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Richard Descoings : “Pour beaucoup d’élèves et de professeurs, le lycée professionnel, c’est un peu le ‘lycée pour les nuls’”


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Le texte ci-dessous est extrait de l’ouvrage de Richard Descoings “Un lycée pavé de bonnes intentions”, partie V (Quels choix pour l’avenir), chapitre 13 (Un changement véritable de politique), pages 193 à 196.

« J’ai essayé de montrer que les lycées professionnels sont les grands oubliés de tous les débats politiques, intellectuels, culturels et médiatiques.

Or, il n’y a pas loin de 3.000 lycées qui proposent de l’enseignement professionnel sur les quelque 4.300 lycées que compte notre pays et ils accueillent près de 700.000 des 2,1 millions de lycéens.

Les lycées professionnels sont les lieux de notre Éducation nationale où échouent ou, au contraire, réussissent les jeunes des classes populaires et du bas des classes moyennes. D’eux proviennent la majorité des élèves “décrocheurs”, ceux qui quittent notre système scolaire sans qualification ou sans diplôme. D’eux dépend l’accès à un niveau d’étude et de formation qui permet effectivement une insertion à la fois professionnelle, sociale et citoyenne. Les lycées professionnels sont, avec l’apprentissage, une des clés permettant de lutter contre le chômage des jeunes, la pauvreté et l’exclusion d’une partie des nouvelles générations.

Notre cohésion sociale et notre prospérité économique à venir dépendront de la volonté politique et sociale de donner la priorité à la réussite des élèves de ces lycées-là.

Comment les revaloriser ? Non pas tellement en renforçant l’encadrement pédagogique : des trois branches du lycée (général, technologique et professionnel), les lycées professionnels connaissent le meilleur taux d’encadrement avec en moyenne 19 élèves par “division”, c’est-à-dire par classe entière.

Il me semble, en revanche, que quatre actions devraient être conduites simultanément. La première concerne l’image de ces lycées, présentée de façon souvent détestable dès le collège. Pour beaucoup d’élèves, et pardonnez-moi de le dire, pour beaucoup de professeurs, le lycée professionnel, c’est un peu le “lycée pour les nuls”. Cette représentation est incroyablement injuste lorsqu’on considère le travail qui est mené par les professeurs de lycée professionnel et les difficultés que leurs élèves ont à affronter : difficultés scolaires mais aussi difficultés d’argent, de logement, d’accès aux services publics, dont les transports et la culture. Ces élèves sont aussi ceux qui rencontrent le plus de difficultés dans la maîtrise des fondamentaux : n’est-ce pas justement la raison pour laquelle il faut les aider le plus ? Les Régions ont bien réussi à modifier l’image de l’apprentissage dans notre pays, grâce à une action d’information, d’explication et de promotion engagée en profondeur et dans la durée. Pourquoi le ministère de l’Éducation nationale et les Régions n’en feraient-ils pas de même avec les lycées professionnels ? En parlant des emplois qui existent aujourd’hui dans les entreprises et qui pourtant ne sont pas pourvus. Des emplois de demain pour lesquels nos entreprises auront concrètement besoin de jeunes de plus en plus qualifiés.

J’ai en tête l’exemple du lycée Alfred-Nobel de Clichy-sous-Bois, commune pauvre parmi les pauvres et qui a beaucoup fait parler d’elle (1). Dans cet établissement sont menées depuis plusieurs années des actions expérimentales ambitieuses à destination des élèves de la voie professionnelle. En partenariat avec de grandes entreprises comme Bouygues ou IBM, les équipes pédagogiques ont pris l’initiative de projets transdisciplinaires ; elles ont ainsi mobilisé leurs élèves autour de séjours d’études et humanitaires dans plusieurs pays d’Afrique et d’Asie. Chaque fois, les élèves sont responsabilisés et ont à mettre en œuvre leurs compétences aussi bien que leur esprit d’innovation, comme ils l’ont déjà fait pour l’organisation et l’équipement d’une médiathèque au Mali ou bien la conception et la fabrication, avec l’aide de professionnels, d’une maquette de robot pour l’industrie spatiale.

Avec quels résultats ? Au baccalauréat, le taux de réussite augmente radicalement (2) ; dans un établissement où jusqu’à la moitié des élèves de certaines filières professionnelles abandonnaient leur classe en cours d’année, le décrochage scolaire est réduit à presque rien (12 élèves sur 24 décrochaient avant la mise en œuvre de la pédagogie de projets, 1 seul a abandonné ses études, l’année suivante). Les stratégies d’évitement du lycée par les parents d’élèves s’affaiblissent, voire s’inversent. Au moment où la contrainte de la carte scolaire se desserre, le résultat est considérable. L’ambiance de travail a été restaurée, à tel point que la presse le classe désormais dans les vingt premiers lycées du département (3). »

(1) Les émeutes de 2005, qui ont entraîné que soit décrété l’état d’urgence en France, ont commencé à Clichy-sous-Bois. À l’origine de l’événement, le décès de deux adolescents, Ziad Benna (17 ans) et Bouna Traoré (15 ans), de Clichy-sous-Bois, morts par électrocution à l’intérieur de l’enceinte d’un poste électrique alors qu’ils étaient poursuivis par la police.
(2) Il augmente en pourcentage de 5 à 25 points par rapport aux résultats moyens attendus dans l’établissement.
(3) Classement de L'Express, avril 2010. Le classement France a été établi en additionnant les rangs obtenus par 1865 lycées d'après les indicateurs suivants établis par le ministère de l'Education nationale : taux de réussite au bac sur les trois dernières années (coefficient 2), capacité à faire progresser les élèves (coefficient 1), lycée sélectif ou accompagnateur (coefficient 1). La moitié de la note finale est due à la performance (taux de réussite au bac), l'autre moitié à la capacité du lycée à accompagner et faire progresser tous ses élèves. cette capacité est mesurée à partir du taux d'accès au bac, c'est-à-dire la probabilité qu'a un élève de seconde d'obtenir le bac à l'issue d'une scolarité effectuée dans le lycée et la proportion de bacheliers parmi les sortants. Est ainsi prise en compte la valeur ajoutée du lycée, c'est-à-dire ce qu'il a apporté par rapport au niveau initial des élèves qu'il a reçus.

25 août 2010


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