Newsletter

Rentrée 2013 : comment les établissements du supérieur s'adaptent aux nouveaux bacheliers scientifiques

Sophie Blitman
Publié le
Envoyer cet article à un ami
HEI Lille - Des lycéens découvrent les études d'ingénieurs lors de l'opération Essai ©S.Blitman - février 2013
HEI Lille - Des lycéens découvrent les études d'ingénieurs lors de l'opération Essai ©S.Blitman - février 2013

Lundi 17 juin 2013 : première épreuve du bac général. Tandis que la réforme du lycée, qui a fortement touché les scientifiques, arrive à son terme, les responsables de l'enseignement supérieur font le point sur l'impact de ce nouveau profil de bacheliers sur leurs filières. Avec l'idée de s'adapter, sans renier leurs exigences.

Il n'y a pas de doute. La réforme du lycée aura des conséquences importantes sur le profil des bacheliers scientifiques 2013. Et cela va au-delà de la crainte rituelle d'une baisse du niveau en sciences, qui avait notamment inquiété la CGE (Conférence des grandes écoles).

nouveaux bacheliers S : Des connaisSances plus étendues mais moins pointues

Pour les responsables des filières scientifiques de l'enseignement supérieur, le nouveau cru de bacheliers devrait tout d'abord avoir abordé davantage de notions que leurs prédécesseurs. "Nous sommes conscients que les programmes du lycée traitent un spectre de connaissances plus larges, et donc nécessairement moins pointues dans certains domaines, avance Marc Renner, directeur de l'Insa Strasbourg, par ailleurs référent pour le recrutement au sein du groupe Insa. Cela peut être vu comme un inconvénient, mais il y a un avantage : développer une plus grande curiosité chez les élèves, qui auront abordé des sujets plus variés."

Par exemple, poursuit-il, "ils creuseront moins l'application des efforts sur un solide mais auront des connaissances plus larges sur la mécanique des matériaux et leurs usages. Ils auront aussi des notions concernant la transmission de l'information, qu'il s'agisse de téléphonie, de wifi, de stockage des données…"

S'il pense que cette diversité pourra aider les jeunes à mieux s'orienter, le directeur des classes préparatoires de CPE Lyon, Sébastien Gagneur, se montre néanmoins plus sévère, estimant que "la tendance des nouveaux programmes est au saupoudrage : le niveau en mathématiques risque d'être moins élevé, et les élèves auront visiblement moins approfondi certaines notions. Par exemple, la technique d'analyse chimique complexe comme la RMN [résonance magnétique nucléaire], qui n'était jusque-là étudiée que dans l'enseignement supérieur, fait désormais partie du programme de terminale S. Cependant, elle n'est abordée qu'en surface, ce qui suppose d'y revenir en classe préparatoire."

La tendance des nouveaux programmes est au saupoudrage (S. Gagneur)

Des bacheliers S moins techniciens

Côté CPGE (classes préparatoires aux grandes écoles), Sylvie Bonnet, présidente de l'UPS (Union des professeurs de classes préparatoires scientifiques), estime que "d'une manière générale, les programmes de terminale S sont moins tournés vers la technicité et la modélisation qu'auparavant. En physique-chimie, notamment, l'idée du ministère est de former des 'passeurs de sciences' capables de comprendre des statistiques dans la presse et, plus globalement, l'actualité scientifique et technique." Dans cette perspective, les élèves sont davantage attendus sur leur capacité à analyser des documents scientifiques qu'à effectuer des calculs.

Une fois en CPGE, ils devront néanmoins franchir cette étape : "Les phénomènes physiques sont modélisés par des équations qui permettent d'établir des prédictions sur le comportement d'un objet, explique Sylvie Bonnet. C'est par le calcul que l'on peut, par exemple, faire en sorte d'envoyer un satellite autour de la Terre."

Un changement de raisonnement

Au-delà du contenu des programmes de la voie S, les responsables insistent sur un changement important dans la manière d'aborder les notions. "Alors qu'auparavant on partait du fondement théorique pour comprendre un phénomène physique, l'accent est davantage mis aujourd'hui sur l'expérimentation, la description de phénomènes sans forcément plonger dans l'analyse mathématique", résume Sébastien Gagneur.

