Newsletter

Bordeaux 3 à la recherche de la valorisation

Dossier réalisé par Mathieu Oui
Publié le
Envoyer cet article à un ami
Comment un établissement de lettres et sciences humaines doté d’une recherche performante améliore sa valorisation, tant en termes de diffusion vers un plus large public que de création de valeur économique ? Réponses entre volontarisme et adversité au sein des équipes de recherche de Bordeaux 3.

«À quoi sert notre recherche ? On se pose cette question en permanence !» Le ton est un peu las... Pierre Guibert dirige l’IRAMAT (Institut de recherche sur les archéomatériaux), l’un des fleurons de la recherche de l’université Michel-de-Montaigne. Associé avec deux autres équipes d’archéologie bordelaises, ce laboratoire a remporté un labex fin 2011 (12 M€ sur huit ans) autour de «L’usage du monde par les sociétés anciennes» (1). Malgré cette reconnaissance, Pierre Guibert ne cache pas les difficultés à mettre en pratique cette valorisation. Manque de temps, d’argent ou tout simplement absence d’expérience pratique ou d’habitude à communiquer… Les explications se superposent.

«Nos programmes de recherche ont peu de visibilité en dehors de ce qu’on appelle la littérature grise, c’est-à-dire académique», concède également Valérie Carayol, professeur des universités en sciences de l’information et de la communication et directrice du MICA (Médiation, communication, information, art). Pourtant, les sujets sur lesquels travaillent les équipes de ce labo en sciences de l’information et de la communication sont au cœur des préoccupations sociétales (cf. l’article sur le projet RAUDIN). Pour l’enseignant-chercheur, «en matière de communication de nos travaux, l’équation se pose toujours en ces termes : de quel temps disposons-nous et sur quoi concentrer notre attention ?» 

Vers une vitrine virtuelle

Guillaume Le Blanc, enseignant-chercheur en philosophie et chargé de mission à la recherche (2), souhaite la mise en place d’une page de présentation de chaque chercheur qui serait harmonisée à l’échelle de l’université, à travers le logiciel SANGRIA. Une sorte de vitrine virtuelle qui, selon lui, faciliterait les contacts avec le reste de la communauté des chercheurs française ou étrangère. 

Une diffusion encouragée dès le doctorat

Dès le doctorat, cette diffusion est encouragée et de plus en plus prise en considération dans l’évaluation des thèses. Selon Guillaume Le Blanc, «on prend de plus en plus en compte les articles et communications du thésard et sa dynamique de recherche à travers son engagement dans des réseaux ou sa participation à des colloques». Mais le chercheur souligne que le temps de production de la recherche et celui de sa diffusion ont deux temporalités différentes. L’école doctorale de l’université encourage les ateliers de lecture qui favorisent «l’expression d’une prise de parole libre et critique», résume Sandro Landi, le directeur de l’école doctorale.

«Exposer ses travaux de recherche à un doctorant d’autres disciplines nécessite un effort important de divulgation», poursuit le directeur. Brice Chamouleau, doctorant en civilisation espagnole, est très investi dans les activités de l’école doctorale. Il a notamment organisé une journée sur le thème «Narration et lien social», une expérience très enrichissante. «Cette journée a été marqué par la participation de doctorants venus d’autres universités et a donné lieu à des débats très riches et qui peuvent déboucher sur d’autres perspectives de recherche. Surtout, ces séminaires permettent de ne pas se sentir isolé dans ses travaux et de faire partie d’une communauté de recherche vaste et qui ne se limite pas à la région bordelaise.»

Des journées de la recherche ouvertes à un plus large public

Qu’en est-il d’une diffusion plus large des travaux de recherche vers un public de non-spécialistes ? Première difficulté : celle de transposer des sujets pointus en un langage accessible. Et certaines disciplines sont, de fait, plus en lien avec la société civile que d’autres. «Nous, les sociologues, sommes sans cesse sollicités par le secteur scolaire, hospitalier ou celui de l’entreprise, reconnaît Patrick Baudry, ancien vice-président du conseil scientifique. La diffusion de notre expertise est plus facile que pour celle d’un spécialiste du théâtre de Beckett ou de littérature antique.» Des initiatives du type «Journées de la recherche », ouvertes à un large public, ont eu un résultat mitigé en termes de fréquentation, estime encore Patrick Baudry. «C’est une initiative intéressante, mais on a un peu l’impression de parler surtout à nos collègues chercheurs plutôt qu’à un public extérieur», analyse Pierre Guibert, directeur de l’IRAMAT.

