A. Mayer (consulat de France à Shanghai) : "Le campus délocalisé est une réponse à la compétition entre établissements"

Cécile Peltier
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Amaëlle Mayer
Amaëlle Mayer
Shanghai s’est imposée ces dix dernières années comme le symbole de l’ouverture de la Chine aux échanges. Attirée par les opportunités économiques et de coopération universitaire, une dizaine d’écoles et d’universités françaises y ont élu domicile. Amaëlle Mayer, attachée de coopération universitaire au Consulat général de France à Shanghai dresse pour EducPros le bilan d’une décennie d’implantations. Et fait le point sur les tendances à venir.

Beaucoup d'écoles de commerce et d'ingénieurs font de leur présence en Chine, et en particulier à Shanghai, un argument d'internationalisation. Combien d'établissements d'enseignement supérieur français sont-ils implantés à Shanghai aujourd'hui ?

La Chine s'est ouverte à l'international au début des années 2000 et la première implantation d'un établissement d'enseignement supérieur français dans la circonscription consulaire – qui, outre la municipalité de Shanghai, englobe les provinces du Zhejiang, du Jiangsu, de l'Anhui – remonte à 2002 avec l'IFA (International Fashion Academy). Depuis, le phénomène s'est amplifié et on dénombre à l'heure actuelle pas moins d'une dizaine d'implantations rien qu'à Shanghai. Il s'agit, il est vrai, majoritairement d'écoles de commerce ou d'ingénieurs, mais les domaines artistiques et les sciences humaines sont également représentés.

Quelle(s) forme(s) prend cette présence en Chine ?

Selon les établissements, les modalités d'implantation sont très variées. On trouve tout d'abord les campus délocalisés français avec accréditation du ministère de l'Education chinois. Autorisés à recruter des étudiants chinois et à leur délivrer des diplômes au terme de démarches longues, ces campus deviennent des instituts à part entière de leur université partenaire.

Il existe également des campus délocalisés français sans accréditation du ministère de l'Education. Ces établissements ne peuvent pas diplômer d'étudiants chinois, et leurs effectifs sont quasi exclusivement composés de jeunes français ou étudiants internationaux en mobilité en Chine dans le cadre d'un programme d'échange. Une troisième catégorie comprend les formations en "joint-venture", ou en franchise avec une université chinoise. Enfin, d'autres établissements ont fait le choix d'ouvrir des bureaux ayant pour principales fonctions de recruter des étudiants et d'assurer une représentation en Chine.

Au total, parmi les 2.823 étudiants français recensés pour l'année universitaire 2012-2013 dans la circonscription de Shanghai, plus de 1.200 suivent un cursus dans un campus délocalisé de leur école.

Le nombre de ces implantations continue-t-il d'augmenter ?

Il est tout à fait prévisible de voir le nombre d'implantations d'établissements français en Chine augmenter d'ici les prochaines années et ce, pour deux raisons essentielles.

Primo, parce que le campus délocalisé est devenu une réponse des établissements à la compétition que se livrent les grands pays dans le domaine de l'éducation et de la recherche et au besoin croissant d'internationaliser leurs cursus pour rester attractifs.

Secundo, parce que la Chine, pays qui envoie le plus d'étudiants hors de ses frontières, est considérée par les autres puissances comme l'un des marchés les plus prometteurs pour l'exportation de services d'enseignement supérieur. Le ministère de l'Education chinois recensait début 2012, 339.700 étudiants chinois partis suivre leurs études à l'étranger cette année-là. Inversement, il dénombrait fin 2011 plus de 1.100 programmes sino-étrangers. Dans le seul enseignement supérieur, 722 programmes et structures de coopération sino-étrangère sont accrédités à délivrer un grade universitaire chinois de niveau licence, master ou doctorat, voire de doubles diplômes. La demande est d'ailleurs si forte qu'en 2011, 70% des demandes d'accréditations ont été rejetées par le gouvernement chinois.

