Master en ingénierie : les universités les adorent, les étudiants les ignorent

Aurore Abdoul-Maninroudine
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À l’origine de l’engagement de l’UFC dans une démarche qualité, il y a une attention “historique” à améliorer la professionnalisation des formations.
L'université de Franche-Comté propose huit CMI. // ©  Ludovic Godard/UFC
Quatre ans après leur création officielle, les cursus master en ingénierie sont proposés par près d'un tiers des universités. Alors que les enseignants-chercheurs vantent leur intérêt pédagogique, les étudiants les boudent encore. La faute à un manque de visibilité et à l'absence du titre d'ingénieur.

À la rentrée 2016, 25 universités proposaient 102 CMI (cursus master en ingénierie) quand en 2012, seuls huit établissements s'étaient lancés dans l'aventure, au sein du réseau Figure (Formation à l'ingénierie par les universités de recherche).

Quatre ans après le lancement de cette formation originale, labellisée Idefi (Initiatives d'excellence pour formations innovantes), le succès semble donc au rendez-vous, du moins du côté des universités.

un nouveau terrain de jeu pédagogique

"Le réseau continue de recevoir de nombreuses demandes de labellisation. La dernière en date provient de l'université Paris-Nanterre, constate Yves Bertrand, président du réseau Figure et de la CDUS (Conférence des doyens de sciences). La communauté universitaire s'est totalement approprié ce terrain de jeu pédagogique."

Adossés à des licences et des masters existants, les parcours CMI ont pour objectif de développer un nouveau modèle de formation des ingénieurs, inspiré du système anglo-saxon, sur cinq années, par opposition au modèle français découpé en deux cycles – deux années en classe préparatoire (intégrée ou pas), puis trois années en école d'ingénieurs.

Les étudiants ainsi formés ont vocation à devenir des ingénieurs spécialisés, avec une forte dimension recherche. "L'objectif est de mieux répondre aux attentes des laboratoires publics et des services de R&D des entreprises", souligne Maxime Jacquot, enseignant-chercheur à l'université de Franche-Comté. 

Pour entrer dans le cercle fermé des CMI, chaque parcours doit respecter un certain nombre de critères listés dans une charte, reprenant en grande partie le référentiel proposé par Robert Chabbal, ancien directeur général du CNRS, dans un rapport publié en 2010. Au programme : un domaine de spécialité qui représente la moitié des cours, un lien étroit avec les laboratoires de recherche dès la première année de licence et une pédagogie par projet.

Des formations exigeantes…

Cette pédagogie innovante demande "une énergie folle" aux enseignants-chercheurs, estime Yves Berthaud, responsable du CMI mécanique de l'UPMC. Pour coller au référentiel, les professeurs doivent créer de nouvelles unités d'enseignement. Et surtout, modifier leur pédagogie.

"Les étudiants admis en CMI sont très exigeants, décrit l'enseignant-chercheur parisien, enthousiaste. Cela me permet de tester de nouvelles pratiques avec eux et de voir dans quelle mesure les généraliser. Via des expériences, j'aime les confronter à des théories qu'ils ne connaissent pas. Ils doivent alors essayer de les comprendre, en s'appuyant sur des articles de recherche. Ils apprennent ainsi à ne pas être rebutés par des textes difficiles, parfois en anglais, à tester aussi, à bricoler. Le fil conducteur étant de développer leur créativité, au cœur de la démarche scientifique."

…QUI ne trouvent pas leur public

"Tout cela est extrêmement stimulant pour les équipes", assure également François Germinet, président de l'université de Cergy-Pontoise, établissement qui propose huit CMI. Néanmoins, ce dernier met en avant tout le "paradoxe" de ces parcours : s'ils constituent un succès sur le plan pédagogique, ils n'attirent pas pour autant un grand nombre d'étudiants. "Du moins pas encore", nuance le président.

Car le constat est partout le même, de Lille à Marseille, en passant par Besançon : les CMI ne font pas le plein. "En réalité, précise Yves Berthaud, l'attractivité des CMI suit de près celle des licences auxquelles ils sont adossés." Si les sciences exactes et les sciences humaines recrutent difficilement, la biologie et la finance y arrivent plus facilement, à l'image du CMI en finance proposé par l'université de Cergy-Pontoise, qui connaît un afflux massif d'étudiants.

