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La qualification des enseignants-chercheurs, une étape nécessaire mais critiquée

Camille Stromboni
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La rentrée des étudiants en première année d'histoire, à l'université Paris 4 (Sorbonne), sur le site Clignancourt (septembre 2013)
Ouvert depuis le 14 septembre 2015, le scrutin des élections du CNU s'achève le 14 octobre. 2.320 membres élus seront ainsi renouvelés. // ©  E. Vaillant et C. Stromboni

La qualification des enseignants-chercheurs garantit une homogénéité au niveau national et protège du localisme, soulignent les enseignants-chercheurs qui ont répondu à notre appel à témoignages, à l'occasion des élections du CNU dont le scrutin s’achève le 14 octobre 2015. Mais ce processus comporte de nombreuses limites. Verbatims.

La qualification doit-elle être maintenue ? La réponse est oui, d'après la quarantaine d'enseignants-chercheurs qui ont répondu à l’appel à témoignages lancé par EducPros. Une majorité d'entre eux soutient ce processus de recrutement et de promotion, porté par le CNU (Conseil national des universités), qui renouvelle ses membres élus à l'automne 2015.

une homogéneité à l'échelle nationale

La qualification "garantit la qualité d'une candidature, de façon collégiale et par les pairs", souligne un enseignant-chercheur de littérature de l'université de Limoges.

"C'est à peu près la seule et la dernière garantie d'homogénéité nationale des corps d'enseignants-chercheurs, puisqu'ensuite les recrutements se font localement", ajoute une collègue en psychologie de Paris-Descartes.

"C'est aussi une manière de rappeler que les universitaires sont au service de l'État et de la population avant tout, et non pas seulement de l'université lambda où ils vont être recrutés", estime un enseignant-chercheur d'Orléans.

Un garde-fou contre le localisme

"La procédure n'est pas parfaite, loin de là, mais elle a le mérite d'être un garde-fou contre les dérives du localisme", estime un juriste. Elle permet de "soumettre les candidatures à une instance nationale plus objective que les instances locales, soumises à l'influence des présidents d'université", ajoute un confrère de Paris 2.

"Un pare-feu contre le copinage", complète un enseignant-chercheur en géosciences nantais, afin d'éviter "toutes les dérives des directions d'universités et d'écoles, qui pourraient recruter arbitrairement des proches ou des personnels qui leur seraient ensuite subordonnés car ils leur devraient complètement leur recrutement, confirme un collègue en informatique de l’INPT (Institut national polytechnique de Toulouse). Ceci s'est largement produit au niveau BIATOS dans le passé et se poursuit toujours sur des CDD et CDI non-fonctionnaires."

"Si la qualification par le CNU n'existait pas, la charge financière de cette mission fondamentale serait reportée sur les établissements qui, incapables de l’assumer, mettraient certainement en place des procédures localistes insupportables et ne reposant scientifiquement sur rien", pointe également un professeur d’informatique de Besançon.

La procédure n'est pas parfaite, loin de là, mais elle a le mérite d'être un garde-fou contre les dérives du localisme.

Des règles floues et différentes selon les sections

Une qualification jugée indispensable, à condition d'évoluer, soulignent de nombreux universitaires. "On sent bien aujourd'hui une tension entre les universités qui voudraient avoir une autonomie complète sur leurs ressources humaines, et appliquer des traitements différents aux différents enseignants-chercheurs, et une vision nationale défendue par le CNU, qui unifie le corps des enseignants-chercheurs. Cependant, la qualification est vécue très différemment suivant les sections (certaines qualifient largement alors que d'autres très peu) et on peut constater certaines dérives dans des sections qui s'arrogent le droit de juger le contenu des recherches et non leur qualité. Je pense qu'il vaut mieux en parler et résoudre ces dérives plutôt que de les prendre pour prétexte afin de supprimer la qualification", analyse un physicien de l’UPMC (université Pierre-et-Marie-Curie).

