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Pourquoi les écoles d'ingénieurs peinent à attirer les filles

Delphine Dauvergne
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Les élèves de Polytechnique interviennent dans les lycées pour motiver les filles à tenter une école d'ingénieurs // ©Ecole polytechnique
Les élèves de Polytechnique interviennent dans les lycées pour motiver les filles à tenter une école d'ingénieurs // ©Ecole polytechnique

Les écoles d’ingénieurs ne parviennent à attirer que 28% de jeunes filles dans leurs effectifs étudiants. Pourtant, elles multiplient les actions à leur encontre. Faut-il remettre en question l'efficacité des dispositifs mis en place ou plutôt les amplifier ?

Alors que les écoles d'ingénieurs et les entreprises souhaitent intégrer plus de femmes, leur nombre au sein des formations scientifiques ne décolle pas. Environ un quart des élèves inscrits aujourd'hui dans une école d'ingénieurs sont des étudiantes. Et, depuis les années 2000, la proportion de filles ne gagne qu'entre 0,5 et 3% par année. Une progression fragile, même si ce chiffre global masque des réalités bien différentes entre des écoles de mécanique (qui rassemblent moins de 20% de filles), des écoles de chimie (qui en comptent entre 50 et 60%) et les écoles d'agronomie (qui affichent des taux supérieurs à 65%).

À la recherche des ingénieurEs

Que cela soit pour leur image, les obligations de parité dans leur direction, ou encore leur efficacité, les entreprises sont donc à la recherche de mixité dans leurs équipes. "30% des employés d'IBM France sont des femmes, elles représentent 25% de l'effectif de nos managers mais nous manquons encore cruellement de candidates, nous leur portons donc une attention toute particulière pendant le recrutement et, à compétences égales, elles ont de grandes chances d'être choisies", admet Jean-Louis Carvès, responsable de projet diversité de l'entreprise.

Face à ces attentes, "le processus de changement dans les écoles prend du temps, car le phénomène est culturel", analyse Charlotte Giuria, chargée de mission communication, formation et société au sein de la Cdefi (Conférence des directeurs des écoles françaises d'ingénieurs).

"Notre école a diplômé pour la première fois une femme en 1976, le campus était alors entièrement pensé pour des hommes (installations sanitaires...), il a fallu faire des aménagements, ce qui n'est pas évident pour les écoles centenaires", souligne Didier Desplanche, directeur général de l'ECAM Lyon.

Centrale Paris délivre à certaines de ses élèves une bourse pour financer leurs études.

Centrale Paris délivre une bourse à certaines de ses élèves, pour financer leurs études // ©CentraleParis

un champ d'action limité

Sites Internet, concours, bourses, conférences, interventions dans les établissements du secondaire... Les écoles d'ingénieurs ont un champ d'action limité, car l'orientation des jeunes filles se décide au lycée, voire au collège. En dehors des actions de sensibilisation qu'elles mènent sur ce public, elles peuvent également essayer d'agir sur les spécialisations de leurs étudiantes. Mais, "une fois en école d'ingénieurs, elles sont déjà orientées vers une voie bien définie, que ce soit l'informatique ou la chimie", souligne Charlotte Giuria.

L'action qui semble la plus efficace reste le marrainage. "Je crois beaucoup à la force des témoignages et à cet engagement personnel de rôle modèle", a déclaré la ministre de l'Éducation nationale, Najat Vallaud-Belkacem, le 9 octobre 2014.

"Mettre en relation des jeunes et des femmes en activité permet de les plonger dans la réalité du métier et de répondre à leurs questions", explique Charlotte Giuria. Encore faut-il frapper à la bonne porte. "Nous avions fait du marrainage dans des lycées proches, dans l'Essonne, mais nous avons décidé d'arrêter car les jeunes filles n'étaient pas forcément intéressées par les métiers scientifiques, nos interventions n'étaient pas assez ciblées", regrette Aude Durand, élève en troisième année à Polytechnique. Elle participe à l'association étudiante X au féminin, qui organisera fin janvier une journée pour faire venir des lycéennes sur leur campus.

mutualiser pour plus d'efficacité

Pour Alexandrine Urbain, directrice de la communication à Centrale Paris, "le rôle de modèle n'est pas suffisant, car ce sont souvent des personnes trop éloignées des inquiétudes des jeunes, les rencontres entre étudiantes et lycéennes ont plus d'impact". Depuis 2007, l'école multiplie les initiatives de sensibilisation, mais "chaque année les compteurs sont remis à zéro, nos actions sont noyées comme une goutte d'eau dans l'océan, il faudrait agir à plusieurs pour avoir plus de portée", admet Alexandrine Urbain.

