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Pierre Giorgini : "Innover pour nous différencier"

Propos recueillis par Sophie Blitman
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L'hôtel académique de l'université catholique de Lille
L'hôtel académique de l'université catholique de Lille // ©  Sophie Blitman

Pour accroître l'attractivité de la Catho de Lille et lui permettre de continuer à exister à côté de l'université publique fusionnée, son président-recteur, Pierre Giorgini, mise sur l'innovation pédagogique. Il veut en faire la marque de fabrique de l'établissement, au même titre que l'encadrement personnalisé et les valeurs humanistes qu'il revendique.

undefinedPrésident-recteur de l'université catholique de Lille depuis 2012, vous avez placé votre mandat sous le signe de l'innovation. Concrètement, comment cela se traduit-il ?

Pierre Giorgini : Nous avons établi un plan de 40 millions d'euros sur six ans pour mettre en place des écosystèmes innovants. Ce choix s'appuie tout d'abord sur d'importants atouts de la Catho de Lille en la matière, mais il procède aussi d'une stratégie de différenciation, dans la mesure où nous n'avons pas les ressources pour développer une recherche de haut niveau qui nous ferait entrer dans le classement de Shanghai.


Dès lors, nous avons fait le pari de devenir un campus de référence en matière d'intensité créative. C'est une prise de risque pour notre établissement car, si le plan d'investissement comprend 10 millions d'euros de subventions françaises et européennes, nous avons aussi contracté un emprunt immobilier de 10  millions. Les 20 millions restants devant provenir de recettes supplémentaires, issues de la hausse des frais de scolarité et des projets des Adicode (ateliers de l'innovation et du codesign) et qui doivent générer 1,5 million d'euros par an.

Souhaitez-vous augmenter vos effectifs ?

P.G. :  À la marge. Nous voulons maintenir une croissance de 8% par an, qui correspond à la démographie étudiante, mais nous n'avons pas l'ambition d'atteindre des volumes colossaux. Notre hypothèse économique est très simple : pour maintenir nos parts de marché, nous devons renforcer notre attractivité. D'où l'objectif de développer un campus cocréatif, où l'innovation est co-élaborative plutôt que collaborative. Rassemblant 26.000 étudiants, la Catho de Lille est un établissement pluridisciplinaire à taille humaine doté d'une réelle capacité à décloisonner les enseignements.


Pour maintenir nos parts de marché, nous devons renforcer notre attractivité.

La Catho de Lille est membre fondateur de la Comue (communauté d'universités et établissements) Lille Nord de France. Qu'attendez-vous de ce regroupement ?

P.G. : Tout d'abord, je tiens à souligner que c'est un cas unique en France. Les présidents des universités publiques ont tenu le cap : malgré des débats houleux, les six conseils d'administration ont voté cette décision. Quant à la participation dont nous allons nous acquitter, les négociations, pas encore achevées, sont bien avancées et je dirais que le montant est élevé mais acceptable.


Notre objectif est d'être partie prenante des projets locaux sur le territoire et au niveau international. Nous souhaitons continuer à resserrer les liens, notamment dans les domaines de la recherche, des équipements numériques – pour lesquels des économies d'échelle sont possibles – ainsi qu'en ce qui concerne la troisième révolution industrielle  dans laquelle la région est fortement engagée.

Comment percevez-vous la fusion à venir entre les trois universités publiques lilloises ?

P.G. : La fusion nous impacte puisqu'à nos côtés va naître un mastodonte. Mais c'est là que notre stratégie de différenciation prend aussi tout son sens : nous avons intérêt à ce que Lille soit attractive, en développant notre propre offre à côté. Aujourd'hui, il existe une forme d'union sacrée autour du portage de l'Idex, alors que dans le premier dossier il avait été reproché la faible place accordée à la Catho. Cependant, nous attendons peu de retombées directes de l'Idex, sauf un peu en recherche pour nos laboratoires en partenariat.
Mais cela ne nous empêche pas d'être moteur du projet, au contraire ! Car si la région joue en deuxième division, ce sera le cas de tous nos établissements.

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Les bâtiments de style gothique de la Catho de Lille // © S. Blitman

Quelles conséquences l'appartenance à la Comue a-t-elle eu sur votre organisation ?

P.G. : Cela nous a obligés à resserrer en interne notre fédération, de manière notamment à avoir des circuits de décision plus rapides, autour de cinq grands blocs qui représentent 90 à 95% de notre chiffre d'affaires et de nos effectifs étudiants : le groupe HEI-ISA-Isen, l'Edhec, l'Ieseg, les facultés, et l'activité soin liée aux hôpitaux. Mais il faut que les petites entités trouvent aussi leur place, ne se sentent pas à part. Ce qui passera probablement par une petite réforme statutaire.


