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L'égalité des chances en quête d'un second souffle

Emmanuel Vaillant
Publié le
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Sciences po Paris - entrée Rue Saint Guillaume - Octobre 2012 - ©Camille Stromboni
Sciences po Paris - entrée Rue Saint Guillaume - Octobre 2012 - ©Camille Stromboni // ©  Camille Stromboni

Initiés il y a plus de dix ans, les dispositifs "Égalité des chances" ont essaimé dans la plupart des établissements de l’enseignement supérieur, universités et écoles, en lien avec des lycées et collèges. Sous le label des "Cordées de la réussite", ils concernent aujourd’hui quelque 50.000 élèves. Mais malgré leur succès et un effet d’essaimage dont témoigne par exemple le lycée Feyder, à Épinay-sur-Seine (93), ces dispositifs ne suffisent pas à contrer la faible démocratisation de notre système éducatif. Le ministère de l’Enseignement supérieur veut ouvrir de nouvelles pistes avec la loi ESR votée à l'été 2013.

Les chiffres sont têtus. En 2012, 31 % des enfants d’employés et d’ouvriers ont obtenu un diplôme d’enseignement supérieur contre 61 % des enfants de cadres et professions intermédiaires. De même, les effectifs en classes prépas, qui sont passés en une décennie de 70.000 à 80.000 élèves, n’ont quasiment rien changé à la composition sociale de ces filières les plus sélectives et les mieux dotées en moyens : 15 % d’enfants d’ouvriers et employés qui représentent pourtant la moitié de la population active…

"En trente ans, l’égalité des chances entre les enfants favorisés et défavorisés n’a pas du tout progressé, ce qui interroge notre système éducatif", rappelle le sociologue Camille Peugny dans son dernier ouvrage, Le Destin au berceau - Inégalités et reproduction sociale (éditions du Seuil).

341 cordées en 2012-2013

Les chiffres sont têtus… mais ils masquent une réalité : la question de l'égalité des chances est désormais au cœur du paysage de l'enseignement supérieur avec quelque 50.000 lycéens et collégiens issus de quartiers populaires qui ont bénéficié directement de dispositifs d’accompagnement et de soutien pour entrer dans des filières d’excellence. Ces "Cordées de la réussite" sont déployées par environ 200 établissements du supérieur en partenariat avec plus de 1.900 lycées et collèges. 341 cordées en 2012-2013 contre 326 en 2011-2012 et 254 en 2010-2011…

Même s’il n’est plus en phase d’accélération, le moteur n’est pas en panne, contrairement à ce qu’annonçait un article du Monde qui a mis en émoi le microcosme des experts ès égalité des chances. "Beaucoup reste évidemment à faire, mais une véritable dynamique s’est engagée depuis 2005 et les regards ont changé", constate Claude Boichot, inspecteur général honoraire de l'Éducation nationale et initiateur des Cordées de la réussite.

Beaucoup reste évidemment à faire, mais une véritable dynamique s’est engagée depuis 2005 et les regards ont changé (C. Boichot)

Au commencement étaient… deux modèles

Souvenons-nous. En 2001, sous l’impulsion de son directeur, Richard Descoings, Sciences po Paris lançait les CEP (conventions éducation prioritaire). L'institut donnait le ton en proposant une procédure d’entrée spécifique pour des élèves sélectionnés au niveau d’établissements partenaires de quartiers défavorisés. En dix ans, un millier d’élèves issus d’une centaine de lycées ont intégré l’école de la rue Saint-Guillaume.

Un an après Sciences po, l’ESSEC mettait au point son programme "Une grande école pourquoi pas moi ?", dit "PQPM". L’intention d’ouverture sociale est la même. Le procédé diffère radicalement. L’effet aussi. Sur les 500 lycéens accompagnés, pas un seul n’a intégré l’ESSEC. Mais là n’est pas l’objectif. Pas question d’un concours spécifique, ni même d’une préparation ciblée sur l’entrée dans cette prestigieuse école supérieure de commerce. "Le programme ESSEC est du tutorat étudiant qui vise à encadrer des élèves, un millier en 2012, pour travailler la motivation, la culture générale et l’ambition scolaire…", explique son initiatrice, Chantal Dardelet, responsable du pôle Égalité des chances de l’ESSEC qui a inspiré pas moins de 80 écoles et universités.

Des dispositifs qui essaiment…

Aujourd'hui, la plupart des établissements du supérieur ont leur dispositif "Égalité des chances", de l’ENA à l’école du Louvre en passant par Paris-Dauphine, la Femis ou encore les IEP de région avec le dispositif IEPEI. Qui touche tous les domaines de formation. Par exemple, depuis 2009, l’ESJ Lille, avec le Bondy Blog, encadre une classe préparatoire aux concours des écoles de journalisme ouverte à une vingtaine de jeunes boursiers titulaires d’une troisième année de licence à l’université. Taux de réussite : de 65 à 75 %.

