Newsletter

EPFL, la MOOC attitude

Sophie Blitman
Publié le
Envoyer cet article à un ami
EPFL - Pierre Dillenbourg, , directeur académique du Centre pour l’éducation à l’ère digitale, dans le studio de production de Mooc ©S.Blitman - juin 2014
EPFL - Pierre Dillenbourg, , directeur académique du Centre pour l’éducation à l’ère digitale, dans le studio de production de Mooc ©S.Blitman - juin 2014

En matière de Mooc, l'EPFL (École polytechnique fédérale de Lausanne) fait figure de pionnier en Europe, se lançant, et investissant, dès 2012 dans la conception de ces cours filmés interactifs, accessibles à tous. Retour sur la démarche de l'école suisse, qui allie créativité et pragmatisme.

Au pays de l'horlogerie, l'innovation pédagogique elle aussi passe par des rouages bien huilés. Voilà deux ans que l'EPFL (École polytechnique fédérale de Lausanne) a mis en place sa Mooc Factory. Concrètement, un studio a été aménagé au sein du moderne, et design, Rolex learning center. Il permet aux enseignants de se filmer et de diffuser à l'écran des schémas ou des équations qu'ils griffonnent sur une tablette comme ils le feraient sur un tableau face à des élèves. Outre les échanges avec l'équipe du Centre pour l'éducation à l'ère digitale, ils peuvent piocher idées et conseils pour concevoir leur cours dans un kit pédagogique réalisé à leur intention.

Pour alimenter la fabrique, l'école lance chaque année un appel à projets. Les volontaires sont invités à remplir un formulaire pour préciser bien sûr l'objet du cours, son niveau et sa durée, mais aussi la plate-forme sur laquelle ils souhaitent le voir diffusé – l'EPFL a un partenariat avec Coursera et EdX – ainsi que le genre de Mooc envisagé.

Les Mooc ont largement contribué à accroître la notoriété de l'école. En termes d'image, c'est considérable.

L'école a en effet établi une typologie, qui distingue tout d'abord les USP, pour "unique selling proposition" : dispensés par un prof star, spécialiste mondial dans son domaine, ces cours, généralement de niveau master et en anglais, visent une large audience internationale, autour de 30.000 inscrits. À côté de ces "Mooc à haute visibilité", ceux "à visée interne" s'adressent d'abord aux étudiants de l'EPFL, quoiqu'ils restent ouverts à tous. C'est le cas, par exemple, du cours de physique de première année.

L'école développe par ailleurs des "Mooc pour l'Afrique", dans le cadre du Rescif (Réseau d'excellence des sciences de l'ingénieur de la francophonie), qui rassemble 14 universités francophones, ainsi que des Mooc "citoyens", destinés à vulgariser les connaissances scientifiques auprès des ressortissants suisses.

Aujourd'hui, l'EPFL compte 17 Mooc à son actif, totalisant 600.000 inscriptions et 60.000 certificats délivrés. Et elle a prévu d'en créer une trentaine d'autres d'ici à 2017.

Des moyens matériels et humains

L'impulsion a été donnée par le président Patrick Aebischer, qui, après avoir invité Daphné Koller, la fondatrice de Coursera, à l'EPFL, s'est attaché à convaincre les enseignants de se lancer dans l'aventure. "Ici, pas besoin de faire d'innombrables réunions ou de monter des comités de réflexion, se réjouit Pierre Dillenbourg, directeur académique du Centre pour l'éducation à l'ère digitale. Nous, on fonce !" En y mettant les moyens.

Environ 30.000 € ont été investis : un tiers pour construire le studio, deux tiers pour couvrir les salaires des assistants et monteurs qui aident les enseignants volontaires à enregistrer leur Mooc.

On n'a jamais autant parlé d'enseignement à l'EPFL que depuis qu'on fait des Mooc.

Ce qui ne dispense pas de consacrer de longues heures à la préparation, comme en témoigne Marco Picasso, qui explique avoir mis six mois à réaliser un Mooc correspondant aux sept semaines de son cours sur l'introduction à l'analyse numérique. Le résultat ? Des séquences vidéo de cinq à dix minutes, suivies à chaque fois d'un quiz online permettant à l'étudiant de voir s'il a bien compris, via une correction automatique. "La session se conclut par un exercice plus élaboré, décrit Marco Picasso. L'étudiant doit compléter un programme informatique, le faire tourner et prouver qu'il fonctionne en répondant à des questions."

