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Rachid El Guerjouma (université du Maine) : "Nous n'avons pas attendu l'existence d'une Comue pour nous mettre en réseau"

Delphine Dauvergne
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Rachid El Guerjouma, président de l'université du Maine - avril 2014
Rachid El Guerjouma, président de l'université du Maine - avril 2014 // ©  Delphine Dauvergne

Vice-président de l'université du Maine depuis 2008, puis président depuis 2012, Rachid El Guerjouma est arrivé à la tête de cet établissement au moment où les conséquences du passage à l'autonomie sont apparues. Connu pour ne pas avoir la langue dans sa poche, il se dit très attaché au service public de l’enseignement supérieur et de la recherche. Il dénonce régulièrement le désengagement de l'État qui selon lui n’accompagne pas suffisamment les universités. Aujourd'hui, il s'attache à multiplier les stratégies pour développer l'attractivité de son établissement, des petites économies aux grands instituts, en passant par une politique de site volontariste. Entretien.

L'université du Maine compte 11.000 étudiants. Est-ce un avantage selon vous ?

La taille d’un établissement n’a jamais été synonyme d’excellence. Une université à taille humaine permet une plus grande réactivité, une capacité d’adaptation et d'expérimenter de nouvelles pratiques pédagogiques, en mettant l'accent sur le numérique. Elle facilite la mise en place de structures originales favorisant la synergie Recherche, Formation, Innovation avec notamment l'Institut du risque et de l'assurance, qui mène une politique interdisciplinaire entre l'économie, les maths et le droit. La taille de notre université nous permet aussi d'assurer un meilleur suivi de nos étudiants, avec des tutorats.

Pour les activités de recherche où la masse critique n’est pas suffisante, nous favorisons leur mise en réseau dans le cadre de laboratoires régionaux ou interrégionaux. C'est le cas par exemple de celui de géosciences, associé à l'université de Nantes. Cette stratégie est appliquée depuis environ cinq ans, cela ne nous dérange pas de déplacer le centre de gravité ailleurs, quand collectivement nous sommes plus forts. Nous n'avons pas attendu l'existence d'une Comue (communauté d'universités et d'établissements) pour nous mettre en réseau. Celle-ci devra renforcer le tissu collaboratif et être un espace de synergie où chacun trouve son compte.

Cela ne nous dérange pas de déplacer le centre de gravité ailleurs

Où en est justement la mise en place de la Comue Université Bretagne Loire ?

Nous sommes en train de produire un document d'une quinzaine de pages pour établir la stratégie collective et les statuts, il sera rendu en juillet 2014. La fusion entre Rennes 1 et Rennes 2 n'a eu aucune influence sur la politique de site globale même si nous avons pris au début du retard à cause de la région Bretagne, qui souhaitait d'abord consolider son université. A terme, il faudra cependant tenir compte de cette fusion, étant donné le poids que représentera l'Université de Rennes fusionnée dans le grand Ouest par rapport aux autres établissements. La Comue nous permettra de nous développer et de devenir ensemble la cinquième ou sixième université de France, grâce à un système fédéral de réseau d'universités de plein exercice. Il faudra veiller à ce que l’Université Bretagne Loire reste une structure collaborative fédérale en réseau d'universités de plein exercice, assurant un développement équilibré des territoires.

Les craintes des personnels liées à la Comue sont-elles justifiées ?

Oui elle le sont car  regrouper des universités dans un contexte budgétaire contraint fait redouter aux collègues une dégradation des conditions de travail et d'études avec le risque d’une concentration de l’activité sur Nantes et Rennes. La responsabilité incombe au ministère, qui ne donne pas les moyens nécessaires pour que ces regroupements se réalisent dans de bonnes conditions. Celui-ci préfère le mettre en place à coûts constants, voire en économisant. C'est une lourde erreur car toutes les fusions réalisées de cette manière-là ont eu des conséquences désastreuses. Au niveau de notre Comue, un groupe de travail spécifique sera chargé d'évaluer les coûts, nous demanderons ensuite au ministère de les honorer. Si ce n'est pas le cas, nous n'irions pas dans une Comue qui éloignerait les centres de décisions des sièges des universités partenaires et dont le seul but serait de faire des économies.