À Aix-Marseille Université, où neuf CMI ont été ouverts, les effectifs stagnent autour de dix étudiants par parcours alors que l'objectif est d'atteindre le double. Idem à l'UPMC, où tous les CMI n'affichent pas complet.

L'attractivité des cursus master en ingénierie suit de près celle des licences auxquelles ils sont adossés.
(Y. Berthaud)

Autre difficulté rencontrée par ces parcours : le manque de fidélité des étudiants sur les cinq années de la formation. À l'UPMC, pionnière des CMI, seuls cinq étudiants ont été diplômés en 2015 et ils étaient encore moins nombreux en 2016. En cause, des effectifs trop restreints à l'entrée de la licence mais aussi et surtout un taux d'évaporation important : les étudiants préfèrent parfois s'orienter, en fin de L3, vers un parcours de master non labellisé CMI ou regarder du côté des écoles.

"Les écoles d'ingénieurs sont friandes des profils de nos élèves", assure Patrick Vigliano, enseignant-chercheur à Aix-Marseille Université, dont l'un des étudiants a été admis à Polytechnique. Désormais, les enseignants n'hésitent pas à demander clairement leurs intentions aux candidats : "Nous ne voulons pas que les CMI soient utilisés comme une prépa déguisée", prévient Maxime Jacquot.

un problème de reconnaissance

Face à cette situation, "tout l'enjeu est de gagner en attractivité auprès des familles", assure Yves Bertrand, pour qui "les CMI souffrent d'un vrai problème de reconnaissance". En cause, la jeunesse de la formation – "quatre ans, c'est peu pour faire changer les mentalités, en particulier celles des parents" –, mais également un problème plus structurel.

Les CMI forment les étudiants à l'ingénierie mais ne leur donnent pas le titre d'ingénieur, apanage des écoles habilitées par la CTI (Commission des titres d'ingénieurs). Or, si près de 400.000 personnes occupent en France un emploi d'ingénieur sans en avoir le titre, celui-ci rassure les familles et les étudiants.

Le réseau travaille actuellement sur "un référentiel" s'inspirant de celui d'Eur-ace, un système européen d'accréditation des formations d'ingénieurs. L'objectif, à terme, serait que les CMI bénéficient de ce label. Parallèlement, Yves Bertrand annonce également son "intention de se rapprocher de la CTI." Une initiative qui risque de faire grincer des dents dans les écoles d'ingénieurs.

"Dès lors que les CMI n'offrent pas le titre d'ingénieur et le disent clairement aux familles, je ne les vois pas comme des concurrents mais comme une offre de formation complémentaire", se contente de commenter François Cansell, président de la Cdefi (Conférence des directeurs d'écoles françaises d'ingénieurs).

Dès lors que les CMI n'offrent pas le titre d'ingénieur, je ne les vois pas comme des concurrents mais comme une offre de formation complémentaire.
(F. Cansell)

Pour gagner en visibilité, le réseau souhaiterait également bénéficier d'une entrée "CMI" sur la page d'accueil d'APB, au même titre que les licences ou les formations d'ingénieurs. Pour l'instant, et malgré ses demandes répétées, il n'a pas obtenu gain de cause auprès du ministère de l'Éducation nationale, de l'Enseignement supérieur et de la Recherche.

"Malgré tout, des évolutions positives voient le jour", observe Maxime Jacquot, résolument optimiste. "Les bons élèves de terminale scientifique sont de plus en plus nombreux à vouloir échapper à la prépa, ce qui nous permet d'avoir des dossiers de grande qualité." Au niveau national, quasiment la moitié des effectifs inscrits en CMI a obtenu une mention très bien ou bien au baccalauréat.

Les CMI s'ouvrent aux sciences humaines et sociales
Réservé dans un premier temps aux seules sciences exactes, le label CMI s'est progressivement ouvert, pour accueillir désormais des formations en sciences humaines et sociales. Sur les 102 parcours proposés à la rentrée 2016, seuls cinq concernent les SHS. Au niveau national, trois formations ont ouvert en géographie-aménagement, une en tourisme et patrimoine, et une autre en transport et mobilité.

Aurore Abdoul-Maninroudine | Publié le