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Université de Strasbourg : l’impact de la fusion

Un dossier réalisé par Sophie Blitman
Publié le
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Le 1er janvier 2009, les universités Louis-Pasteur, Robert-Schuman et Marc-Bloch fusionnaient pour créer l’université de Strasbourg , autonome depuis cette même date. Pionnière observée notamment à Aix-Marseille , Bordeaux , Montpellier ou Toulouse , l’UdS peut aujourd’hui dresser un bilan globalement positif de cette fusion, malgré un équilibre fragile entre sciences « dures » et sciences humaines et sociales.
Et si la fusion a été source de stress chez les personnels , en raison notamment d’un manque de communication interne, elle a aussi permis de prendre conscience de certains problèmes et de mettre en place des dispositifs pour y remédier.

Une visibilité majeure

Avec ses 4.700 personnels permanents et ses 42.300 étudiants, ses 38 composantes et ses 77 unités de recherche, l’université de Strasbourg est – pour l’instant – la plus grande université française. Ainsi, il ne fait aucun doute que la fusion lui a apporté une visibilité considérable. Mais davantage que la taille, le président Alain Beretz met en avant la pluridisciplinarité de l’université unique qui, forte de ses nombreuses formations et de ses laboratoires de recherche performants, jouit d’une excellente réputation, aux niveaux national et international.

Un équilibre à trouver

Cependant, certains syndicats craignent que cette pluridisciplinarité ne soit
« arasée par l’Initiative d’excellence », comme le suggère Pascal Maillard, secrétaire académique du SNESUP-FSU. Pour lui, « l’augmentation des moyens en recherche pour les SHS [sciences humaines et sociales], aspect positif de la fusion, risque d’être stoppée avec les projets d’excellence : pour des raisons politiques, de communication, mais aussi tout simplement de temps, certains projets en SHS ont été mis de côté par rapport à d’autres », regrette ce professeur de littérature. Sur ce sujet, Alain Beretz fait valoir span style="TEXT-DECORATION: line-through">, pour sa part, qu’il « s’agit d’une construction par briques d’un projet de cohérence et d’innovation ».
En interne, « la fusion a permis un décloisonnement des ex-universités », estime Pascal Maillard du SNESUP. « Nous avons appris à nous connaître alors que nous nous ignorions. Ce qui est une expérience humaine assez forte, reconnaît-il. Mais cet élément positif est contrebalancé par le fait que l’ex-université Louis-Pasteur, plus importante en nombre de chercheurs, d’étudiants ainsi qu’en matière de ressources, a dominé le processus de la fusion. » D’où l’expression de
« pasteurisation » alors mise en avant par certains personnels, inquiets de ces disparités entre les trois établissements.

Une identité à conforter

Pour conférer une identité forte à l’université de Strasbourg, l’équipe présidentielle a beaucoup misé, au moment de la fusion, sur la communication externe. Une vaste campagne de publicité a notamment été lancée autour du slogan « Elle est unique », à grand renfort d’affiches disséminées dans toute la ville. Le tout pour un budget de quelque 25.000 €. De fait, l’image de l’UdS auprès du grand public a progressivement effacé celles des anciennes universités.
Il n’en va pas tout à fait de même au sein de l’UdS, quoi qu’en dise son président. Si les personnels des services centraux se réfèrent désormais pour la plupart à l’université de Strasbourg, ceux des composantes restent encore relativement liés à « Robert-Schuman », « Louis-Pasteur » et « Marc-Bloch ». La communication interne à l’université demeure un chantier inabouti.

Un manque de communication interne

Dans ce domaine, il y a « toute une politique à élaborer », estime Pascal Maillard. Le secrétaire académique du SNESUP-FSU pointe du doigt un « problème de démocratie universitaire », dénonçant « le contournement des conseils centraux, lié à un manque d’information et de consultation des personnels, et le pilotage par le haut de l’université ». Une « centralisation très forte » qui se double à ses yeux d’un « gigantisme de l’UdS », consécutif à la fusion. Résultat : le sentiment d’un « éloignement du pouvoir : les universitaires se sentent dépossédés de leur lieu de travail », considère Pascal Maillard.


« Les universitaires se sentent dépossédés de leur lieu de travail », Pascal Maillard, SNESUP

« En quatre ans, l’université de Strasbourg aura connu la fusion, le passage à l’autonomie, l’Opération campus et les Investissements d’avenir : je ne connais pas une entreprise qui aurait tenu le coup ! » relativise Pascal Wintz, le nouveau directeur de la communication de l’UdS, qui a réorganisé le service et s’attache, dans ce cadre, à tisser des relations plus étroites entre les composantes et l’administration centrale.
Un lien d’autant plus important à construire que la fusion des trois établissements a engendré à Strasbourg un véritable malaise chez les personnels BIATOSS , reconnu par la direction et lié, selon Pascal Maillard, à
« une mauvaise gestion de la fusion ». Et le responsable syndical de rappeler le « mouvement spontané d’une cinquantaine de personnels administratifs soumis à une pression rigoureusement inhumaine. Il y a aussi eu, précise-t-il, deux tentatives de suicide. » En cause, d’après lui : « un management de la performance et de l’évaluation ».

