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Prépa "égalité des chances" : oser l'ENA, intégrer la haute fonction publique

Isabelle Maradan
Publié le
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Le site parisien de l'ENA, avenue de l'Observatoire - janvier 2016
La classe prépa "Égalité des chances" portée par l'ENA accueille 20 étudiants dans ses locaux parisiens, derrière le Luxembourg. // ©  Isabelle Maradan

Après sept ans d’existence, le bilan de la classe prépa "Égalité des chances" portée par l’ENA est double. Si quatre étudiants seulement, sur 89, ont rejoint la prestigieuse école strasbourgeoise, 40 ont décroché un concours de la haute fonction publique. Zoom sur ce dispositif, à l'occasion du lancement des "Parcours d’excellence" par Najat Vallaud-Belkacem, le 18 janvier 2016.

Dans les beaux quartiers de Paris, à quelques mètres du Jardin du Luxembourg, 20 étudiants prennent en note les conseils dispensés par un haut fonctionnaire en costume cravate pour "démythifier le grand O", le grand oral du concours externe de l’ENA. Son public - 10 femmes et 10 hommes, en jeans et pulls - adhère, alternant écoute attentive, questions et rires. "C’est le meilleur cours !" chuchote une étudiante. L’enseignant est lui-même énarque, comme 18 des 20 intervenants au sein de cette classe prépa un peu particulière, portée par l’École nationale d’administration.

Une prépa et un accompagnement financier

Créée en 2009 pour des étudiants boursiers méritants, elle accueille cette année des enfants de parents agriculteurs, employés, aide-soignante, enseignants… Âgés de 24 ans en moyenne, ils ont été sélectionnés sur dossier – 187 étudiants ont candidaté en 2015 – puis via un oral, sur leur niveau (14/20 minimum à leur master 2), leur potentiel, leur motivation et leur personnalité.

Non franciliens pour 60% d’entre eux, ils bénéficient de cet enseignement individualisé d’octobre à juin, mais aussi d’un logement, d’aides financières, d’un ordinateur, de livres… Ce qui représente un investissement de 13.000 euros par an et par élève, financés par l’ENA. "Ajoutez 1.000 euros et vous obtenez le revenu fiscal de ma mère, employée", plaisante l’un des élèves.

La majorité de la promo est issue d’un IEP (Institut d’études politiques), "de province" précise sa voisine, en mimant "ces guillemets qui [l]’agacent et en disent long". "Être ici vous place dans le ‘monde parisien’. En dehors de Paris, c’est impossible d’avoir l’ENA !" poursuit-elle, sans être contredite. Un tiers d’entre eux vient de l’université.

4 admis à l'ENA, 8 admissibles

Sur les 89 étudiants qui ont suivi cette prépa depuis sa création, quatre ont décroché une place sur les bancs la prestigieuse école de l’administration publique. Huit ont été admissibles. Un faible pourcentage que tempère Éric Pelisson, directeur de la formation à l’ENA, depuis 2013.

"Sur les 130 élèves passés par la prépa de l’université Paris 1, 14 ont intégré l’ENA en 2015. Quant à Sciences po, ils étaient 25 admis sur près de 500 étudiants en prep’ENA", rappelle-t-il, citant les deux prep'ENA qui envoient le plus d’étudiants à l’ENA, dont le taux de sélection à l’entrée est d’un sur 15.

L’admission de quatre étudiants depuis l’existence de cette prépa "Égalité des chances" permet à ses élèves d’oser dire : "Pourquoi pas moi ?" Alors qu’aucun ne l’imaginait lorsqu’il était au lycée. "C’est inaccessible et j’y serai", "c’est possible, parce que j’ai déjà réalisé plein de choses que je ne pensais pas faire", confient deux préparationnaires.

Dans le viseur : l’ENA, mais pas seulement

"Aucune des 12 prépas en France ne prépare qu’à l’ENA, souligne Éric Pelisson, ex-enseignant en histoire-géographie en zone d’éducation prioritaire. Les étudiants préparent également d’autres concours : administrateur des assemblées, administrateur territorial ou encore conseiller des affaires étrangères. Notre objectif est de diversifier l’origine sociale de l’ensemble des grands concours de la fonction publique."

