les référents laïcité de leur rectorat pour être accompagnés."

La surpolitisation de la laïcité ne sert pas l’éducation

Deux demi-journées de formation sur la laïcité pour ceux en poste

Pour les enseignants déjà en poste, c'est la mise en place d'un plan de formation continue des personnels à la laïcité et aux valeurs de la République, en novembre 2020 par le ministre d’alors, Jean-Michel Blanquer, qui sert de levier.

Après la formation des formateurs, depuis la rentrée 2022 c’est au tour des enseignants d’être formés. Ils bénéficient ainsi de deux demi-journées de formation sur les questions de laïcité. "C’est trop peu, se désole Sophie Vénétitay. Surtout, on a quelque chose d’assez descendant : on ne part pas vraiment des problématiques concrètes que rencontrent les professeurs sur le terrain. Le contenu est déjà ficelé avant le début de la formation."

On ne part pas vraiment des problématiques concrètes que rencontrent les prof sur le terrain. (S. Vénétitay)

Alex a été convoqué par son académie pour une demi-journée de formation. "On a travaillé en petit groupes sur des questions très concrètes, en partant des textes juridiques, notamment le code de l’éducation et la charte laïcité, raconte l’enseignant de Créteil. Par exemple, les élèves peuvent-ils prier dans un internat ? Et les élèves étrangers lors d’un séjour dans un établissement français doivent-ils respecter les règlements français durant leur séjour ?"

Un socle de connaissance juridique bienvenu mais insuffisant. "C’était une bonne piqûre de rappel et je cerne mieux quelle réponse apporter à mes élèves en m’appuyant sur la loi, reconnaît Alex. Mais j’aurais apprécié apprendre davantage à m’appuyer sur ma discipline pour réagir."


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