Notre particularité est d'être extrêmement intégrés, beaucoup plus que les autres universités catholiques. Nous avons toujours su tenir les forces centripètes contre les forces centrifuges, il nous faut maintenir cette unité, mais nous sommes habitués à travailler sur un mode de coopétition. C'est même notre marque de fabrique.


En effet, s'il existe une concurrence entre la faculté d'économie-gestion et l'Ieseg ou entre les sciences et les écoles d'ingénieurs, nous avons également développé de nombreux espaces de coopération. La compétition nous oblige à être meilleurs. J'espère que la Comue sera un autre espace qui permettra ce type de relations.


La coopétition est notre marque de fabrique.

Quelles sont vos autres spécificités ?

P.G. : Le suivi personnalisé fait partie de notre ADN. Nous nous appelons université mais 70% de nos activités sont liées à des écoles et nous avons un esprit d'école. Un enseignant d'université publique ne s'autorise pas forcément à appeler les parents d'un étudiant si celui-ci est en difficulté. Ici, c'est normal, notamment parce que, la plupart du temps, ce sont les parents qui paient.

En outre, sans être une université confessante (environ 10% des enseignants sont catholiques pratiquants, et l'aumônerie compte au maximum 600 étudiants), nous affichons des valeurs chrétiennes auxquelles nous croyons et nous référons, à commencer par le souci du plus fragile.


Sans être une université confessante, nous affichons des valeurs chrétiennes.

Comment se porte l'établissement sur le plan financier ?

P.G. : Nous sommes fragiles – mais cela fait cent quarante ans que nous le sommes, et nous trouvons notre force dans nos faiblesses car celles-ci nous incitent à aller de l'avant. Certes, nous sommes propriétaires de nos bâtiments, mais nous n'avons pas de fonds propres ni de fonds de roulement. Nous ne sommes pas à l'abri d'un coup de vent, provoqué par une baisse des effectifs. Pour nous, l'échec, c'est le dépôt de bilan.

La situation est plus critique depuis 2012, lorsque l'État a raboté nos subventions de 1.000 à 800 € par étudiant pour les 18.000 éligibles (ceux des facultés et des écoles de la Fesic), alors que le ministère de Valérie Pécresse nous avait promis de les relever à 1.500 €, en contrepartie d'une augmentation de notre taux de boursiers de 16 à 25%.
Or, par rapport à 2010, nos recettes ont diminué de 5 millions d'euros sur l'ensemble de la fédération. Sans compter la réforme de la taxe d'apprentissage qui va nous affecter, tandis que, comme ailleurs, la crise économique grignote le mécénat d'entreprise.

Résultat : nous avons dû revoir nos ambitions sociales à la baisse, ce qui constitue un vrai paradoxe au regard de nos valeurs chrétiennes. Nous comptons aujourd'hui 18% de boursiers, mais nous avons relevé nos frais de scolarité qui se montent au minimum à 2.800 € par an. Nos bons taux d'insertion professionnelle nous apportent la confiance des banques, qui continuent à octroyer à nos étudiants des prêts sans garantie mais, sur certaines formations, un master de droit à 8.500 € par an par exemple, nous tangentons les grandes écoles, ce qui devient difficile à justifier. C'est aussi ce qui sous-tend notre pari de l'innovation.

Comue : le Snesup toujours opposé au statut de membre fondateur de la Catho
Si les conseils d'administration des universités lilloises ont approuvé la participation de la Catho comme membre fondateur de la Comue (communauté d'universités et établissements), le débat n'est pas clos. En décembre 2014, Claire Bornais, du Snesup de Lille 1, a déposé un recours "contre la participation de Lille 1 à la Comue dans le cadre de ces statuts. Des collègues de Lille 2 et du Littoral ont fait de même", précise-t-elle.

Sur le fond, ils contestent le fait que la Catho soit membre fondateur car cela "place cet établissement privé confessionnel à égalité de statut avec les universités".
Outre l'atteinte au principe de séparation de l'église et de l'État, l'enseignante dénonce "l'entrée dans la sphère publique de la Comue d'un modèle d'établissement privé payant qui choisit ses clients". Claire Bornais craint également que, dans le cadre de l'harmonisation des formations au niveau de la Comue, certaines filières publiques, concurrencées par celles de la Catho, soient contraintes de fermer, les universités souffrant d'un manque de moyens.

Fin janvier 2015, le recours d'urgence a été rejeté, un autre, qui porte davantage sur le fond, est en cours d'examen.

Propos recueillis par Sophie Blitman | Publié le

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