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Philippe Gillet (EPFL) : "Nous voulons être à la fois acteurs et utilisateurs des nouvelles pédagogies"

Sophie Blitman
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Philippe Gillet, vice-président pour les affaires académiques de l'EPFL © Alain Herzog - EPFL
Philippe Gillet, vice-président pour les affaires académiques de l'EPFL © Alain Herzog - EPFL

Vice-président pour les affaires académiques de l'EPFL (École polytechnique fédérale de Lausanne), Philippe Gillet revient sur la stratégie de cette école dynamique, tant pour la valorisation de la recherche que sur le plan pédagogique. À ce poste depuis quatre ans, il compare le fonctionnement des institutions suisses avec le modèle français, lui qui fut directeur de cabinet de Valérie Pécresse rue Descartes.

Accréditée par la CTI (Commission des titres d'ingénieurs), l'EPFL (École polytechnique fédérale de Lausanne) est souvent citée en exemple en France, par les universités comme par les écoles d'ingénieurs. À quoi est dû ce rayonnement ?

Notre image est celle d'une université internationale, un lieu de brassage culturel car nous accueillons des étudiants et des enseignants étrangers de tous horizons.

Par ailleurs, nous menons des travaux de recherche fondamentale de haut niveau tout en étant ancrés dans le développement économique. Il s'agit là d'une spécificité, liée au fait que le transfert technologique fait partie de nos missions, au même titre que l'éducation et la recherche.

Comment cette mission se traduit-elle concrètement ?

Dès 1990, nous avons construit un quartier de l'innovation sur le campus (photo) qui rassemble aujourd'hui des start-up et des équipes de recherche de grands groupes. Ceux-ci apprécient d'être en contact avec nos laboratoires et nos étudiants. Faire partie intégrante du campus est fondamental : les collaborations se font naturellement. Ce n'est pas la même chose que de se situer à l'extérieur, ne serait-ce qu'à quelques kilomètres.

Plus largement, les relations avec les entreprises font partie de la culture de l'EPFL. Si des mécènes venus de la sphère privée sont prêts à nous aider, ils sont les bienvenus pour nous apporter des moyens supplémentaires ! Cela nous permet d'explorer de nouvelles pistes. À condition, bien sûr, que les projets ne soient pas en conflit avec la liberté académique à laquelle nous sommes très attachés.

Si des mécènes venus de la sphère privée sont prêts à nous aider, ils sont les bienvenus

L'innovation a aussi trouvé une déclinaison dans la formation à travers les Mooc, sujet dont l'EPFL s'est largement emparée. Pourquoi un tel engouement ?

Le mouvement est parti des grandes universités américaines et c'était en soi une raison suffisante pour y aller ! C'est un vrai changement de paradigme : au-delà de cette nouvelle façon de faire cours et de considérer le rôle d'un prof, les Mooc modifient aussi, plus profondément, notre vision de la pédagogie. Ils revalorisent l'enseignement ainsi que le travail personnel de l'élève.

Pas question de rater cette révolution-là car ceux qui la prennent en marche la façonnent aussi. Nous pouvons ainsi préserver des aires culturelles dans l'enseignement, en termes de langues mais aussi de contenus, qui restent spécifiques à chaque pays.

Le Rolex learning center de l'EPFL © Alain Herzog - EPFL

Quelle retombées le lancement de Mooc a-t-il eu à l'EPFL ?

C'est d'abord en termes d'image que l'impact est impressionnant. Les professeurs sont devenus extrêmement visibles du jour au lendemain, ils ont fait rayonner l'école. En juin 2013, nous avons organisé le premier sommet européen sur les Mooc : il a rassemblé quelque 450 personnes. Quant au public touché, 600.000 étudiants se sont connectés à nos cours cette année.

En outre, pour nos élèves présents sur le campus, les Mooc ont contribué à renouveler la pédagogie car ils peuvent être utilisés comme un complément au cours, dans un système de "flipped classroom" (classe inversée, ndlr).

Avec les Mooc, les professeurs sont devenus extrêmement visibles du jour au lendemain

Et sur le plan financier ?

L'argent que l'on peut générer sur les Mooc sera lié à la formation continue. C'est un axe que nous développons mais nous n'en sommes qu'aux balbutiements.

Plus largement, la réussite des Mooc se mesurera selon moi à l'impact qu'ils auront dans les pays en voie de développement, pour lesquels ils constituent une chance exceptionnelle.

Au-delà des Mooc, quelle est la stratégie de l'EPFL en matière de nouvelles pédagogies ?

