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À la Catho de Lille, des lieux pour apprendre autrement

Sophie Blitman
Publié le
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La création d'une licence d'humanités numériques est à l'étude dans la Stranes.
La création d'une licence d'humanités numériques est à l'étude dans la Stranes. // ©  UCL

Un learning lab, un médialab, des salles de codesign et des espaces de coworking... Voilà deux ans que l'université catholique de Lille investit dans du matériel haut de gamme et crée des lieux spécifiques destinés à faire émerger de nouvelles pratiques pédagogiques.

Ils sont enseignants, ingénieurs du service informatique, bibliothécaires... Par petits groupes, ils échangent autour d'une table, face à des écrans qui projettent le contenu de la tablette sur laquelle pianote l'un d'eux. Debout, un autre griffonne sur le même écran au feutre Velleda. Le thème de leur réflexion : comment créer une "communauté apprenante", autrement dit susciter des interactions entre toutes les personnes impliquées dans la pédagogie, y compris les étudiants, de manière à inventer de nouveaux modes d'apprentissage. Organisée sur deux jours, la formation conçue par le LIP (laboratoire d'innovation pédagogique) prend place dans le learning lab de la Catho, au cœur du campus.

Fondé en 2008, le LIP est l'une des pierres angulaires de la stratégie de mise en place d'"écosystèmes innovants" lancée par le président-recteur Pierre Giorgini et soutenue par un plan d'investissement de 40 millions d'euros sur six ans. Outre les formations, des ateliers pédagogiques et des petits-déjeuners sur des thèmes plus précis (les serious games, la classe inversée, les méthodes d'évaluation...) sont proposés ainsi que des "learning expeditions".

On crée des réseaux, on met à disposition l'environnement qui permet d'innover. Mais chacun peut être tour à tour formateur et apprenant.
(J-C. Cailliez)

Mais contrairement à ce que font la plupart des centres d'innovation pédagogique des écoles et universités, il ne s'agit pas ici d'accompagner les enseignants. "On crée des réseaux, on met à disposition l'environnement qui permet d'innover. Mais chacun peut être tour à tour formateur et apprenant, insiste Jean-Charles Cailliez, vice-président innovation et développement de la Catho et directeur du LIP. Si l'on veut changer la posture du prof face aux élèves, il faut casser les habitudes dans notre manière même de fonctionner ici. Un jeune enseignant peut apprendre des choses au doyen de la faculté !"

"On apprend les uns des autres, les uns avec les autres, et les uns pour les autres", renchérit Luc Pasquier, consultant pour les innovations pédagogiques. Et de résumer la philosophie mise en œuvre dans une parodie 2.0 de la célèbre formule de Descartes : "Tu existes, donc je suis."

Le learning lab, lieu d'expérimentations pédagogiques

Le lieu même de la formation est pensé pour favoriser l'émergence de nouvelles pratiques : bienvenue au learning lab de la Catho de Lille, une salle expérimentale hyperconnectée. "On est toujours en situation de voir un écran", souligne Thierry Sobanski, le directeur opérationnel des systèmes d'information, qui détaille le matériel : tablettes, caméra de visio-conférence, tableaux magnétiques et claustras, ces petits panneaux mobiles qui servent à la fois de tableau blanc et de cloison pour isoler un groupe. Sans compter les inévitables Post-it, utilisés notamment lors des sessions de design thinking.

Cet environnement contraste avec l'architecture gothique de la salle, ses voûtes et ses arcades, qui rappellent la volonté des bâtisseurs de montrer, physiquement, la dimension catholique de l'établissement. Jean-Charles Cailliez y voit plutôt le symbole du "challenge de l'université : articuler l'innovation avec la tradition. L'enjeu est d'amener le plus de personnels possible à rejoindre notre communauté d'explorateurs pédagogiques, mais sans créer de fracture et risquer de faire passer les autres enseignants pour des 'has been'. D'autant qu'il est important de conserver le lien avec notre identité classique et que certains profs continueront d'être excellents devant un tableau noir, la craie à la main !"

