Le projet d'EPE lillois se heurte à la résistance de la communauté universitaire

Sarah Nafti
Publié le
Envoyer cet article à un ami
Le projet d'EPE lillois se heurte à la résistance de la communauté universitaire
// ©  Franck CRUSIAUX/REA
A Lille, le projet d’établissement public expérimental ne se fait pas sans heurts… Si la majorité des CA des établissements a voté en faveur du projet, les personnels et syndicats s’inquiètent des conséquences possibles de ce statut pour la communauté universitaire.

A Lille, le projet d'EPE (Etablissement public expérimental) provoque des remous dans la communauté universitaire. Jeudi 22 avril 2021, les conseils d’administration de quatre établissements – l’Université de Lille, l’Ecole nationale supérieure des arts et industries textiles (ENSAIT), l’Ecole supérieure de journalisme de Lille (ESJ) et Sciences po Lille – ont voté en faveur de la création de cet établissement. En revanche, le CA de l’Ecole nationale supérieure d'architecture et de paysage de Lille (ENSALP) s'était prononcé contre le 22 avril et a dû revoter le 11 mai pour obtenir une majorité absolue.

Six membres du CA n'ont pas participé à ce nouveau vote contesté et envisagent d'engager un recours auprès du tribunal administratif. La nouvelle entité doit voir le jour le 1er janvier 2022 et rassembler 80.000 étudiants au sein de 11 composantes.

Les discussions sur le projet d'EPE, menées depuis près de deux ans entre les structures, s'inscrivent dans la continuité de l'obtention du label I-Site, en 2017, accordé pour une période probatoire de quatre ans. "Les grandes métropoles doivent avoir une université à visibilité internationale", estime Jean-Christophe Camart, président de l'Université de Lille. Selon lui, l'EPE était indispensable pour conserver la labellisation d'excellence I-Site et les financements afférents. Il précise par ailleurs que "dans le cadre de cet EPE, le choix a été fait d’avoir deux grands niveaux décisionnels : le niveau central, et les composantes", afin de "laisser de la latitude à chacune des composantes".

Classements, attractivité… Pourquoi les universités et les écoles se regroupent

La crainte d'aller vers plus de sélection

L'Université de Lille a déjà connu de grands changements structurels ces dernières années : d'abord une fusion des trois entités en 2018, puis la fin de la COMUE (Communauté d'universités et d'établissements) en 2019, et cette négociation autour de l'EPE, affectée par le départ de Centrale Lille en décembre 2020, qui a préféré devenir établissement associé plutôt que composante. "Pour le personnel, les changements ont déjà eu lieu, ce n'est pas une nouvelle fusion", tient à rassurer Jean-Christophe Camart. Pour les étudiants, "c'est une chance", affirme aussi le président, "car les diplômes prendront de la valeur". Et il l'assure : "Il n'est absolument pas question d'augmenter les frais de scolarité".

Il n'est absolument pas question d'augmenter les frais de scolarité (J-C Camart, Université de Lille)

Car c'est l'une des craintes affichées par le Collectif "Université de Lille contre l'EPE" et l'intersyndicale CGT-FSU-Sud Education, vent debout contre le projet. En effet, l'EPE permet de déroger dans une certaine mesure au code de l'Éducation, une manière, selon eux, d'aller vers davantage de sélection des étudiants, et d'augmenter les frais de scolarité pour pallier le manque de moyens récurrent.

"C'est une révolution silencieuse qui se fait en pleine pandémie, pour éviter la mobilisation", juge Marie Boichu, chargée de recherche CNRS, qui constate que les financements liés à l'I-Site ne bénéficient pas à tous les travaux de recherche. Le collectif a d'ailleurs organisé un référendum mi-avril. Résultat, 89% des 1.200 personnels qui se sont exprimés sont contre le projet. Près de 85 % des étudiants sont aussi défavorables sur 700 votants.

Le CAC (Conseil académique) et le CHSCT (Comité d'hygiène, de sécurité et des conditions de travail) ont émis des avis défavorables "en raison des effets néfastes pour les conditions de travail de tous les personnels des restructurations", énonce le CHSCT dans son avis, qui alerte "sur les risques d'aggravation irrémédiable de la situation actuelle, engendrée par une fusion mal maîtrisée, génératrice d'organisations pathogènes dans de nombreux services et composantes".

C. Neau-Leduc (Université Paris 1) : "Cette alliance, c'est une entente sur la manière de concevoir Paris 1"

Vers un affaiblissement de la démocratie universitaire

L'autre grande crainte des opposants est la modification de la gouvernance, "qui donnera davantage de poids aux personnalités extérieures dans le CA de l'EPE", explique Thomas Alam, maître de conférences et élu FSU. Elles représenteraient 40% du CA, et le président ne serait pas issu de l'université. "Il y aura autant de personnalités extérieures que d'enseignants chercheurs, ce qui marque un affaiblissement de la démocratie universitaire", estime-t-il.

C'est une révolution silencieuse qui se fait en pleine pandémie, pour éviter la mobilisation (M. Boichu, CNRS)

Selon lui, le clivage se fait entre les partisans d'une université ouverte et émancipatrice et ceux d'une "université entreprise" qui mise sur la concurrence. "Il était possible de conserver le label I-site sans passer par l'EPE, comme l'a fait l'Université de Pau par exemple" affirme-t-il.

Jean-Christophe Camart balaye ces accusations, en rappelant que les personnalités extérieures seront "minoritaires" dans le CA et que l'université restera attachée à "l'inclusion" de tous les publics tout en développant une politique "d'excellence" pour "attirer des étudiants du monde entier". Les dérogations au code de l'Education sont "nécessaires" pour s'ouvrir aux écoles privées et déléguer des compétences aux composantes.

Classement QS : quatre jeunes universités françaises dans le top 50

Des écoles partenaires indépendantes

Quant aux écoles partenaires, elles conserveront une certaine indépendance. En effet, avec des effectifs bien moindres que ceux de l'université, la crainte de se fondre dans une structure qui regroupera 80.000 étudiants était grande. "Le projet conserve un niveau de décision local", note Etienne Peyrat, directeur de la stratégie et des relations institutionnelles de Sciences po Lille.

Les écoles partenaires resteront maîtresses de leurs recrutements, de personnels comme d'étudiants et conserveront leurs statuts. Une garantie indispensable pour Pierre Savary, le directeur de l'ESJ Lille : "Si nous avions dû renoncer à notre statut associatif nous n'y serions pas allés".

Pour eux, la création de l'EPE a une visée "collective". "Il s'agit d'un mouvement de restructuration de l'ESR, et nous avons plus intérêt à en être acteur que spectateur", abonde Pierre Savary. La participation à l'EPE leur permettra à la fois d'imaginer de nouvelles offres de formation, en collaboration avec d'autres établissements, et de répondre à des appels à projets pour obtenir de nouvelles sources de financement. "Le projet est expérimental, insiste Etienne Peyrat. Il y aura un comité interne de suivi, et rien ne nous empêche, jusqu'en 2027, de nous en retirer si le fonctionnement ne nous convient pas."


Sarah Nafti | Publié le