Outre la dizaine d'exemples français cités plus haut, on compte dans la circonscription de Shanghai, dix "campus délocalisés" étrangers, installés ou en cours d'ouverture : six pour les Etats-Unis, deux pour le Royaume-Uni, un pour le Canada et un pour l'Australie.

Pour être pérenne, le modèle du campus délocalisé doit être essentiellement financé par la partie chinoise

Les motivations et les stratégies de ces établissements ont-elles évolué au cours du temps ?

Il est évident que les stratégies adoptées, notamment en termes de montage et de financement, sont en train d'évoluer. Le gouvernement français et les établissements se sont très largement investis dans la création de ces premiers campus. Or, avec du recul, on sait désormais que pour être pérenne, le modèle du campus délocalisé doit être essentiellement financé par la partie chinoise (investissement des établissements chinois et frais de scolarité déplafonnés).

L'objectif pour la France est désormais de se rapprocher du modèle d'implantation américain dont les établissements ont toujours sollicité le gouvernement chinois et les entreprises pour financer leurs projets (ainsi en termes de rentabilité, les Etats-Unis ont-ils, dès le début, mieux su tirer leur épingle du jeu) afin d'établir une coopération plus équilibrée entre la France et la Chine en terme de financement. Les derniers projets menés par la France en sont une bonne illustration. Les derniers instituts franco-chinois en date pratiquent, sur le modèle anglo-saxon, le déplafonnement des frais de scolarité. L'Institut franco-chinois de l'université du Peuple de Chine par exemple, a fixé ses frais de scolarité à 60.000 rmb (environ 7.320 euros), au même niveau qu'un campus américain.

A noter également la volonté de certains campus délocalisés en Chine depuis quelques années déjà, d'obtenir l'accréditation du ministère de l'Education chinois afin de pouvoir ouvrir leur campus à des étudiants chinois.

Quel bilan tirer de ces expériences ?

Les délocalisations d'établissements supérieurs restent relativement récentes... Si l'ouverture d'un campus représente un investissement important (années de négociations, nécessité de trouver des fonds/investisseurs, de se conformer à la législation du pays) et de nombreux risques (impossibilité a priori d'être sûr du nombre réel d'étudiants et de personnel prêts à s'engager dans l'aventure, risque de perdre en qualité d'enseignement et de détériorer l'image de prestige de l'université, diluer son potentiel d'enseignant chercheur), la réussite des projets français est plutôt engageante.

Dans la majorité des instituts franco-chinois, la fréquentation ne cesse d'augmenter. Les étudiants chinois semblent séduits par ces campus qui leur permettent de conjuguer un diplôme étranger, la possibilité d'une mobilité en France et l'accès par la suite à des postes de leadership dans leur pays ou à l'étranger, le tout moyennant des coûts réduits comparés à un parcours "classique" complet d'études à l'étranger.

Les implantations françaises à Shanghai
Les campus délocalisés français avec accréditation du ministère de l'Education chinois :
- L'Utseus, né en 2006 d'un partenariat entre les Universités de technologie de Troyes, Compiègne et Belfort et l'université de Shanghai
- L'Institut franco-chinois de l'université du Peuple de Chine implanté à Suzhou et fruit en 2010 d'un partenariat entre les universités Paul-Valéry Montpellier 3 et Paris Sorbonne, Euromed Management, et l'université du Peuple de Chine
- L'école d'ingénieurs ParisTech-Shanghai Jiaotong (2012).

Les campus délocalisés français sans accréditation du ministère de l'Education chinois : l'ESSCA (2006), l'EMLyon (2007), l'EDNA (2008), installées à Shanghai et SKEMA présente à Suzhou depuis 2008.

Les formations en "joint-venture", ou en franchise avec une université chinoise : l'IFA (2002), Mod'Art, l'Institut Paul Bocuse (2010), le Cordon bleu (2012) et ParisTech avec l'Institut franco-chinois d'ingénierie et de management, basé à Tongji.

Les bureaux : Vatel Business School (Tourism & Hôtel Management), Rouen Business School, l'Esigelec, l'école de Management de Grenoble, Audencia, INSA Lyon, et Euromed Marseille.

Cécile Peltier | Publié le