Le Covid a freiné la carrière des femmes dans la recherche

Amélie Petitdemange
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Le Covid a freiné la carrière des femmes dans la recherche
Les carrières des femmes chercheuses ont été plus pénalisées par la crise sanitaire que celles de leurs homologues masculins. // ©  DEEPOL by plainpicture
La crise sanitaire a eu un impact sur la carrière des femmes dans l’enseignement supérieur et la recherche, ont souligné les participantes du séminaire de l’Afdesri, vendredi 21 janvier 2022. Une meilleure répartition du temps dédié à la famille et des tâches domestiques pourrait minimiser ce phénomène.

"On risque de perdre en un an de pandémie des décennies de progrès en faveur de l’égalité femmes-hommes", pointe un rapport d’ONU Femmes publié en septembre 2020.

La pandémie a en effet forcé des millions de femmes à sortir de la population active. Le rapport Oxfam "Le virus des inégalités" souligne qu’en France, elles ont dû recourir au dispositif de chômage partiel pour garder leurs enfants, sous condition d’y avoir accès.

Lors du premier confinement en France, les femmes ont deux fois plus souvent que les pères renoncé à travailler pour garder les enfants, selon l’INSEE.

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Baisse du nombre de publications des femmes chercheuses

Les femmes dans l’enseignement et la recherche n’ont pas été épargnées par cet impact de la crise sanitaire sur leur carrière. Lors du confinement, les chercheuses ont eu moins de temps que les hommes pour accomplir les tâches favorisant la visibilité de leurs travaux (rédaction d’articles, direction de recherches, participation à des visio ou audio-conférences, réponse à des appels d’offres), avec d’importantes répercussions sur l’avancement de leur carrière. Plusieurs revues scientifiques ont constaté une baisse du nombre de publications des femmes quand le nombre de celles des hommes augmentait.

Plusieurs revues scientifiques ont constaté une baisse du nombre de publications des femmes quand le nombre de celles des hommes augmentait.

Cette question a été abordée lors du séminaire de l’Afdesri, l’Association pour les femmes dirigeantes de l'enseignement supérieur de la recherche et de I'Innovation, le 21 janvier. Pour Edith Heard, directrice générale de l’EMBL (Laboratoire européen de biologie moléculaire) et professeure au Collège de France, la crise sanitaire a révélé à quel point la situation des femmes est encore fragile.

"L’homme travaille, la femme gère la famille"

"Nous observons une baisse importante de la proportion de femmes qui progressent dans leur carrière. Nous ne pouvons pas sacrifier l’avenir de cette génération de femmes qui ont dû prendre en charge leurs enfants ou leurs parents… Encore aujourd’hui, dans les pays le plus avancés, je vois autour de moi que l’homme travaille et la femme gère la famille".

Nous ne pouvons pas sacrifier l’avenir de cette génération de femmes qui ont dû prendre en charge leurs enfants ou leurs parents…

Un constat partagé par Deborah Kayembe, rectrice de l'université d'Edimbourg. Elle souligne notamment que la fermeture des écoles a amoindri le temps disponible des femmes pour leurs projets de recherche.

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Combattre la culpabilité

Les participantes, elles-mêmes chercheuses, professeures, présidentes d’université ou rectrices, ont souligné que les femmes doivent accepter qu’elles ne puissent pas tout faire et que leur journée ne comporte que 24 heures.

"Les femmes doivent apprendre à ne pas faire les tâches que les autres ne veulent pas faire, que ce soit à la maison ou au travail. La notion de culpabilité chez les femmes doit être combattue, elles ont par exemple tendance à s’en vouloir de passer peu de temps avec leur famille", explique Sylvie Retailleau, présidente de l’université Paris-Saclay. Selon elle, "il faut accepter de passer moins de temps avec sa famille, mais du temps de qualité, où l’on est présent à 100%".

Le soutien du conjoint, primordial

Les conséquences de la crise sanitaire sur la carrière varient grandement selon les femmes et dépend notamment du contexte dans lequel elles vivent et du support qu’elles reçoivent. "Je dois beaucoup à mon conjoint et au partage des tâches pour ma carrière", témoigne Sylvie Retailleau, qui est l’une des 16 femmes présidentes d’université sur 74 établissements français.

"Nous trouvons normal que les femmes soutiennent leur mari dans leur carrière, il faut que l’inverse soit aussi vrai. Une femme ne peut pas tout faire. Elle doit accepter de se laisser soutenir et de se faire aider dans sa vie familiale pour consacrer du temps à sa carrière", souligne Deborah Kayembe.

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Inégale répartition des tâches domestiques entre femmes et hommes

Dans un article publié en mai 2020, Elisabeth Kohler, directrice de la Mission pour la place des femmes au CNRS, explique : "renforcée en temps de confinement, l’inégale répartition des tâches domestiques, du temps consacré aux enfants, surtout quand ils n’ont pas classe, de l’aide apportée aux proches, notamment âgés ou fragiles, etc. rend les femmes encore moins disponibles pour poursuivre la rédaction d’articles, leur habilitation à diriger des recherches, participer à des colloques scientifiques ou répondre à des appels d’offres. Un contexte encore aggravé pour celles qui doivent en même temps assurer la continuité de l’enseignement".

Les conditions d’exercice des métiers de la recherche paraissent encore plus difficiles dans cette période et cela risque de détourner certaines femmes.

Selon l’historienne, la crise sanitaire pourrait entraîner des répercussions de plus long terme sur le vivier de futures chercheuses. "Les conditions d’exercice des métiers de la recherche paraissent encore plus difficiles dans cette période et cela risque de détourner certaines femmes. Déjà, en raison du confinement, les stagiaires en master ne peuvent être formées correctement avant de débuter une éventuelle thèse, les doctorantes voient la durée de leur thèse s’allonger en s’inquiétant plus que leurs collègues masculins des répercussions sur leur vie personnelle, les post-doctorantes hésiteront plus que les hommes à partir à l’étranger".

Une nouvelle évaluation de l’impact devra donc être fait d’ici quelques années et des actions menées pour promouvoir la place des femmes dans l’enseignement supérieur et la recherche. Dans ce cadre, l’Afdesri a lancé vendredi dernier un observatoire européen de l'égalité femmes/hommes. L'association commencera par un état des lieux d'une durée de six mois puis la rédaction d'un cahier des charges et d'objectifs, avant de mettre en œuvre des actions avec des partenaires.


Amélie Petitdemange | Publié le