Les psychologues de l'Éducation nationale en lutte contre les inégalités

Sandrine Chesnel
Publié le
Envoyer cet article à un ami
Les psychologues de l'Éducation nationale en lutte contre les inégalités
Les psychologues de l'Education nationale reclament des moyens humains et financiers pour mener à bien leur mission. // ©  Valerii Honcharuk / Adobe Stock
Aux premières loges pour constater le mal-être d’un nombre croissant de jeunes, notamment concernant les questions d'orientation et Parcoursup, des psychologues de l’Éducation nationale dressent un bilan nuancé de leurs conditions d'exercice.

C’est une proposition qui revient tel un mantra dans les programmes de plusieurs candidats à l’élection présidentielle : pour régler tout à la fois le malaise des jeunes et les problèmes d’orientation dans l’enseignement supérieur, il suffirait de "supprimer Parcoursup".

Une proposition que balaie Sylvie Amici, présidente de l’Association des psychologues de l'Éducation nationale : "Supprimer Parcoursup est impossible. Le problème que nous avons aujourd’hui est démographique, Parcoursup n’est qu’un outil. Mais c’est un outil qui fonctionne comme un révélateur des inégalités entre les jeunes."

Psy-EN : manque de temps, de moyens et de personnes

Des inégalités que pointe également Delphine Riccio, psychologue de l' Éducation nationale (psy-EN), dans une petite ville près de Tours : "Les psy-EN ne croient pas beaucoup à la méritocratie, car ils voient très bien comment dès la 6e, certains jeunes sont plus désavantagés que d’autres. Ce sont les mêmes qui ne pourront pas accéder à la filière dont ils ont envie faute de résultats suffisants".

Lutter contre ce déterminisme, c’est ce à quoi s’emploient les psychologues de l'Éducation nationale, tout en manquant de temps, de moyens, et de bras : selon Sylvie Amici, 20% des postes de psy-EN ne trouvent pas preneurs, fautes de candidats – l'exercice en libéral ou dans le privé rapportant plus.

Le problème que nous avons aujourd’hui est démographique, Parcoursup n’est qu’un outil. Mais c’est un outil qui fonctionne comme un révélateur des inégalités entre les jeunes. (S. Amici, Association des psychologues de l'Éducation nationale)

C’est que le métier est exigeant souligne Delphine Riccio, qui, à mi-temps, se partage entre son CIO et un collège de 750 élèves : "Je ne suis pas certaine que les gens se représentent bien ce que c’est que d’accompagner 750 jeunes dans la définition de leur avenir. Concrètement, il faut faire des choix : on va passer plus de temps avec les élèves qui sont en difficulté, et qui souhaitent s’orienter vers la voie professionnelle ou l’apprentissage, et un peu moins avec ceux qui partent en seconde générale ou technologique. Il y a aussi beaucoup d’urgences et de priorités, les demandes auprès des Segpa, des MDPH, l’administratif, …"

Delphine Riccio comme Sylvie Amici, qui travaille au CIO d’Aulnay-sous-Bois, savent que beaucoup de jeunes collégiens ou lycéens ont l’impression de ne pas être suffisamment accompagnés, ou s’attendent à ce qu’on leur trouve des solutions d’orientation "clés en mains". "Cela génère pas mal de frustrations, reconnaît Delphine Riccio, mais on ne peut pas décider pourquoi on est fait en trois quart d’heure ! Il faut prendre le temps de parler, découvrir, explorer, se connaître et comprendre le monde que l'on habite pour pouvoir s'y positionner."

L’Inspection générale dresse des pistes pour améliorer l’orientation

Accompagner l'orientation dans le supérieur

Si ce temps de l’accompagnement et de l’écoute est nécessaire au collège et au lycée, il l’est tout autant plus tard, dans l’enseignement supérieur, comme l’explique Marie-Thérèse Gomis, attachée au CIO de la Sorbonne : "Nous accompagnons des étudiants en début de parcours, qui cherchent une réorientation en L1, mais nous en avons aussi de plus en plus qui ont connu un parcours sans échec jusqu’à la L2, la L3, voire le master, et qui viennent nous voir parce qu’ils ne trouvent plus de sens aux études qu’ils ont pourtant choisies."

Je ne suis pas certaine que les gens se représentent bien ce que c’est que d’accompagner 750 jeunes dans la définition de leur avenir. (D. Riccio, psy-EN à Tours)

Et ils découvrent alors que "réussir son orientation", ce n’est pas simplement "réussir ses examens". "Les jeunes que nous recevons sont de plus en plus stressés, anxieux, en difficulté", relève Sylvie Amici. Difficile de choisir son orientation, et son projet de vie, quand on n’a pas confiance en l’avenir.

L'OCDE pointe à nouveau les inégalités persistantes dans le système éducatif français

Des jeunes de plus en plus anxieux face à leur avenir et leur orientation

Pour cette raison, dans le collège où elle intervient, Delphine Riccio, en plus de l’accompagnement individuel, organise des ateliers à thème. L’un d’entre eux, pour les 5e, porte sur le bonheur : "Ensemble on se demande ce qu’est le bonheur, et comment le cultiver ? On parle beaucoup des élèves qui ont peur de ne pas réussir. Il y aussi une anxiété liée au marasme ambiant qui leur passe l’envie de faire des efforts… Ils se disent 'à quoi bon travailler, pour aller où ?'"

Pour les psy EN interrogées, l’école, en tant qu’institution, pourrait jouer un rôle pour lutter contre les angoisses des élèves, si elle s’en donnait les moyens. "A la place, année après année, on voit le malaise s’installer chez certains jeunes, et on sait que ce que nous faisons n’est pas suffisant, constate Delphine Riccio. Nous ne sommes clairement pas assez nombreux pour bien faire tout le travail qui reste à réaliser."

Recruter plus de psychologues de l'Éducation nationale plutôt que de supprimer Parcoursup ? Voilà une idée originale pour les candidats à la présidentielle.


Sandrine Chesnel | Publié le