30% des étudiants sont confrontés à des pédagogies expérimentales.
(P. Giorgini)

Donner envie d'innover sans forcer la main : voilà donc ce que s'attache à faire l'université. Pour susciter l'émergence de projets, des appels sont lancés en 2012-2013, avec un financement annuel d'un million d'euros. Cours et examens inversés en économie, mise en place de l'examen classant numérique en médecine, création de wikiradios, numérisation et valorisation du patrimoine scientifique... "80 enseignants sont aujourd'hui concernés par ces projets", estime Pierre Giorgini, qui se félicite qu'au total "30% des étudiants [soient] confrontés à des pédagogies expérimentales".

Parmi eux, ces étudiants de L3 de sciences de la vie qui vont construire eux-mêmes six chapitres de génétique, sous la houlette de Jean-Charles Cailliez. "J'ai transformé le cours en une petite entreprise dont je suis le DG, s'amuse l'enseignant. Définitions, exemples, schémas, films... Les étudiants font tout, moi j'anime et je donne des consignes, en passant d'une business unit à l'autre."

Les paillasses d'une ancienne salle de TP ont été réorganisées en petits îlots ; chacun est doté d'un ordinateur connecté à Internet et relié à un écran de projection de manière à permettre le travail en groupe. Actifs et producteurs de savoirs, les étudiants font des recherches, échangent et réfléchissent à la manière dont les gènes s'expriment ou dont les bactéries se multiplient. "Un 'prof normal' aurait expliqué le mécanisme au tableau puis interrogé les élèves pour savoir s'ils ont bien compris. Là, on est dans un travail collaboratif, qui va même un peu plus loin que la classe inversée classique puisqu'il intègre l'approche du DIY (Do it yourself)."

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Une séance de pédagogie inversée à l'UCL // © S. Blitman

Les Adicode au service du design thinking

Non loin de là, les élèves ingénieurs ne sont pas en reste, eux qui bénéficient des Adicode (Ateliers de l'innovation et du codesign), lancés en 2010 par les écoles du groupe HEI-ISA-Isen. Labellisés Idefi (Initiative d'excellence en formations innovantes) en 2012, ces espaces organisés sur deux sites bénéficient d'un financement de 5 millions d'euros sur six ans.

Le principe ? Les étudiants travaillent à plusieurs, au sein d'équipes pluridisciplinaires, sur des projets réels d'entreprise auxquels ils doivent apporter une réponse innovante : conception d'un instrument de musique atypique, valorisation des déchets organiques issus du lin, amélioration de l'ergonomie d'un poste de travail...

Pour stimuler les collaborations, des espaces ont été aménagés avec des ordinateurs et des tablettes, parfois des rideaux pour isoler un groupe, ainsi que du mobilier Steelcase, facilement modulable. Sans oublier le coin cuisine et le baby-foot pour la touche de convivialité. Sur le site Vauban, le petit fablab et le centre de codesign peuvent aussi accueillir des cours, tandis que dans le bâtiment d'Euratechnologies, implanté à proximité d'un parc d'entreprises informatiques et de start-up, un laboratoire de recherche est en train de se mettre en place sous la forme d'un appartement connecté.

Dans les deux cas, l'idée est que les étudiants s'approprient les lieux et "phosphorent entre eux", selon les termes de Céline Dubois-Duplan, responsable des Adicode. Pour qu'ils deviennent, une fois diplômés, capables d'innover en entreprise. Après les élèves ingénieurs, l'objectif de la Catho est d'étendre le projet aux étudiants des facultés et de l'Ieseg à la rentrée 2015.

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Les Adicode (Ateliers de l'innovation et du codesign), ont été aménagés pour stimuler les collaborations. Ici site Vauban // © S. Blitman

Les masters du Rizomm , la pluridisciplinarité pour credo

Petit à petit, les projets innovants se diffusent ainsi au sein de l'université, amenant une transformation physique du campus. Parmi les nouveaux lieux imaginés par la Catho, ce bâtiment dédié aux masters du Rizomm, un concept qui renvoie à la philosophie de Deleuze et veut évoquer une démarche créatrice fondée sur les connexions et le travail en réseau, à travers la référence au rhizome en botanique.