Nous voulons être à la fois acteurs et utilisateurs des nouvelles pédagogies. Ce qui implique de mener un vrai travail de fond avec les enseignants. Nous sommes attachés à la liberté pédagogique, mais nous ne pouvons pas nous permettre de ne pas tenir compte des évolutions techniques. Il est de notre responsabilité de nous adapter, en revisitant nos manières d'enseigner.

Et côté recherche, quelles sont vos priorités ?

Notre credo, c'est d'abord d'avoir d'excellents chercheurs dans leur domaine, notamment autour des thématiques phares que sont les problématiques énergétiques, les sciences digitales, ainsi que la nutrition et la santé.

Si ces sujets se développent aux frontières entre les disciplines, ils reposent sur des chercheurs en mathématiques, biologie, physique, informatique dont le cœur de métier reste fondamental. C'est extraordinaire car il s'agit là de nouveaux champs de pensée mais les projets peuvent être difficiles à mettre en place puisqu'il faut rapprocher des mondes distants.

Les budgets ne permettent pas de soutenir tous les établissements, aussi faut-il choisir des lieux où l'on investit davantage pour la recherche

L'EPFL attire de plus en plus d'étudiants étrangers, notamment français. Comment expliquez-vous cette mobilité ?

Depuis le début des années 2000, les effectifs d'étudiants français augmentent, jusqu'à atteindre aujourd'hui 30% des effectifs en première année, et 20% sur l'ensemble des étudiants, doctorants inclus. Mais c'est surtout en 2009-2010 que l'on a observé une réelle inflexion, qui correspond au moment où l'EPFL est devenue vraiment plus visible sur le plan international, en raison notamment de la dynamique impulsée par le quartier de l'innovation et l'implantation d'entreprises sur le campus.

Par comparaison avec un système français un peu statique, l'EPFL apparaît comme une école qui sort du train-train – et qui bénéficie d'un environnement privilégié, au bord du lac Léman. Le recrutement s'est en outre diversifié : historiquement, notre zone d'influence en France était frontalière, autour d'Annecy et de Gex. Désormais, elle est véritablement nationale.

À cela s'ajoutent les étudiants d'autres pays. Bien sûr, nous sommes ravis d'attirer des étrangers, mais que ceux-ci représentent 50% des effectifs pose question pour un établissement public, d'autant que les frais de scolarité sont les mêmes que pour les Suisses.

La croissance étant surtout due aux Français, nous avons décidé de relever le niveau minimal nécessaire pour entrer à l'EPFL à 16 de moyenne au baccalauréat. Ce qui donne aussi aux élèves intégrés davantage de chances de réussir leurs études.

Nous espérons que cette exigence va freiner la mobilité entrante car nos infrastructures ne nous permettent pas d'avoir une croissance infinie et nous n'avons le droit de sélectionner les étudiants sur dossier qu'à partir du master.

Vous avez été directeur du cabinet de Valérie Pécresse, ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, de mai 2007 à mars 2010. Quel regard portez-vous sur l'enseignement supérieur français ?

Il souffre d'un véritable problème structurel, qui est aussi celui, plus global, de l'Administration. L'image projetée de la France à l'étranger est celle d'une grande complexité d'organisation. Il faudrait simplifier les statuts des organismes de recherche, aujourd'hui très divers, et faire en sorte que les réformes universitaires, soient moins longues à mettre en place – je pense, par exemple, à l'opération Campus.

Par ailleurs, rester dans la compétition internationale demande des moyens. Or, les budgets ne permettent pas de soutenir tous les établissements, d'où la nécessité de différencier le système et de choisir des lieux où l'on investit davantage pour la recherche. Il n'est pas tenable que les universités de recherche soient obligées d'accueillir 80% d'une classe d'âge en licence et puissent en même temps conduire une recherche de haut niveau international. C'est dans cet esprit que nous avons imaginé les Idex (Initiatives d'excellence), qui visent à faire converger les moyens avec les ambitions fixées à quelques grands pôles.

En Suisse, où le nombre de bacheliers est de l'ordre de seulement 20%, deux institutions, les deux écoles polytechniques fédérales de Lausanne et de Zurich, ont été choisies pour bénéficier de ressources publiques très importantes qui leur permettent de faire de la recherche et de l'enseignement de très haut niveau et d'être ainsi très attractives et visibles internationalement. Il faudrait que la France se saisisse de ce modèle.

Lire aussi
–  La biographie de Philippe Gillet.
–  L'article sur letudiant.fr : "Étudier en Suisse. Ces Français qui ont choisi l'EPFL".

Sophie Blitman | Publié le

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