«Toucher le contribuable ou le citoyen est compliqué : cela ne peut se faire qu’à certaines occasions comme la Fête de la science ou du patrimoine»

Et d’ajouter : «Toucher le contribuable ou le citoyen est compliqué : cela ne peut se faire qu’à certaines occasions comme la Fête de la science ou du patrimoine.» La localisation du campus, éloigné du centre-ville, ne facilite probablement pas les choses. «Même reliée par le tramway, l’université est toujours perçue comme hors ville, c’est à nous de nous déplacer et c’est ce que l’on fait régulièrement.» Et l’ancien vice-président du conseil scientifique de citer des événements à la libraire Mollat, au Goethe Institut, au festival du film d’histoire de Pessac, au CAPC (le musée d’art contemporain) ou encore au centre d’architecture Arc en rêve. 

Quelle structuration sur le long terme ?

« Il s’agirait désormais de dépasser les sollicitations ponctuelles pour mieux les structurer à long terme», préconise Patrick Baudry. Des partenariats ont été signés, par exemple avec les archives départementales ou avec Arc en rêve. Les financements du conseil régional comportent quant à eux toujours un volet lié à la sensibilisation des travaux auprès du public, qui se décline par exemple avec des interventions dans les lycées ou par le biais de montage d’expositions à l’espace Cap sciences. Une incitation qui commence à porter ses fruits. «Nous sommes de plus en plus sollicités comme financeur sur des projets de valorisation ou de transfert de technologie», confie Emmanuelle Vignaux, chargée de mission SHS au conseil régional d’Aquitaine.

Une valorisation économique encore balbutiante

Pour l’instant, le versant économique de la valorisation des travaux de recherche n’est pas encore très développé. «Beaucoup d’enseignants-chercheurs sont encore réticents à une réflexion sur l’utilité de leur propre-savoir, admet Patrick Baudry. Ils craignent que l’on réduise leurs travaux à un mode d’emploi.» La recherche en SHS donnent en effet rarement lieu au dépôt de brevets de recherche. Le laboratoire Ausonius fait figure de pionnier avec sa cellule de transfert technologique Archeotransfert . Les projets mis en œuvre notamment avec l’entreprise Immersion portent sur des applications dans le domaine de la muséographie notamment.

«De nombreuses publications de recherche sont éditées par des maisons d’édition privées avec le soutien financier de l’établissement, mais sans retour sur investissement», déplore de son côté Jacques Prud’homme. Le responsable de la valorisation de l’université souhaite soulever cette question de la redistribution des royalties et envisage une véritable politique de communication pour soutenir la diffusion des ouvrages. «À l’exception de celles de Rennes, la plupart des presses universitaires en France ne sont pas engagées dans cette démarche commerciale et marketing», relève Jacques Prud’homme.

Plus largement, face à l’autonomie des enseignants-chercheurs et à la légitime défense de leurs droits d’auteur, l’adoption d’une stratégie scientifique d’établissement qui défende les intérêts collectifs de l’université est complexe à mettre en oeuvre. D’autant plus complexe que, selon Guillaume Leblanc, cette politique doit s’articuler sur trois niveaux : celui de l’université avec la définition d’axes prioritaires de recherche, celui des équipes de recherche, et enfin celui individuel de l’enseignant-chercheur. À Bordeaux 3 comme ailleurs, le chemin de la valorisation est long et semé d’embûches.

Dossier réalisé par Mathieu Oui

Juillet 2012

(1) Pour en savoir plus sur le projet LaScArBx  : http://media.enseignementsup-recherche.gouv.fr/file/Fiches_Labex/90/5/LaScArBx_171905.pdf .

(2) Guillaume Blanc avait été élu vice-président du conseil scientifique à la suite des dernières élections invalidées par le tribunal administratif.


Dossier réalisé par Mathieu Oui | Publié le

Vos commentaires (0)

Nouveau commentaire
Annuler
* Informations obligatoires