De même, "le raisonnement mathématique semble moins fondé sur la démonstration, observe Jean-Marc Broto, président de la CDUS (Conférence des doyens et directeurs des URF scientifiques). Or, celle-ci est importante non seulement en mathématiques, mais aussi parce qu'elle permet d'apprendre la rigueur scientifique." Et de conclure : "On ne sait pas vraiment comment vont raisonner les futurs bacheliers."

Quelle évolution des contenus dans le supérieur ?

Quelles évolutions les établissements d'enseignement supérieur ont-ils prévues pour se mettre à la page de ces futurs étudiants ? Afin d'assurer la continuité avec la réforme du lycée, les programmes des CPGE ont été revus, en accord notamment avec la CGE, qui souhaitait en particulier maintenir un niveau d'abstraction élevé.

Officiellement publiés fin mai 2013, les nouveaux programmes sont "adaptés au bachelier 2013", estime l'UPS. "Nous allons accueillir les élèves avec leur bagage : leur parcours en classe préparatoire sera lissé en tenant compte de ce qu'ils sont, tout en les préparant à suivre une formation en grande école, assure la présidente de l'association Sylvie Bonnet. La perte de technicité n'est pas ce que les écoles mettent en avant. Néanmoins, elles comptent sur nous pour que les élèves ne soient pas seulement dans le qualitatif mais aussi dans le quantitatif et sachent, par exemple, calculer une primitive ou résoudre une équation différentielle simple."

Le groupe Insa, quant à lui, a profité de la réforme du lycée pour retravailler le rythme de formation et définir une première année très généraliste, largement commune aux cinq écoles. "C'était un besoin, nous avons saisi cette opportunité", explique Marc Renner. À partir de la rentrée 2013, la formation des nouveaux bacheliers se focalisera sur le travail en groupe, l'autonomie et la recherche d'informations pertinentes. Des compétences qui, selon Marc Renner, "correspondent assez bien, me semble-t-il, aux évolutions du baccalauréat, qui sont elles-mêmes liées aux évolutions de la société".

De possibles allÉgements et remises à niveau

Dans d'autres écoles d'ingénieurs postbac, le programme du cycle préparatoire est calqué sur celui des CPGE. C'est le cas, notamment, de la plupart des écoles de la FESIC. À la différence près que les élèves sont évalués en contrôle continu.

"Dans la mesure où nous ne préparons pas nos élèves à un concours, nous ne sommes pas tenus à tout prix de traiter le programme dans ses moindres détails, souligne Sébastien Gagneur : on passait déjà sous silence certains chapitres qu'il ne nous semblait pas utile de traiter dès le cycle préparatoire. S'il faut laisser 20% de côté pour que les élèves apprennent mieux, nous le ferons. Nous en informerons les responsables du cycle ingénieur qui proposeront peut-être davantage de séances de remédiation, sur le modèle de celles qui existent déjà, voire les généraliseront si besoin."

De même, à l'université, des remises à niveau pourront également être organisées en fonction des besoins, et les programmes allégés de manière à approfondir les points difficiles. "Ce qui est important, c'est que les notions essentielles puissent être bien intégrées par les étudiants", relève Jean-Marc Broto.

Des enseignants prêts à s'adapter

Plutôt rassurants, les responsables d'établissements d'enseignement supérieur comptent également beaucoup sur les enseignants pour s'adapter aux nouveaux bacheliers – comme ils l'ont toujours fait : "Ce n'est pas une révolution. Nous nous adaptons toujours à nos publics", insiste Sylvie Bonnet.

"Nous sommes un peu dans le flou sur cette nouvelle génération qui va arriver dans nos écoles", confie également Sébastien Gagneur pour qui "2013-2014 va être une année expérimentale". Cependant, comme la plupart des responsables de formation, l'enseignant de CPE Lyon n'est pas inquiet : "Les enseignants sont prévenus, les étudiants attendus."

À l'université, dans la mesure où la première année de licence fonctionne beaucoup sur le mode du contrôle continu, "nous nous rendrons compte assez rapidement du niveau des élèves, affirme Jean-Marc Broto. En outre, les cours de sciences étant aujourd'hui de plus en plus dispensés en petits groupes, sous forme de TD, cela facilite les choses. Les enseignants pourront adapter leur discours sans baisser le niveau."