Université du Maine : bâtiment droit et sciences éco au Mans // © Delphine Dauvergne

Le budget 2013 a été pour vous difficile à boucler. Des mesures ont-elles été prises pour prendre un nouveau tournant ?

Le nouveau tournant serait que le ministère remette à niveau les universités d'un point de vue financier, sinon certaines vont disparaître ou seront transformées en collèges universitaires n'accueillant que des étudiants de niveau Licence. L’austérité budgétaire que nous subissons conjuguée à l’effet Comue mise en place à marche forcée et sans moyens, augmentent ces risques. Le manque d'accompagnement de l'État pour gérer la masse salariale, après la loi LRU (Libertés et responsabilités des universités) a eu pour conséquence la sous-dotation des universités, nous mettant en difficulté financière. Déficitaires en 2012, nous avons réussi à être excédentaires de peu en 2013, mais c'est à flux hypertendus. 

Localement, nous essayons de réaliser toutes les économies possibles. Par exemple, nous avons gagné environ 100.000 € par an en supprimant les imprimantes individuelles et en les mettant en réseau. Nous avons également mutualisé des enseignements dans certains masters, notamment ceux de physique et d'acoustique. Les équipements scientifiques sont également partagés, on va par exemple acheter un laser commun pour deux laboratoires, de manière à limiter l'investissement. Mais cela est bien dérisoire devant l’ampleur de nos difficultés financières. La seule solution est que l’Etat tienne sa promesse de faire de l’enseignement supérieur et de la recherche une priorité nationale.

Un président syndiqué pris entre deux feux
"Ce n'est pas parce que le président est syndiqué que nous avons rangé notre drapeau", affirme Jean-Philippe Melchior. Cet élu au conseil d'administration de l'université du Maine fait partie du même syndicat que le président Rachid El Guerjouma : le Snesup. Une particularité qui ne rend pas forcément les rapports entre eux plus faciles. "Nous avons fait voter une motion au CA dénonçant l'austérité budgétaire et nous nous opposons au projet de Comue", rapporte-t-il.

Christian Inguere, syndiqué FO, concède que "tenir à la fois une position de président et de syndicaliste ne doit pas être facile, d'autant plus que la situation s'est dégradée au moment de son arrivée, avec le contexte de la LRU". Son organisation est également opposée à la Comue : "À chaque regroupement, on promet monts et merveilles alors que cela ne conduit qu'à des gels de postes et à des mutualisations forcées de services", critique-t-il.

"Le risque est également que le changement de statut, en grand établissement, permette une augmentation des frais d'inscription, ajoute Jean-Philippe Melchior. Nous nous faisons peu d'illusions sur les garde-fous que l'équipe présidentielle peut imposer pour garder la maîtrise de ses formations et de leur coût".

Avant de prendre la tête de l'université en 2012, Rachid El Guerjouma en a été vice-président pendant quatre ans. "C'était un appui pour obtenir des informations et nous aider notamment pour les problèmes d'inscription", raconte Camille, étudiant syndiqué à l'Unef. "Il y a eu un vrai changement depuis qu'il est devenu président, nous avons perdu cet avantage, même s'il est plus facile d'obtenir un entretien avec lui qu'avec l'ancien président Yves Guillotin", constate Chloé, également membre de l'Unef. De plus, comme le souligne Camille, "c'est un ancien militant syndicaliste, il connaît bien la notion de rapport de forces et cède moins facilement que son prédécesseur".
Aller plus loin
Lire la biographie de Rachid El Guerjouma

Delphine Dauvergne | Publié le

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