Une expérience pédagogique stressante mais stimulante

Passer d'un cours traditionnel à un Mooc n'a en effet rien d'évident. "Quand on fait une erreur, tout le monde le voit, relève Pierre Dillenbourg. Et si l'on est pas clair, un millier de questions vont déferler sur le forum..."

Jérôme Chenal, directeur de la CEAT (Communauté d'études pour l'aménagement du territoire) à l'EPFL © Alain Herzog - EPFL

Mais, au-delà du stress qu'ils peuvent engendrer, les Mooc apparaissent aux enseignants comme un moyen d'élargir leur audience, "alors qu'un livre scientifique va se vendre à un petit millier d'exemplaires", compare Jérôme Chenal (photo), spécialiste des villes africaines, qui a trouvé là l'occasion de "démultiplier le public auquel [il] peu[t] transmettre des connaissances". Mais aussi de "tester de nouvelles technologies et de nouvelles pédagogies".

L'enseignant en urbanisme s'est ainsi essayé au hangout, une session live durant laquelle les étudiants peuvent poser des questions via Twitter et Google+, ou encore au eye-tracking, technique qui permet de suivre le mouvement des yeux sur une photo, au lieu de pointer tel ou tel endroit avec la souris. L'innovation suscite ainsi l'innovation. Et Jérôme Chenal d'insister : "C'est vraiment motivant de se sentir aussi soutenu. Un fait assez rare dans des projets d'enseignement."

Des retombées jugées bénéfiques...

Il faut dire que les Mooc ont largement contribué à accroître la notoriété de l'école. "En termes d'image, c'est considérable, constate Pierre Dillenbourg. Nous sommes invités partout pour des talks sur le sujet." Et de rappeler que c'est à l'EPFL que Jean-Marc Tassetto, l'ancien patron de Google France, est venu montrer sa start-up Coorpacademy, dédiée à la conception de Mooc pour les entreprises. Pierre Dillenbourg y voit "le signe qu'il se passe quelque chose ici".

Pour les enseignants, cette vitrine est de plus en plus prestigieuse. "Avoir un Mooc avec 50.000 inscrits équivaut à une publication dans 'Nature'", affirme Pierre Dillenbourg, qui va jusqu'à parler de "nouvel H Factor". "Auparavant seules les citations dans d'autres articles de recherche comptaient, poursuit le professeur. On n'a jamais autant parlé d'enseignement à l'EPFL que depuis qu'on fait des Mooc." Cela donne lieu à une émulation entre collègues qui s'amusent à comparer le nombre d'inscrits et de certifiés à leur cours.

Avoir un Mooc avec 50.000 inscrits équivaut à une publication dans "Nature".

... Sans extrémisme : le MOOC comme complément au cours

Pour autant, même les plus fervents défenseurs de ces nouvelles pédagogies sont catégoriques : "Pas question de tout 'moocifier'", comme le répète Pierre Dillenbourg. En particulier, les séminaires très pointus avec peu d'étudiants ne sont pas concernés, de même que les cours où la partie pratique, effectuée en laboratoire, est importante, ou encore ceux qui portent sur des thématiques qui changent trop vite pour que le contenu soit figé dans une vidéo.

L'idée est plutôt de coupler un Mooc avec du présentiel, sur le principe de la classe inversée. Ce que l'on appelle le blended learning, ou enseignement mélangé. Pour le spécialiste des technologies éducatives, l'intérêt est de "remettre un peu de la chair qu'on a enlevée avec la vidéo – elle oblige à aller à l'essentiel –, sans les anecdotes que l'on raconte en amphi". Dès lors, le Mooc devient "un polycopié moderne, interactif", ainsi que le dit Marco Picasso, qui a expérimenté cette pratique.

De fait, si certains étudiants apprécient de pouvoir appuyer sur pause pour avoir le temps de prendre des notes, ou d'autres au contraire d'accélérer la vitesse parce qu'ils se concentrent mieux quand le débit de parole est rapide, la plupart attendent un contact avec l'enseignant. La très active AGEPoly (Association générale des étudiants de l'EPFL) l'a d'ailleurs rappelé à la direction récemment. Entre le temps passé en cours et le travail personnel, l'enjeu est désormais, à l'EPFL comme ailleurs, de trouver le bon équilibre.

Lire aussi
Les billets de Matthieu Cisel sur son blog EducPros : "La révolution MOOC"

Sophie Blitman | Publié le

Vos commentaires (1)

Nouveau commentaire
Annuler
* Informations obligatoires
Philippe.

30.000 € investis seulement ?