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Les cursus sponsorisés, la nouvelle frontière des relations entreprises

Jean Chabod-Serieis
Publié le
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Banque Assurances
La licence professionnelle banque, assurance, finance en alternance de l'université de Cergy-Pontoise est financée à 90% par quatre banques.

Que fait une entreprise quand elle ne parvient pas à recruter des diplômés formés à ses métiers ? Elle finance elle-même la création d’un titre ou d’un diplôme. Une pratique qui prend de l’ampleur à tous les niveaux de l’enseignement supérieur, mais qui pose encore des questions.

Poser la question de la sponsorisation dans l'enseignement supérieur n'est pas si évident : les tuyaux par lesquels une entreprise peut financer une université ou une grande école (taxe d'apprentissage, mécénat, contrat de recherche…) communiquent entre eux.

Un don global peut financer indirectement l'achat de matériel, le salaire d'un enseignant ou les travaux de rénovation de salles de cours. Plus directement, la sponsorisation peut financer un cursus : l'entreprise paie une formation (diplôme, certificat, titre) en fléchant son investissement. Le plus souvent, cela passe par la taxe d’apprentissage.

Des formations en adéquation avec le marché du travail

Exemple avec la licence professionnelle banque, assurance, finance de l’université de Cergy-Pontoise. "Tout est parti du constat que le BTS banque ne convenait plus et qu'il fallait former les jeunes à de nouvelles compétences en adéquation avec les attentes des recruteurs", explique Annie Bellier, vice-présidente de l'université de Cergy-Pontoise, en charge des relations entreprises et de la professionnalisation.

L'université a alors lancé sa licence professionnelle banque, assurance, finance en alternance, financée à 90% par la Société générale, Banque populaire Rives-de-Paris, LCL et BNP Paribas. "Les banques s'engagent à payer 7.650 euros par élève, en partie via la taxe d'apprentissage, explique Annie Bellier. La Région couvre les 850 euros restant. En contrepartie, elles participent à l'élaboration du programme pédagogique, définissent avec nous les compétences visées et la moitié des enseignements est assurée par des conseillers clientèles en banque de détail", soit 225 heures sur les 550 heures que compte la formation. En revanche, aucun engagement n’est pris sur les embauches.

Le BTS banque ne convenait plus. Il fallait former les jeunes à de nouvelles compétences en adéquation avec les attentes des recruteurs.
(A. Bellier)

À BAC + 5 , des frontières floues

Au niveau bac + 5, la frontière entre sponsorisation d’un cursus et financement de la marque employeur est moins franche. "Nous sponsorisons des actions de communication auprès de certaines écoles, explique Noelani Menei, campus manager chez l'assureur AXA. Ces partenariats de sponsoring se font dans des masters liés à notre activité, comme les masters en statistique et mathématique ou des masters dans le digital."

AXA a ainsi collaboré en 2014 avec l’option de maths appliquées à CentraleSupélec. « Nous changeons de partenariats tous les ans pour coller à nos futurs besoins de recrutement et assurer une diversité des profils attirés."

Les demandes de sponsorisations ne viennent pas que des entreprises, loin de là. "Des écoles nous contactent pour des demandes de financement ainsi que pour des heures de cours assurées par nos collaborateurs", assure ce directeur du recrutement d'une société de conseil. Difficile d'en savoir plus sur les montants, les entreprises communiquant peu sur ces chiffres.

Pallier LES besoins urgents

GRDF (Gaz réseau distribution France) fait exception et détaille chaque euro du nouveau titre de technicien gazier qu'il finance auprès de plusieurs CFA. Le titre inscrit au RNCP (Répertoire national des certifications professionnelles) est créé en partenariat avec l'Éducation nationale ; il pourrait servir de modèle à plusieurs BTS par la suite.

"Étant donné les besoins importants que nous allons avoir, explique Éric Massain, chargé de développement ressources humaines chez GRDF, nous avons voulu créer un bac pro technicien réseau avec l'Éducation nationale. Or, il faut quatre à cinq ans pour habiliter un diplôme, et nos besoins étaient urgents : nous avons créé ce titre et avons lancé en parallèle la procédure pour la création du diplôme."

Le titre est financé conjointement par GRDF, GRT Gaz et TIGF, un multi-partenariat imposé par l'Éducation nationale. Coût par élève : 6.000 euros, entièrement financés par le trio industriel, via la taxe d'apprentissage. "Il y a une partie de la taxe que nous ne maîtrisons pas, et qui va directement aux Régions, rappelle Éric Massain. Nous avons rencontré les conseils régionaux pour leur présenter notre projet et leur demander de flécher leur budget apprentissage vers ce titre."

Philippe Dreyfus, le directeur d'un CFA partenaire à Saint-Herblain, en Loire-Atlantique, le reconnaît : "Nous avons créé un diplôme 'spécifique GRDF', c'est un diplôme sur mesure, c'est du jamais-vu." Conception du référentiel, formation des enseignants du CFA auprès de GRDF, dons matériels, participation au comité de sélection des élèves ("on les sélectionne comme si on recrutait", ajoute Eric Massain) : GRDF chapeaute la formation, avec la promesse d'embaucher 100% des titrés.

Il faut quatre à cinq ans pour habiliter un diplôme, et nos besoins étaient urgents.
(E. Massain)

Le sponsoring amené à se développer

Mais au final, quelle est la valeur d’un diplôme, en dehors de l’employeur qui l’a financé ? Le diplômé aura-t-il les moyens de rebondir ailleurs ? "Nous nous sommes posé ces questions, soutient Philippe Dreyfus. C’est pourquoi le titre va être transformé en diplôme, et que la pédagogie est tournée vers des notions qui peuvent servir à d'autres employeurs."

Éric Massain en est convaincu : "les diplômes sponsorisés représentent l’avenir parce que l’entreprise a des besoins instantannés et que c’est frustrant pour elle de ne pas se faire entendre". En cause : le délai pour habiliter un diplôme, déjà déconnecté des besoins d’emploi lors de son lancement.

À l'université de Cergy-Pontoise, Annie Bellier juge elle aussi que la sponsorisation va se développer. "C'est l'avenir pour les bac + 3, c’est-à-dire le management intermédiaire, notamment dans l'industrie. L'UIMM (l’Union des industries et des métiers de la métallurgie) le fait déjà, en sponsorisant des programmes de sensibilisation à l’industrie pour les étudiants décrocheurs. Pour que cela marche, je pense qu’il faut travailler avec les représentants des branches et ensuite avec les entreprises."

L’université veut d’ailleurs étendre le dispositif de sponsorisation aux cursus dédiés au numérique. Un autre secteur en tension où les postes sont plus nombreux que les candidats formés, et où la sponsorisation trouve un nichoir naturel.


Jean Chabod-Serieis | Publié le

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