De même, avec le soutien de la fondation Culture & Diversité, les grandes écoles des domaines artistiques et culturels s’y sont mises. Ainsi, la Femis prépare chaque année une quinzaine d’élèves boursiers dans ses ateliers Égalité des chances. Depuis 2008, six d’entre eux sont entrés dans cette prestigieuse école de cinéma. De même, le programme Égalité des chances de l’école du Louvre a permis d’intégrer en 2013 sept élèves. Et si la prépa à l'ENM (École nationale de la magistrature) a permis depuis 2008 d’intégrer une dizaine d’élèves, celle de l’ENA ne peut pas en dire autant : pas un seul intégré via son dispositif.

Les entreprises s'y sont mises, à l'exemple de l'institut Télémaque et de Passeport Avenir. "Plus de 4.000 jeunes issus des milieux populaires bénéficient chaque année d'accompagnement de professionnels du monde de l'entreprise", note Benjamin Blavier, délégué général de Passeport Avenir.

… Et disséminent au niveau des lycées

Au-delà de ces parcours que les cordées ont favorisés, l’effet de dissémination au niveau des établissements est aujourd’hui interrogé. "C’est une raison d’être de ces dispositifs qui, par essence, ne peuvent cibler directement qu’un nombre limité d'élèves", note Chantal Dardelet de l'ESSEC, qui constate que "l’ambition des élèves est à la hausse dans tous les lycées partenaires". Sur place, comme nous avons pu le constater dans plusieurs établissements dont le très emblématique lycée Feyder à Épinay-sur-Seine (93), l’effet est bel et bien perceptible, même s’il est difficile à quantifier.

Sur ce point, l’Institut de l’innovation et de l’entrepreneuriat social de l’ESSEC et Passeport Avenir ont chacun tenté d’évaluer "l’impact social" de leurs dispositifs. En se basant sur la méthode dite du SROI (Social Return On Investment), tous deux ont mesuré le retour sur investissement. Ainsi, pour un coût estimé à 428.000 € de programme PQPM, la valeur sociale créée serait de 1,3 million d’euros, soit un ratio de 3. Pour sa part, le programme Passeport Avenir, qui coûte 1,8 million d’euros, en rapporterait 2,1 fois plus, soit une valeur sociale créée de 3,8 millions d’euros.

L’ambition des élèves est à la hausse dans tous les lycées partenaires (C. Dardelet)

"Ni excès d’honneur, ni excès d’indignité"

"Les Cordées ayant fait la preuve de leur efficacité, il faut désormais les renforcer en les mettant mieux en réseau", note Claude Boichot, qui milite pour que le principe des Cordées soit intégré au Code de l’éducation. "Cette question n’est pas d’actualité", rétorque-t-on au ministère de l’Enseignement supérieur qui précise : "Ces dispositifs ont certes des résultats et ont permis une véritable prise de conscience, mais ce sont, dans la plupart des cas, des mesures d’accompagnement de démarches personnelles qui ne sont pas pensées comme un effort collectif du système éducatif."

Autrement dit, précise l’entourage de la ministre : "Les Cordées ne méritent ni excès d’honneur, ni excès d’indignité. Elles ne sont pas l’alpha et l’oméga de notre politique Égalité des chances et ne sont pas un moyen de nous défausser de notre responsabilité."

Le message est clair, qui témoigne d’une volonté politique de ne pas laisser aux seules grandes écoles ce dossier de l’égalité des chances sur lequel l’État a souvent été accusé de défaillance (voir l’interview du sociologue Paul Pasquali). D’autant plus que le bilan des Cordées montre de fortes disparités territoriales.

Sur l’allocation des crédits d’État (6,5 millions en 2012), l'écart est de 1 à 26 selon les académies, huit territoires académiques captent les deux tiers des crédits et un tiers des financements se porte sur la seule région francilienne. Ce qui fait dire au politologue Patrick Weil que "ces dispositifs ne garantissent en rien d'égales chances d'accès aux filières sélectives quel que soit son lycée d'origine" et que "la France des lycées est devenue un morceau de gruyère avec des énormes trous".

Rapprocher les filières

Dans ce conteste, le ministère rappelle que l’égalité de chances est aujourd'hui inscrite dans la nouvelle loi ESR à travers quelques mesures phares, telles que la priorité donnée aux bacheliers professionnels en STS (sections de techniciens supérieurs) et aux bacheliers technologiques en IUT (instituts universitaires de technologie) via des quotas académiques, le continuum de formation du bac-3 au bac+3, ou encore les places en filières sélectives réservées aux bacheliers méritants.

"Ces mesures soulignent que l'égalité des chances ne peut pas se résumer à des questions d'autocensure vis-à-vis de quelques grandes écoles emblématiques", précise le ministère, qui a fait du rapprochement des filières une priorité, notamment pour les classes prépas et les universités. Des rapprochements qui traduisent une volonté de diversifier les voies d'accès aux filières d'excellence, quitte à bousculer le système. Une perspective qui pourrait susciter quelques résistances, comme l'avait fait en d'autres temps l'objectif annoncé mais jamais tenu de 30 % de boursiers en classes prépas.


Emmanuel Vaillant | Publié le

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