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Université de Lorraine : la fusion, espoir de rebond

Philippe Bohlinger
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Place Carnot, à Nancy - le palais de l'université, faculte de droit  © Alex Herail
Place Carnot, à Nancy - le palais de l'université, faculte de droit © Alex Herail

Portée par une région désireuse de rebondir dans "l'économie de la connaissance", l'université de Lorraine a été créée le 1er janvier 2012. Après la fusion administrative et politique, l'établissement doit maintenant définir clairement les objectifs et moyens de chacune de ses composantes. Tout en étant confrontée à la réalité budgétaire d'une période de crise.

Dans une région marquée par les restructurations industrielles, la fusion au 1er janvier 2012 des quatre universités de Lorraine (Nancy 1-Henri-Poincaré, Nancy 2, INPL et Metz-Paul-Verlaine) a bénéficié d'un terreau favorable. Responsables politiques, universitaires et socioéconomiques avaient gravé un an auparavant leur ambition de développer "l'économie de la connaissance" dans un pacte territorial. Le rapprochement des trois établissements du Sud lorrain sous la bannière Nancy Universités en 2005 avait balisé le chemin. Le plan Campus et l'opportunité des Idex ont aidé à sauter le pas.

Un an et demi après la fusion, trois mois après la signature du contrat de site 2013-2017 avec le ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, où en est le chantier de ce "grand établissement" pluridisciplinaire de 52.500 étudiants ?

Évoquant la réussite d'un pari risqué dans des délais très courts, l'AERES a résumé l'enjeu dans son rapport de novembre 2012 : "Elle [la fusion] a pu passer pour une stratégie en soi. Il importe que l'UL explicite maintenant sa stratégie de nouvelle université."

Nouveau modèle économique

Pas facile, cependant, d'établir une stratégie dans un contexte de ressources restreintes. Avec un déficit de 1,5M€ en 2012 et un prélèvement sur son fonds de roulement de 12,5M€, le démarrage a été difficile. Élu président de l'université de Lorraine (UL) en mai 2012, Pierre Mutzenhardt évoque "la crise qui a stoppé les accords Fillon de 2007 prévoyant un milliard d'euros supplémentaire pour l'université tous les ans. Ceux-ci auraient pu nous offrir des marges de manœuvre."

Le président n'a pas non plus bénéficié de la latitude offerte par les Investissements d'avenir, car le projet lorrain a été recalé aux Idex. Il déplore également le manque d'accompagnement dans le passage à l'autonomie, notamment en termes d'outils de gestion de la masse salariale. "Peut-être aurions-nous dû aussi mieux considérer la manière de gérer les aspects budgétaires", concède-t-il. Les mesures budgétaires et l'adoption d'un nouveau modèle économique suffiront-elles à redresser la barre ? En tout cas, l'objectif est clair : dégager à l'horizon 2016 un excédent au compte de résultat suffisant pour consolider le fonds de roulement et permettre la reprise de l'investissement.

Conférence de rentrée de l'UL, de G à D, Aurélien Martin, VP étudiant, Pierre Mutzenhardt et Etienne Baumgartner, VP formation © Philippe Bohlinger

Dix-huit mois de fusion

Concrètement, l'énergie de l'équipe présidentielle a été accaparée au cours des premiers mois d'existence de l'UL par les aspects techniques de la mise en œuvre de la fusion (lien vers l'itv du président) (harmonisation des conditions de travail, des régimes indemnitaires…). Elle a également dû apprendre à fonctionner avec des instantes inédites permises par le statut de "grand établissement" : directoire, sénat académique, conseil de la vie universitaire, collégium et pôles scientifiques.

Surtout, le démarrage de l'université a imposé une phase d'hypercentralisation en contradiction avec le choix de la subsidiarité inscrite dans le décret de création de l'UL. En effet, un échelon supplémentaire a été introduit entre les composantes et le niveau central : huit collégiums et dix pôles scientifiques. "Nous comprenons que la première année d'existence imposait une hypercentralisation décisionnelle. Mais, à bientôt deux ans de la fusion, des dysfonctionnements importants demeurent, regrette Philippe Gérard, élu SGEN-CFDT au conseil d'administration. La subsidiarité politique et fonctionnelle n'a pas été mise en place, la délégation de pouvoir aux directeurs de composantes demeure longue à établir. Au lieu de faire de la politique, l'équipe présidentielle a fait du fonctionnel."

Le manque d'organisation des débuts a conduit notamment le collégium SHS à adopter au premier semestre 2013 une motion dénonçant l'obligation de travailler dans l'urgence dans un contexte de restructuration qui n'en finit pas.