Inauguré en décembre 2014, le bâtiment est "volontairement inachevé afin que les usagers, étudiants et enseignants, nous fassent part de leurs besoins car nous sommes dans une démarche émergente", fait remarquer Pauline Huchette, la responsable du projet du Rizomm. Ici et là, des salles de réunion, souvent des espaces ouverts, sont mises à disposition de tout un chacun avec, toujours, des prises et un écran pour connecter son ordinateur. Au fond du couloir, la salle Rousseau, forte de ses 200 m2 modulables à l'envi, doit permettre d'accueillir aussi bien des petites équipes planchant sur un projet que des conférences magistrales.

Le bâtiment est volontairement inachevé afin que étudiants et enseignants nous fassent part de leurs besoins.
(P. Huchette)

C'est là que sont regroupés les quelque 200 étudiants des masters de sciences et d'économie, les deux facultés ayant fusionné à la rentrée 2014. Objectif : mieux faire face à la concurrence des écoles d'ingénieurs et de commerce. "Nous voulons conserver notre identité universitaire, tout en proposant des services et des lieux comparables à ce qui fait l'atout des écoles, et rendre possibles les maillages disciplinaires", explique  Pauline Huchette. Et de constater que de plus en plus d'entreprises sont demandeuses de nouveaux profils, ouverts sur plusieurs domaines de compétence. "Nous souhaitons, poursuit-elle, que les masters existants comportent 80% de cours de spécialité et 20% de projets communs à différentes formations. Nous envisageons aussi de créer des masters pluridisciplinaires."

Autant d'éléments qui visent à accroître l'attractivité des masters du Rizomm, conformément à la stratégie de Pierre Giorgini, selon lequel l'innovation est un outil de différenciation. À terme, l'université entend doubler les effectifs pour atteindre 400 étudiants.

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Le médialab, laboratoire pédagogique multimédia, dispose de studios d'enregistrement et de prise de vue // © S. Blitman

Le médialab pour développer la créativité des étudiants

S'ouvrir à d'autres disciplines : telle est aussi la philosophie d'une formation de niche ouverte en 2013, la licence internationale d'économie. Outre la gestion et l'économie, enseignées en français et en anglais, ainsi que les langues vivantes, les étudiants pratiquent la photo, l'improvisation théâtrale et le dessin en première année, la vidéo et le chant en deuxième. "Au total, la créativité artistique représente un quart des crédits ECTS", résume Didier Van Peteghem, responsable de la licence et directeur de l'innovation pédagogique de la FGES (faculté de gestion, économie et sciences). Une dimension "beaucoup plus développée dans le monde anglo-saxon", observe-t-il, espérant que "cela ouvre à nos étudiants les portes de prestigieux masters dans des universités étrangères".

Côté pédagogie, la formation comporte à peine 20 heures en face à face, mais beaucoup de classe inversée ainsi que de nombreux projets, comme la réalisation d'émissions de radio ou de télévision en anglais. Depuis septembre 2014, l'université s'est en effet dotée, non loin du learning lab, d'un médialab, laboratoire pédagogique multimédia, qui comporte des studios d'enregistrement et de prise de vue, un desk, une salle de montage...

Les enseignants y ont la possibilité d'y tourner des cours en ligne, mais le lieu se veut ouvert à tous. Les étudiants d'info-com l'investissent régulièrement, tandis que ceux de la licence d'économie internationale ont appris à utiliser le matériel professionnel, guidés par les deux techniciens du lieu. "Cela nous permet de développer d'autres compétences que l'économie proprement dite, souligne Lola, en L2 : on apprend à parler en public et on se libère de la peur du regard des autres. Au final, on sera sans doute moins dans le moule que si l'on avait fait une licence classique." Et sa camarade Sokana de lancer : "Surtout, ça change des amphis !"


Sophie Blitman | Publié le

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