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De Stanford à Paris : comment s'est disséminée la pensée design

Étienne Gless
Publié le
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La D.School de Stanford // DR
La D.School de Stanford // DR

Né dans la Silicon Valley, le design thinking a connu une véritable accélération depuis cinq ans. Retour sur l'histoire et la diffusion de ce concept aujourd'hui en vogue dans nos établissements d'enseignement supérieur.

Au cœur de la pensée design, il y a cette idée d'innover ensemble en croisant des compétences interdisciplinaires. Faire travailler les élèves sur des projets réels pour créer de la valeur dans des secteurs économiques traditionnels, mais aussi pour réfléchir sur des thèmes comme le handicap, les pays en voie de développement, l'énergie ou l'environnement... Cet état d'esprit design se diffuse partout dans le monde. On le retrouve par exemple au MIT, qui dispose d'un D-Lab. Mais aussi en Italie avec l'Alta Scuola Politecnica créée par l'École polytechnique de Milan : au menu, mixité disciplinaire, contexte et enjeux réels.

L'important est de créer à chaque fois l'environnement idéal, physique, social et émotionnel, qui permette à ces équipes d'innover. Ce qui bouscule les méthodes d'enseignement... et les enseignants ! "Notre job comme enseignant est de créer les conditions idéales pour nos étudiants pour innover", explique Larry Leifer, qui gère le prestigieux programme international Design innovation à Stanford.

La pensée design a encore connu un essor phénoménal depuis quelques années avec la crise de 2008-2009. Au seuil des années 2010, plusieurs livres en rafale sont publiés sur le sujet. Deux ont beaucoup compté dans sa diffusion. "The Design of Business" a été écrit par Roger Martin, directeur de la Rothmans School à l'université de Toronto de 1998 à 2013, et également consultant d'entreprise qui a aidé P&G, le roi des produits de grande consommation, à repenser son business model.

Quant à "Change by Design", il est signé Tim Brown, cofondateur en 1991 avec David Kelley d'Ideo, célèbre cabinet d'innovation design basé à Palo Alto. Tim Brown est souvent présenté comme le père fondateur du design thinking. Sa définition ? "Le design thinking est une discipline qui utilise la sensibilité et les outils du designer pour permettre à des équipes pluridisciplinaires d'innover en mettant en correspondance les attentes des utilisateurs avec ce qui est faisable technologiquement et viable économiquement." Un article de Tim Brown publié dans la Harvard Business Review contribue à populariser fortement la notion de design thinking à travers le monde.

Notre job comme enseignant est de créer les conditions idéales pour nos étudiants pour innover (L. Leifer)

Les d-Schools conquièrent Stanford, Berlin et même Paris

La diffusion de l'état d'esprit design dans l'enseignement supérieur doit encore beaucoup à Hasso Plattner, le cofondateur allemand des logiciels Sap. Un des hobbies de l'entrepreneur milliardaire est de créer des écoles quand l'offre existante ne lui convient pas. Pour diffuser l'état d'esprit design, il a ainsi déboursé à titre personnel 35 millions de dollars en 2005 pour créer la première d-school à Stanford, le Hassso Plattner Institute of Design at Stanford. Le mythe fondateur de la D-School a même été rédigé dans la plus pure tradition des success stories californiennes, sur une nappe en papier de restaurant : la D-School doit préparer les étudiants à être les penseurs, mais aussi les acteurs de l'innovation de rupture. L'état d'esprit design doit inspirer des équipes pluridisciplinaires, favoriser les collaborations entre étudiants, corps professoral et industries, et s'attaquer à des projets en utilisant le prototypage pour imaginer de nouvelles solutions.

Le  premier cours de design thinking à Stanford fut le fruit d'une collaboration entre un professeur de la School of Mechanical Engineering et un de la Graduate School of Management qui ont fait travailler ensemble leurs élèves. "Design for Extreme Affordability" était né. Ce cours fondateur (très populaire et surnommé "Extreme") concerne actuellement 40 étudiants par an et donne lieu à une dizaine de projets dits de "transformation". Durant deux trimestres, les étudiants sont envoyés à travers le monde pour observer les usagers, tester des innovations et changer la vie de villageois en Afrique ou Amérique latine, ou de patients dans un hôpital.

Après la D-School de Stanford, Hasso Plattner crée une d-school à Potsdam, en Allemagne, en 2007. Une autre a ouvert en Finlande, un pays qui possède déjà une forte culture design. La Design Factory  bénéficie de 7 millions d'euros d'investissement du gouvernement finlandais pour permettre à des équipes pluridisciplinaires de répondre à des projets donnés par les entreprises. En 2010, l'université technologique d'Helsinki, l'école de commerce et l'école supérieure d'art, d'architecture et de design ont même carrément fusionné pour donner naissance à Aalto University, du nom d'un fameux designer finlandais.

"C'est un peu comme si en France on fusionnait HEC, les Beaux-Arts et Polytechnique !", ironise Véronique Hillen, directrice académique du département génie industriel de l'École des Ponts ParisTech et présidente de la d-school Paris-Est, opérationnelle quant à elle depuis 2012. Le "design thinking", mode de pensée divergente, "out of the box", a réussi à prendre au pays de Descartes... qui est aussi celui de Philippe Starck.


Étienne Gless | Publié le

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