La délégation de pouvoir aux directeurs de composantes demeure longue à établir (P.Gérard, élu SGEN-CFDT)

La subsidiarité pour 2014 ?

Toutefois, le nouveau modèle économique validé cette année devrait donner un premier coup d'accélérateur au chantier de la subsidiarité : celui-ci prévoit la contractualisation sous forme de contrats d'objectifs et de moyens entre les services centraux, les collégiums et les pôles scientifiques. À charge pour ces derniers de répartir ensuite les enveloppes selon leurs propres critères.

Philippe Gérard, élu Sgen-CFDT © Philippe BohlingerExpérimental en 2014, le dispositif devrait être reconduit sous forme de contrats pluriannuels en 2015-2017. "Nous nous projetons bien car notre périmètre disciplinaire est cohérent. L'exercice 2014 devrait être restreint, mais l'approche pluriannuelle permettra de sortir des logiques court-termistes. C'est une révolution de placer la subsidiarité à cet endroit-là", se félicite Hélène Boulanger, directrice du collégium SHS. De son côté, Philippe Gérard estime toutefois que, "si les collégiums INPL et IUT parviennent à fonctionner avec un projet stratégique, d'autres n'ont pas la même maturité. En effet, certaines composantes considèrent encore qu'elles peuvent passer au-dessus des collégiums."

Améliorer l'attractivité

Pour les étudiants, la fusion n'a rien changé fondamentalement. Inaugurée à l'occasion de cette rentrée, la nouvelle offre de formation 2013-2017 a diminué de moitié le nombre de licences (35) et réduit de 20% le nombre de mentions de master (53). Cette nouvelle offre permettra-t-elle à l'UL d'améliorer son attractivité encore "faible vis-à-vis des étudiants non régionaux (INPL excepté), selon l'AERES ? D'ores et déjà, la 278e place décrochée au classement de Shanghai, après une entrée dans le top 300 en 2011, contribuerait, selon la présidence, à changer le regard sur l'établissement.

Au niveau de la recherche, si tous les pôles scientifiques n'ont pas encore atteint le même niveau de maturité, Philippe Gérard estime que "le CNRS et l'INSERM ont vu d'un bon œil la fusion et la stratégie de recherche et reviennent labelliser les équipes alors qu'on assistait à une perte des forces de recherche en Lorraine". Et de pointer l'atout d'une université pluridisciplinaire pour développer la recherche et l'innovation à l'image du projet d'Idex dans l'ingénierie écosystémique IngEXys. Conduit en partenariat avec les universités de technologie de Troyes et de Belfort-Montbéliard, le projet devrait être redéposé à l'occasion de la nouvelle vague des Investissements d'avenir.

Nous nous sommes engagés dans quelque chose d'inimaginable dix ans auparavant (JP Finance)

Concurrence Nancy-Metz

Sur le plan politique, le président Mutzenhardt a dû jouer les pompiers pour tenter d'éteindre la polémique née autour du déséquilibre entre les sites de Metz et de Nancy. Avec un quart des étudiants, le premier revendique son ancrage dans le monde industriel, tandis que le second, qui concentre les deux tiers des effectifs, offre un périmètre complet en matière d'enseignement supérieur et de recherche, la proximité du CHU en plus.

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Les dix directeurs d'UFR et d'IUT de Metz et de la Moselle se sont inquiétés, dans une lettre ouverte diffusée en février 2013, de "la confiscation de l'autonomie scientifique, pédagogique et politique au site mosellan et messin". Une polémique relayée en juillet par deux parlementaires de droite. Des solutions semblent toutefois émerger à l'image du compromis trouvé en SHS : deux UFR "en miroir" vont être créées au sein du collégium. Demeure toujours la problématique des doublons entre Nancy et Metz en droit et autour des IAE qui compliquent la lisibilité de l'offre de formation.

Ancien président du PRES et administrateur provisoire de l'UL de septembre 2012 à mai 2013, Jean-Pierre Finance invite à prendre du recul : "Nous nous sommes engagés dans quelque chose d'inimaginable dix ans auparavant quand on connaît les difficultés historiques, quand les laboratoires du nord et du sud de la région avaient à collaborer ensemble." Et de commenter l'annonce, le 26 septembre, par le président Hollande de l'implantation en Moselle d'un centre de recherche public en métallurgie adossé à l'IRT M2P de Metz en compensation de l'arrêt du dernier haut-fourneau : "Sans la fusion, une concurrence risquait d'émerger entre plusieurs universités pour savoir qui serait leader dans la réponse et le pilotage du projet."

Lire aussi
- La biographie de Jean-Pierre Finance
- La biographie de Pierre Mutzenhardt
- Les billets de Pierre Dubois, blogueur EducPros, sur la Lorraine

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