La fusion révélatrice du stress des personnels

Fin 2009, Didier Raffin, professeur de psychologie du travail à l’UdS,  a coordonné une enquête sur la prévention du risque psychosocial lancée auprès des salariés de l’université, et à laquelle ont surtout répondu les personnels BIATOSS (bibliothécaires, ingénieurs, administratifs, techniciens, ouvriers, de service et de santé). Les résultats de cette étude témoignent d’une « méconnaissance de l’activité réelle des agents, ainsi que des lacunes en termes de compétences managériales », résume l’enseignant-chercheur.
« La situation de fusion et d’autonomie récentes a provoqué des questions de la part des personnels et des partenaires sociaux qui voyaient là une dégradation de leurs conditions de travail », nuance Didier Raffin, qui estime que « la fusion et l’autonomie ont plutôt servi de révélateur : ce ne sont pas ces éléments qui ont causé le malaise ».

« Taylorisation » du travail

Médecin du travail à l’UdS, Catherine Vives parle même d’une « sorte de taylorisation dans certains cas, par exemple lorsqu’une personne qui avait à traiter des dossiers de A à Z, qui en connaissait donc les tenants et aboutissants, ne traite plus qu’un morceau de dossier. Le travail devient peu intéressant, très répétitif, et les personnels ne savent plus ce qu’ils font », ce qui crée un malaise, les personnes les plus touchées étant généralement celles qui s’investissent le plus.
« Le bien-être des personnels n’est pas toujours suffisamment pris en compte dans le management », poursuit Catherine Vives, citant aussi l’exemple de « responsables de service qui surveillent en permanence leurs agents, vérifiant en combien de temps ils font telle action, et qui dressent un bilan en début et fin de journée » : des processus à ses yeux « délirants », qui s’apparentent à du harcèlement.
Néanmoins, il s’agit de « cas extrêmes, pas du tout majoritaires. Ce sont des pratiques déviantes qui existent à l’université comme dans toute communauté », tempère le médecin qui entend bien « éliminer progressivement les situations qui favorisent le stress ». En ce sens, estime-t-elle, « l’enquête a été un tremplin qui nous a donné une légitimité pour intervenir ». « Un pas positif », reconnu comme tel par les syndicats, comme le mentionne Pascal Maillard du SNESUP.

Plans d’action

Premier effet concret : la cellule d’écoute mise en place pendant l’enquête a été pérennisée. Les personnels ont ainsi l’occasion de venir parler non seulement au traditionnel service de médecine du travail, mais désormais également à un psychologue du travail.

« Des formations pratiques managériales vont être organisées afin de sensibiliser les responsables universitaires à la gestion d’équipe »

Parallèlement, des formations pratiques managériales vont être organisées afin de sensibiliser les responsables universitaires, en général pas ou peu formés à la gestion d’équipe. Les premiers ateliers concerneront les services centraux, où le niveau de stress est le plus important, avant de s’élargir aux composantes.
Un ergonome doit par ailleurs intervenir pour remédier aux difficultés d’organisation et de répartition des tâches. Enfin, un comité de pilotage santé au travail a vu le jour. Il analysera notamment des indicateurs de bien-être au travail (absentéisme, souhaits de mobilité, recensement des accidents du travail…). Autant d’actions qui devraient permettre de fédérer davantage les personnels pour véritablement créer une culture d’établissement.

Quid des enseignants-chercheurs ?

Les enseignants-chercheurs ont été peu nombreux (13 %) à répondre à la première enquête lancée fin 2009. Une seconde étude doit leur être spécifiquement destinée. Pour le médecin du travail Catherine Vives, si les difficultés rencontrées sont parfois, comme pour les BIATOSS, d’ordre organisationnel ou relationnel, elles peuvent aussi découler de la modification complète d’une formation : c’est le cas notamment de la masterisation de la formation aux métiers de l’enseignement qui « transforme le public ainsi que la façon de travailler des enseignants-chercheurs », évoque Catherine Vives. En outre, il est probable que la refonte de l’offre de formation de l’Université de Strasbourg, dans le cadre du prochain contrat quinquennal, va entraîner des transformations importantes.
En matière de recherche, la pression de plus en plus forte pour publier fait que « certains ne résistent pas, constate Catherine Vives. Parallèlement, les tâches administratives se surajoutent : monter des dossiers pour obtenir des financements devient de plus en plus complexe. »
Si la fusion a, sans nul doute, accéléré et accentué ces bouleversements pour les personnels, d’autres établissements vont être confrontés aux mêmes problématiques. À Strasbourg, l’enquête sur le bien-être au travail a eu le mérite de pointer ces difficultés, incitant l’université à réagir pour trouver des solutions.

Un dossier réalisé par Sophie Blitman
Mars 2011


Un dossier réalisé par Sophie Blitman | Publié le

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