Depuis le lancement de cette prépa, 39 élèves ont été admis à un concours A+, 28 à des concours A. Optimistes, mais pas naïfs, tous les élèves préparent d’ailleurs un "plan B" de ce type.

Etudiants en classe prépa

Sciences po, un incontournable

Même au sein de cette prépa "Égalité des chances", ceux qui viennent de Sciences po Paris ont une longueur d’avance que 26 semaines de cours ne suffisent pas, selon eux, à compenser.

Parmi les quatre admis issus de la prépa "égalité des chances", la moitié est passée par l’IEP parisien. Comme 80% des admis à l'ENA. "À Sciences po Paris, vous entendez parler de l’ENA dès la première année", souligne l’un des trois élèves de la prépa à avoir suivi sa deuxième année de master à l'institut parisien.

Sciences po Paris a le monopole des stages dans la haute fonction publique.

Au bon niveau en langue vivante et à la formation pluridisciplinaire qu'apporte l'institut parisien, s'ajoute l'accès à une expérience clé pour entrer à l'ENA : le stage au sein de la haute fonction publique. Pour réussir le concours, "il faut un excellent niveau académique, des connaissances très larges et approfondies en droit et en économie, mais aussi connaître le fonctionnement de l’administration", détaille Pauline Pannier, énarque, coordinatrice pédagogique de cette CP’ENA.

"Les propositions de politiques publiques attendues au concours, ça ne peut pas s’inventer !" lance un élève. "Le problème, c’est que Sciences po Paris a le monopole de ces stages. Par l’université, c'est impossible d’en décrocher un", soutient une étudiante.

Un réseau grâce à la prép’ENA

L'expérience de Lisa, 27 ans, un M2 en droit public sécurité-défense de l’université Paris 2 en poche, le confirme. Ce n’est pas son cursus universitaire qui lui a permis de décrocher son stage à l’ambassade de France en Australie, mais sa rencontre avec un ambassadeur, lors d’un précédent stage dans un cabinet d’avocat.

Avec un M2 recherche en droit public validé à Lyon 3, Florent, 24 ans, assure, quant à lui, devoir son stage au Conseil d’État, "à la lettre de recommandation d’une personne rencontrée là-bas pour mon mémoire". "Sur dossier, je n'aurais jamais été pris", insiste-t-il.

Ceux qui n’ont pas encore eu l’occasion d’une telle expérience comptent sur la fréquentation des énarques, coachs et professeurs de cette prép’ENA pour leur ouvrir des portes cette année. Quitte à "redoubler".

L'oral de l'ENA n’est rien de moins qu’une forme de discussion bourgeoise.

Le capital social en question

Autre faiblesse ressentie par une étudiante : "on n'acquiert pas la solide culture générale et administrative, ni les codes de bonne conduite nécessaires à l’université". Du côté des enseignants de la CP’ENA, on assure toutefois qu’il n’y a "rien à rattraper du tout à ce niveau pour ces étudiants très éduqués".

"À l’oral de l’ENA on peut demander quel est votre vin ou votre morceau de Bach préféré", complète une étudiante, évoquant "des codes culturels très marqués socialement". Selon son voisin, cet oral n’est rien de moins qu’une "forme de discussion bourgeoise". Une forme de discussion à laquelle il compte bien se former, faute de l’avoir acquise dans son milieu familial.

Des "Parcours d'excellence" pour les élèves de milieu modeste
Najat Vallaud-Belkacem a annoncé le lancement des "Parcours d'excellence", le 18 janvier 2016. Ces derniers visent à généraliser l’accompagnement des collégiens de REP+ volontaires, de la 3e à la terminale, vers l'enseignement supérieur ou le monde du travail. Pierre Mathiot a été missionné sur le sujet en tant que délégué ministériel, comme l'annonçait EducPros.

- Le dossier de presse du ministère
- Notre article : Najat Vallaud-Belkacem va missionner Pierre Mathiot sur les Parcours d’excellence

Isabelle Maradan | Publié le

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