De nombreux enseignants soulignent en effet le flou des règles appliquées. "Des dérives, non, mais un manque de clarté au niveau des exigences en enseignement et en recherche pour chaque section", constate un collègue en sciences de l’éducation,évoquant son expérience. "Après l'obtention d'un doctorat en psychologie, sur un thème en éducation, j'ai demandé la qualification aux fonctions de maître de conférences en 70e section [sciences de l’éducation]. N'ayant pas le nombre de publications pour la 16e [psychologie], je n'ai pas pu demander la qualification dans ces deux sections", raconte-t-il.

"Les critères de sélection (ou d'exclusion) diffèrent d'une section à l'autre et ne sont pas clairement définis : cursus obligatoirement requis, volumes d'enseignement dans la discipline, nombre de publications en premier auteur en thèse, en post-doc... " confirme un enseignant-chercheur en biochimie et biologie moléculaire.

Quid de la pédagogie ?

Quant à la prise en compte des différents volets du métier d'enseignant-chercheur dans cette qualification, et précisément la compétence pédagogique, les points de vue des universitaires varient fortement. Si certains répondants estiment que cette dimension a été examinée lors de leur recrutement, beaucoup soulignent que la recherche reste prédominante.

Ils sont en outre nombreux à confier leur impossibilité à se prononcer à ce sujet. "Cette question est biaisée : les candidats à la qualification ne peuvent pas savoir exactement comment leur dossier est examiné", juge un biologiste bordelais.

"'Examiné ?' Que veut dire 'examiné', renchérit un juriste francilien. Quand l'examen porte sur le seul CV et se résume grosso modo à l'intitulé du cours, le nombre d'heures et le public ? C'est une blague ! Si on voulait valoriser cet aspect, il faudrait demander un plan de cours, un syllabus, une bibliographie commentée, voire les notes de cours ! On voit bien que l'examen sur les publications est autrement plus crucial, puisqu'on demande de joindre la copie des publications. Le reste n'est que poudre aux yeux."

Une procédure coûteuse et inefficace
Si la majorité des répondants à notre appel à témoignages défendent la qualification, certains enseignants-chercheurs prônent quant à eux la suppression de la qualification. "Elle est inutile, car elle est pratiquée comme un second "jury de thèse". Le prétexte donné est qu'en l'absence de ce premier tri, les comités de sélection auraient trop de dossiers à traiter : mais leur autonomie est à ce prix", défend un professeur de philosophie de l’université de Grenoble Alpes.

"C'est un processus coûteux, en temps et en ressources humaines, qui n'apporte pas grand-chose dans les disciplines du groupe 'sciences et techniques' en CNU tout au moins, puisque le taux de qualifiées est de 8/10. [...] Et cela envoie un mauvais signal vers le secteur privé qui est, qu'on le veuille ou non, censé absorber 70 à 80% des docteurs, puisque l'on sous-entend que 35 ou 40% des docteurs (toutes sections confondues) ne sont pas 'au niveau' pour travailler dans le public. Et on voudrait en revanche que le privé les trouve au niveau ?" interroge un enseignant-chercheur en science des matériaux du Cnam.

Sans oublier le frein à l'interdisciplinarité. "Le dispositif de la qualification (franco-français en diable !) rigidifie les disciplines : si on passe de sociologie en esthétique, on est un 'dossier exotique'. Au moment où tout le monde n'a que le mot 'interdisciplinarité' à la bouche, ça fait tache", grince un juriste parisien.
Les élections du CNU
- Le scrutin se déroule par correspondance du 14 septembre au 14 octobre 2015 et permet de renouveler 2.320 membres élus (titulaires et suppléants).

- La loi sur l'enseignement supérieur et la recherche, votée à l'été 2013, a maintenu la qualification et prévu la remise d'un rapport du gouvernement au Parlement, dans un délai de deux ans, rapport qui devait formuler des propositions en vue d'améliorer le recrutement, la formation et le déroulement de la carrière des enseignants-chercheurs.

- Loi ESR : faut-il supprimer la qualification ? (juin 2013)

Camille Stromboni | Publié le

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