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Alain Boissinot : "Il est urgent de recréer une culture commune entre lycées et université"

Isabelle Dautresme
Publié le
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Alain Boissinot
Alain Boissinot // ©  Baptiste Fenouil/REA

Lutter contre l’échec en licence impose de rapprocher les lycées de l’université. Selon Alain Boissinot, ancien recteur de Versailles et ancien président du Conseil supérieur des programmes, cette convergence ne pourra se faire qu’au prix d’une refonte complète des parcours au lycée et d’un rapprochement des équipes pédagogiques.

D'après une étude réalisée par Opinionway pour LinkedIn, 3 jeunes sur 10 regrettent leur choix d'orientation, 22% se disent prêts à envisager une autre filière, et 25% se sont déjà réorientés au cours de leurs études. Comment expliquez-vous que tant de jeunes disent avoir été mal orientés ?

En France, nous avons tendance à réduire la question de l'orientation à celle de la politique d'orientation. Nous réfléchissons aux différents moyens de mieux informer les jeunes, mais le problème est beaucoup plus vaste. Il tient à l'architecture même du système éducatif. Les itinéraires conçus au lycée n'ont pas de prolongement cohérent dans l'enseignement supérieur. Travailler sur l'orientation implique donc de revoir les parcours, du bac - 3 au bac + 3.

Le système éducatif français est-il en mesure d'amener 60% d'une génération à un diplôme de l'enseignement supérieur ?

Cet objectif ne pourra être atteint qu'avec la contribution du bac professionnel : c'est le seul qui se développe. Ce qui n'est pas le moindre des paradoxes, la structure même de ce bac ne préparant pas à la poursuite d'études supérieures mais à l'insertion professionnelle.

Comme les bacheliers professionnels sont de plus en plus nombreux à souhaiter poursuivre des études, le ministère impose des quotas dans les STS. Ce qui, en soi, est une bonne chose, car quitte à ce que les bacheliers professionnels rejoignent l'enseignement supérieur, autant que ce soit là où ils ont le moins de risques d'échouer. Mais, c'est un peu court.

La question que nous devons nous poser est la suivante : n'orientons-nous pas trop d'élèves dans la voie professionnelle au détriment de la voie générale ? Avons-nous la bonne politique en fin de 3e ? Pourquoi avons-nous tant de mal à recruter dans la voie générale ?

J'entends, ici et là, crier à la baisse de niveau. Mais on ne peut pas à la fois évoquer cet argument pour refuser des élèves dans la voie générale et en même temps prétendre en amener davantage dans l'enseignement supérieur. Aujourd'hui, nous n'avons pas le vivier nécessaire pour alimenter l'enseignement supérieur à partir des seules filières conçues pour cela.

L'objectif d'amener 50% d'une génération à un diplôme de l'enseignement supérieur ne pourra être atteint qu'avec la contribution du bac professionnel.

Les bacheliers issus des voies générales et technologiques sont également nombreux à avoir du mal à trouver leur voie dans l'enseignement supérieur. Pourquoi, selon vous ?

Là aussi, à l'intérieur même des filières générales et technologiques, nous marchons sur la tête. La série S concentre à elle seule la majorité des élèves et pourtant, elle ne parvient pas à fournir suffisamment d'étudiants scientifiques. C'est aujourd'hui une filière généraliste pour bons élèves.

La filière ES souffre d'un déficit d'image dans l'enseignement supérieur
, au point que les grandes écoles de commerce peuvent se permettre de recruter des bacheliers S plutôt que ES. Quant à la filière L, elle est en complète déperdition. Il y a bien là un problème d'articulation entre le lycée et l'université.

Comment parvenir à une meilleure transition entre l'enseignement secondaire et le supérieur ?

Il est nécessaire de tout remettre à plat, en partant de l'enseignement supérieur. Il faut arrêter de réformer l'enseignement scolaire sans tenir compte de ce qui vient derrière ! Les cultures du supérieur et du secondaire sont en train de diverger.

Dans le supérieur, les champs de formation sont larges et l'interdisciplinarité courante. Dans le secondaire, les vieilles traditions ont la vie dure. La croyance en la nécessité d'un découpage disciplinaire y est toujours exacerbée. Nous sommes dans un système très conservateur.

Quelles seraient les meilleures pistes pour réformer ce système conservateur ?

Il y a deux approches possibles. La première s'inspire du modèle anglo-saxon. Il s'agit d'un système "à la carte", dans lequel chaque lycéen-ne compose son "menu" avec des modules de différentes matières. Dans ce modèle, il n'y a plus de séries. Le rôle du secondaire est, en effet, de faire découvrir les différentes disciplines et de donner des méthodes aux élèves. La spécialisation se construit progressivement, après le bac.