"Avec l'ensemble des acteurs de l'université Paris-Saclay, nous avons fait le choix d'agir ensemble dans les lycées, pour être plus efficaces et en visiter davantage, mais aussi pour éviter de se contenter de prêcher seulement pour sa paroisse lors des interventions", justifie Alice Fiorina, responsable du pôle diversité et réussite de l'X. "Les écoles d'ingénieurs se sont mises récemment à agir pour la mixité, il est encore trop tôt pour établir un diagnostic, mais étant donné les capacités dont elles disposent, elles gagneraient à mutualiser leurs actions", conseille Claudine Schmuck, l'auteure de l'étude des Mutationnelles.

Il faudrait déployer une communication nationale sur le sujet, marteler un discours comme ce qui est fait pour la sécurité routière.
(Didier Desplanche - ECAM Lyon)

Déployer une communication nationale

Très peu d'écoles ont aujourd'hui un budget dédié à la parité. "À Polytechnique, ce sera le cas pour 2015, nous comptons lever des fonds via notre fondation mais aussi recevoir des financements d'entreprises. Jusqu'alors, la question de la parité était diluée dans l'ensemble de nos projets, même si nous avons déjà un service spécifique dédié et ne nous contentons pas d'un service de communication", explique Alice Fiorina.

Quant à l'Epita, son budget 2013-2014 consacré à la mixité était de 200.000 €. Elle a été récompensée en 2014 par les Ingenieuses'14 de la Cdefi, pour le Trophée de l’école la plus impliquée pour l’accès des femmes aux métiers du numérique. "Le principal souci pour la portée de nos actions, comme par exemple nos portes ouvertes accompagnées, c'est que nous avons le sentiment de toucher seulement les jeunes filles déjà sensibilisées, les autres restent imperméables", constate Joël Courtois, directeur général de l'Epita.

Ce travail à petite échelle a pour l'instant peu d'effets et les écoles regrettent que peu de mesures soient prises au niveau national. "Le problème doit être pris en charge plus tôt, il faudrait que des cours de programmation, de code, soient mis en place dès la sixième pour que les jeunes filles puissent voir si cela leur plaît", préconise Joël Courtois. Pour Didier Desplanche, "il faudrait déployer une communication nationale sur le sujet, marteler un discours comme ce qui est fait pour la sécurité routière".

Encore plus de difficultés dans les filières scientifiques à l'université
Les actions des universités restent pour leur part limitées, malgré la signature de chartes visant à œuvrer pour la mixité. "Le mentorat est trop difficile à mettre en œuvre à l'université, par manque de financement, on peut seulement l'envisager dans certaines filières, mais en aucun cas le généraliser", constate Philippe Liotard, chargé de mission pour l'Égalité entre les femmes et les hommes à l'université Lyon 1.

Seul enseignant-chercheur chargé du dossier, il n'est même pas détaché pour cette mission. "Nous n'avons pas les mêmes moyens que les écoles d'ingénieurs", conclut-il amèrement.

Delphine Dauvergne | Publié le

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Aubry Régis.

A propos du commentaire de Olivier Ridoux (avec lequel je suis globalement d'accord), il n'aborde que le problème de la représentation de la gent féminine dans la population des ingénieurs informaticiens (c'est donc réducteur)...C'est vrai "c'est très rare que coder soit la profession d'un informaticien pour la vie, et pourtant ils sont aussi des informaticiens" et il faut souligner que la difficulté de recruter des filles dans les filières informatiques n'est pas une caractéristique Française mais est partagé par tous les pays qui forment des informaticiens. Il faut donc remonter à des causes antérieures (comme il le souligne bien): l'image de l'ingénieur informaticien n'est pas bonnes chez nos lycéennes (et même peut-être déjà ancrée chez nos collégiennes)...pour en rajouter une couche par rapport à ce qui est écrit, elles résument peut-être le cadre informaticien comme elle voient les jeunes garçons type geek "boutonneux qui passent leur temps à pianoter derrière leur babasse" ..pas très encourageant et comment lutter contre ceux-là si l'on s'engage les mêmes études!!! Il est préférable de s'orienter vers des disciplines qui, d'une part, nous plaisent davantage ( SVT pour les lycéennes scientifiques) et d'autre part, où l'on a plus de chance de réussir sans être désavantagé dès le départ. Il suffit de regarder la représentation féminine en 1ère année en SVT(biologie) à l'université et en médecine (et cela est encore plus flagrant si on regarde le taux de réussite) ou dans les écoles d'ingénieurs où il existe des filières liées à la Biologie, l'Environnement ou l'Urbanisme. Ce sont des constats, des faits et cette situation (pour y avoir réfléchi un peu) n'est pas près de changer ...je n'ai pas de baguette magique pour changer une image qui est ancrée dans les esprits et qui est véhiculée par les médias (encore une critiques des médias :-) )...Peut-être commencer par regarder par ce qui se fait au delà de notre "village gaulois" et voir si il y a des pistes... PS: Pour ce qui concerne le cas de la représentation féminine chez les ingénieurs informaticiens, je ne suis pas sûr que l'introduction du "codage" au lycée comme le voudrait certains représentants des "sociétés scientifiques" représentant les informaticiens, change quoique ce soit par rapport à cette situation...