Ce n'est pas une révolution. Nous nous adaptons toujours à nos publics (S. Bonnet)

Relativisation

En définitive, les responsables de formation appréhendent la rentrée 2013 avec recul et philosophie, à l'image de Marc Renner : "Nous n'avons pas toutes les clés, mais ce n'est pas la première évolution depuis vingt ans", rappelle-t-il. Pour le directeur de l'Insa Strasbourg, il revient aux établissements "de trouver la manière de faire progresser tous ces nouveaux bacheliers et de révéler ce qu'ils auront en plus de leurs prédécesseurs. Dans tous les cas, il faut aller dans cette dynamique, et ne surtout pas nager à contre-courant."

Reste à voir comment réagiront les entreprises, qui recruteront des scientifiques et ingénieurs titulaires de ce nouveau bac, à l'issue de leur formation supérieure.


Sophie Blitman | Publié le

Vos commentaires (3)

Nouveau commentaire
Annuler
* Informations obligatoires
Viviane Micaud.

Je redis ici, ce qui est dit plus haut en langage politiquement correct. La réforme du lycée de Châtel est une catastrophe pour les études scientifiques. Les heures de mathématiques et de sciences ont été diminuées au-deça du raisonnable et concentrées sur l'année de Terminale. Pour les mathématiques, c'est une catastrophe. Le programme est infaisable. Et la répartition inégale entre la Première et la Terminale ne permet pas la progressivité des apprentissages. Pour la physique, c'est une catastrophe car le programme est du niveau de sciences et vie junior et ne permet nullement de tester son goût et ses compétences pour la physique. Par ailleurs, elle est extrêmement pour ceux qui n'ont pas acquis les compétences nécessaires uniquement aux hautes études littéraires. Le diagnostic qui a conduit à la réforme Chatel était faux. Il est parti dans l'idée que les bons élèves allaient en filière S pour le prestige, alors qu'il y allait car c'est une filière généraliste qui permet toutes les orientations. Elle donne les mêmes capacités à poursuivre des carrières littéraires que la L :25% des élèves de Khagne, la plus élitiste des filières littéraires viennent de S! Le principe de solution proposé par Chatel était inopérant. Les élèves étaient sensés pouvoir changer plus facilement de filières après une première générale. Or ce n'est pas plus et pas moins possible avant ou après la réforme. La raison est la manière dont se construisent les connaissances littéraires et mathématiques. Je fais remarquer que j'avais fais le diagnostic au moment de la présentation de la réforme Chatel. (Allez voir mon bloc sur wordpress). Là nous avons deux générations sacrifiées. Si rien n'est fait, ce sera la destruction du potentiel économique de la France qui sera à déplorer. Nous avons à innover pour faire face à la mondialisation, nous aurons à faire face à la fin de nombreuses matières premières dans les vingt-ans à venir. Il y a urgence à réagir : à remettre un programme en physique, à ré-équilibrer les apprentissages entre la Première et la Terminale

EG.

Je commente sur un exemple du texte : la RMN dans la chimie. Il est peut être beau d'aborder ce formidable outil qu'est la RMN. Mais qu'apporte la RMN à un lycéen ? Rien si il ne maîtrise pas les structures rencontrées en chimie orgnaique. De plus, l'expérience montre que les étudiants de licence peuvent avoir des problèmes pour s'approprier convenablement la RMN. Pourquoi la RMN au lycée ? On peut imaginer pour la culture générale... Qu'en reste t'il après le lycée ? Très peu de chose. C'est une démarche qui donne beaucoup d'informations aux lycéens sans leur permettre d'avoir la réflexion scientifique (faute de connaissances). Ils sauront que ça existe, mais ne sauront pas l'utiliser et ne sauront pas comment ça marche. Conclusion : surcharge d'informations non maîtrisées. Ce n'est pas très scientifique. C'est presque à l'opposé de ce que l'on attend dans les cycles supérieurs. Quant à l'adaptation des enseignants du supérieur ? La question est "Quel en sera le coût ?". La politique actuelle des universités engendre une baisse du nombre d'heures dans une licence ou un master par souci d'économie...

verificator.

Imagine-t-on un hôpital pour lequel on ne formerait que des généralistes ? Bienvenue à l'Éducation nationale, de la 5e puissance économique mondiale.