L'autre option possible serait de conserver deux grandes voies, mais qui auraient un spectre beaucoup plus large que les séries actuelles. On pourrait avoir une voie "sciences exactes", qui inclurait la voie technologique industrielle, et une voie "humanités" (lettres et sciences humaines), qui comprendrait la voie technologique tertiaire. Ce rapprochement entre ce qui se fait dans le supérieur et le secondaire permettrait une meilleure réussite des étudiants.

Les enseignants du secondaire et ceux du supérieur doivent se rencontrer, échanger sur leurs méthodes pédagogiques et leurs disciplines.

Comment impliquer les enseignants dans le rapprochement de la culture des lycées et de l'université ?

Il est fondamental de rejointoyer les deux cultures pour mettre fin au divorce qui a eu lieu il y a quelques dizaines d'années déjà. Ces deux univers se connaissent mal. Nous nous en sommes rendu compte lors de la mise en place de l'orientation active : les profs de terminale ont parfois du mal à accompagner leurs élèves dans leur réflexion d'orientation postbac, parce que leur image de l'université date de l'époque où eux-mêmes étaient étudiants.

Il est urgent de recréer une culture commune entre les lycées et l'enseignement supérieur. Les enseignants du secondaire et ceux du supérieur doivent se rencontrer, échanger sur leurs méthodes pédagogiques et leurs disciplines.

De leur côté, les professeurs d'université sont disponibles pour échanger avec leurs collègues du secondaire et sont parfaitement conscients des enjeux, et notamment de leurs difficultés de recrutement.

Êtes-vous optimiste quant à l'avenir du système éducatif français ?

Le problème, c'est que nous menons des politiques de court terme. Or, pour que les choses changent, il faut s'inscrire dans des cycles de cinq à dix ans, ce qui est toujours très difficile, et ne pas perdre de vue les logiques d'ensemble.

Conférence EducPros du 15 octobre 2015
Alain Boissinot interviendra au sujet du continuum bac-3/+3 lors de la conférence EducPros du 15 octobre 2015 intitulée "comment attirer et recruter les meilleurs étudiants ?".

Le programme

Isabelle Dautresme | Publié le

Vos commentaires (2)

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laurent.

"Dans le supérieur, les champs de formation sont larges et l'interdisciplinarité courante." C'est ridicule !! il y a 45 intitulés de licences, pour 3 filières au lycée. L'histoire et la géographie sont séparés, la physique et la chimie aussi... Si l'objectif de 50% d'une génération avec un diplôme du supérieur semble impossible sans les bac pro, pourquoi ne pas abandonner cette idée ridicule !!

yann.

Un article de 2013 du Figaro: " Aujourd’hui, un master se décline en cinq domaines, 1841 mentions et 5806 spécialités".... Encore une fois, chez les technos de l'éducation nationale, le postulat de départ est erroné. Leurs solutions pour l'éducation ne peuvent alors qu'échouer lamentablement (une fois de plus). Par ailleurs, on sous-entend que les enseignants du lycée (par principe incompétents et récalcitrants) ont besoin des conseils pédagogiques des professeurs d'université (par principe spécialiste de la pédagogie au lycée où pourtant ils n'ont jamais enseigné...). En 2012, 32% des allemands de 20 à 34 ans étaient diplômés du supérieur. En France on était déjà à 44%... Le chiffre de 60% de diplômés du supérieur est absurde s'il ne correspond pas aux besoins prévisibles du monde du travail. Beaucoup d'étudiants de master doivent aujourd'hui accepter des postes sous-qualifiés. Combien de titulaires de licences aux caisses des supermarchés?

François.

" La série S concentre à elle seule la majorité des élèves et pourtant, elle ne parvient pas à fournir suffisamment d'étudiants scientifiques " Du grand n'importe quoi. L’évolution la plus significative des choix de bacheliers S entre 2000 à 2014 (RERS 2015 p. 197) est la hausse des inscrits en études médicales au détriment des inscriptions en licence scientifique, le total des entrées de ces bacheliers dans d’autres voies d’études scientifiques (CPGE, IUT et STS production, écoles d’ingénieurs post-bac) étant relativement stable. Finalement, le nombre de bacheliers S entreprenant des études scientifiques, toutes voies confondues est suffisant pour que nous ayons en France un taux de diplômés bac+5 scientifiques (masters + ingénieurs) qui est vraisemblablement le plus élevé du monde (si rien ne change, une future diaspora ...)

Pierre.

Il conviendrait surtout de créer une filière scientifique au lycée. La filière S actuelle ne prépare pas/plus convenablement à poursuivre des études scientifiques (maths, physique, chimie), en particulier depuis la dernière version des programmes de sciences de la filière S. Peut-être aurons-nous suffisamment de scientifiques en nombre (en encore, plus de la moitié des lycées de filière S ne suivent pas d'études scientifiques ensuite), mais nous risquons vraiment de ne pas en avoir suffisamment de grande qualité. Mais cela, on s'en apercevra dans 10 à 15 ans peut-être, et il sera bien tard. L'inertie inhérente inévitablement à tout système éducatif...