sana.

dans cette situation chacun a son point de vue .

Dominique.

A mon avis, ça devrait rester très stable voir même baisser les prochaines années. Même si la pub actuelle peut attirer quelque % en plus de filles, les concours (surtout les oraux je pense) souvent défavorable les élimineront aussi vite. De même dans l'enseignement secondaire, les math, physiques resteront enseigné par les hommes et le Français ou les Langues par les femmes. Il ne faut pas chercher plus loin ...

Sylvie.

Le point que vous mentionnez sur les oraux des concours me semble pertinent. Je suis entrée dans une école d'ingénieurs sur le concours Mines-Ponts-Télécom. Alors que j'avais le sentiment d'avoir très bien réussi les oraux, à ma grande surprise je suis descendue dans les classements. Le nombre de places perdues entre l'oral et l'écrit m'a interdit l'accès à l'école qui me plaisait, au profit d'une école certes de très bon niveau, mais pour laquelle j'étais moins motivée. La féminisation des effectifs d'enseignants chercheurs dans les écoles est également absolument nécessaire. Le fait d'avoir un corps enseignant majoritairement masculin n'est pas neutre pour les jeunes filles.

Colette.

Les associations de femmes scientifiques, dont Femmes & Sciences (http://www.femmesetsciences.fr), Femmes et mathématiques (http://www.femmes-et-maths.fr/) et Femmes ingénieurs (déjà cité), font des interventions dans les établissements scolaires pour promouvoir les métiers scientifiques. Plus de 4500 élèves, filles et garçons, sont rencontrés chaque année par les adhérentes de Femmes & Sciences en France, principalement en Ile de France, en Alsace et en Provence Côte-d'Azur. C'est effectivement une goutte d'eau. Si les jeunes filles préfèrent les études de santé et les écoles d'agronomie, c'est sans doute qu'elles ont été plus éduquées pour être propres et sages, pour soigner et pour tenir une maison ou s'occuper de leur famille. Les rôles réservés aux filles et garçons sont différenciés dès la naissance, toutes les études le montrent. C'est toute la société française qui en est imprégnée. C'est justement cette éducation que l'Education nationale tente de modifier en introduisant une éducation à l'égalité dès les plus jeune âge des enfants. De nombreux dispositifs ont été prévus dans la loi pour la refondation de l'école du 8 juillet 2013, ainsi que dans la loi pour l'enseignement supérieur le 22 juillet 2013 : il reste à mettre tout ceci en musique (grâce aux décrets d'application, circulaires, programmes, etc.) et aussi, il faudra attendre que cette éducation puisse se mettre en place et produise des effets... cela prendra du temps. Surtout quand on voit que comme chaque année, les catalogues de jouets de Noël sont extrêmement stéréotypés... ce qui participe au maintien des garçons et des filles dans des rôles fixés. Comment voulez-vous que cela change ?

nathalie.

Je pense que l'analyse de la situation n'est pas tout à fait exacte. Il n'y a pas plus de filles à Polytechnique et d'autres écoles parce qu'elles réussissent moins le concours que les garçons (voir les statistiques détaillées http://www.scei-concours.fr/statistiques/stat2014/mp.html). Il y a beaucoup plus de filles par exemple aux Mines d'Albi, dont l'intitulé n'est pas follement "féminin" non plus... A ce niveau, on n'a donc pas l'impression que le problème soit vraiment culturel. On peut supposer que les lycéennes font simplement un choix stratégique et cherchent plutôt à exploiter leurs points forts et maximiser leurs chances d'intégrer une "bonne" école en préférant des filières commerciales. Si on voulait faire évoluer la situation il faudrait agir beaucoup plus tôt, au niveau du primaire.

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