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Anne Fraïsse : "Aujourd'hui, celui qui porte plainte a une place en master"

Camille Stromboni
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Anne Fraisse (Montpellier 3), candidate à la présidence de la CPU en 2014, aux côtés de Danielle Tartakowsky (Paris 8) et Rachid El Guerjouma (Le Mans).
Anne Fraïsse prévient que son université pourrait faire face à 400 recours d'étudiants refusés en master 2 devant les tribunaux. // ©  Université Montpellier 3

Bordeaux, Paris, Nantes… Les affaires de justice concernant la sélection en master se multiplient. Le secrétaire d'État à l'Enseignement supérieur, Thierry Mandon, a promis d'apporter une solution d'ici fin 2015. Anne Fraïsse, présidente de l'université Montpellier 3 qui vient de se faire condamner, appelle l'État à enfin prendre ses responsabilités.

Dans son ordonnance du 2 septembre 2015, le tribunal administratif contraint l’université Paul-Valéry à inscrire en master 2 une candidate qui en avait été refusée. Plusieurs autres universités ont été condamnées dans ce sens. Vous attendiez-vous à cette décision ?

L’étudiante qui vient d’avoir gain de cause postulait dans un parcours d’info-communication où il y avait 20 places, pour 65 demandes. Le juge me contraint à l’inscrire, je vais l’inscrire. Je ne vais donc pas prendre le candidat qui attendait sur liste complémentaire. C’est injuste : ce dernier avait un meilleur dossier que l’étudiante en question. Maintenant, celui qui porte plainte a une place.

Les textes de loi sur le master sont contradictoires, les juges rendent des avis dans un sens et dans l’autre. Au sud de la Loire, on n’a pas le droit de sélectionner à l’entrée d’un master 2, au nord, oui. Les décisions donnant raison aux étudiants ne sont pas motivées de la même façon : parfois le tribunal estime que toute sélection est interdite au sein du cycle master, comme c’est le cas pour Montpellier 3, dans d'autres cas, il pointe un défaut de motivation suffisante pour refuser un étudiant… C’est bien la preuve que les textes sont tout sauf clairs.

Est-ce que la mise en place d’un tirage au sort, comme en licence, lorsque la demande dépasse l’offre, vous permettrait-il d’être dans les clous ?

Rien n’est légal, quoi que je fasse, je serai hors-la-loi. D’après le jugement du tribunal administratif qui nous concerne, il est interdit de sélectionner au sein du master. Je ne peux pas refuser à un étudiant qui le demande une place en master 2. Le tirage au sort ne changerait rien. Quand certaines universités pensent être à l’abri en rappelant qu’elles acceptent au moins tous leurs étudiants de master 1 dans un master 2, elles ont tort.

Tous les masters 2 de Paul-Valéry sont-ils sélectifs à l’entrée ?

Nous sélectionnons dans les masters sous pression. Mais, contrairement à ce que dit le ministère, cela ne se limite absolument pas à une ou deux filières. Pour Montpellier 3, il s’agit des arts (direction des projets culturels), LEA, géographie, AES, psychologie et info-communication. Ce qui correspond d’ailleurs souvent aux filières dans lesquelles nous avons dû mettre des capacités d’accueil en licence, en raison de la très forte demande.

Pour ces mentions, une commission d’admission recueille les candidatures et choisit les meilleurs dossiers. Nous assumons tout à fait cette sélection. Que pouvons-nous faire d’autre ? Nous ne faisons pas cela par plaisir de sélectionner ou pour ne prendre que des profils excellents : nous n’avons tout simplement pas les moyens de prendre plus d’étudiants. Nous n’avons pas la place dans nos locaux, nous n’avons pas les enseignants-chercheurs et nous ne trouverions pas forcément les stages. Et je ne pose même pas la question des débouchés professionnels.

Dans les autres master 2, nous prenons tous les candidats.

Université Paul Valéry Montpellier 3 - ©C.Stromboni - avril 2014 (4)

Craignez-vous d’autres recours ?

Si tous les candidats refusés dans nos masters 2 font un recours, ils seront 400 ! Je peux prendre un abonnement au tribunal administratif. J’ai déjà une pile d'une vingtaine de recours gracieux sur mon bureau, à qui j'apporte la même réponse. Ils peuvent donc poursuivre l’université.

Je comprends la démarche et le désarroi de ces étudiants : dans certains domaines, comme en psycho, nous refusons des dossiers avec plus de 14 de moyenne ! Mais je ne peux rien faire d'autre.

Dans cette affaire, nous irons jusqu’au bout, jusqu’au Conseil d’État. Tout simplement pour avoir une réponse. Et si l’on me dit que je n’ai pas le droit de sélectionner, il va falloir m’expliquer ce que je fais avec ces 400 étudiants supplémentaires.

Dans cette affaire, nous irons jusqu’au bout, jusqu’au Conseil d’État.

Comment sortir de ce cercle vicieux ?

Il faut une loi claire, au lieu de toujours cacher la poussière sous le tapis. Le ministère ne donne pas de réponse, craignant de se mettre à dos l’Unef. Tant mieux si ces affaires éclatent, cela fait longtemps que nous prévenons que la situation est ingérable. En faisant un peu de bruit, nous finirons peut-être par nous faire entendre.

L'État laisse les universités se débrouiller pour éviter de faire des vagues, je pense très fort au mot lâcheté. Je n’oublie pas que le ministère nous disait auparavant qu’il serait à nos côtés pour ces affaires devant les tribunaux… En fait, il n’y a personne ! Il y a quelques temps aussi, au moment de la polémique autour de notre antenne à Béziers, il nous encourageait à fermer des masters 2. Nous en avions soi-disant trop !  Heureusement, nous ne l’avons pas écouté.

Pour pouvoir accepter tout le monde, les universités vont développer des "parcours poubelles".

Quel système alternatif faut-il mettre en place ?

La sélection doit évidemment intervenir à l’entrée du master 1, c’est la logique du master. Cela pourrait aussi permettre de dégager des moyens humains du master 1 vers le master 2. 

Aujourd’hui, on accepte en master 1 des étudiants qui n’auront pas leur master. Il suffit de regarder les taux de réussite, qui ne cessent d’augmenter chaque année de licence pour atteindre 80% en L3, avant de chuter fortement en Master 1. Cela ne sert à rien de laisser entrer en master 1 des étudiants qui ne vont pas y réussir, tout en coinçant en parallèle des étudiants entre le master 1 et le master 2, alors qu'ils ont de très bons résultats.

Si rien n'est fait, les universités vont développer des stratégies d’évitement, en étant de plus en plus sévères pour délivrer une licence. Ou bien, pour pouvoir accepter tout le monde, elles vont développer des "parcours poubelles"…

Aller plus loin
- Le billet de Yann Bisiou, vice-président du conseil d'administration de l'université Montpellier 3 : Sélection en Master 2 Un problème juridique, pédagogique et politique

Camille Stromboni | Publié le

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MC.

pourquoi avons nous deux systèmes de sélection à l'université ? d'un coté le parcours de médecine où tout le monde admet des quotas et des concours, de l'autre des licences et des masters où la sélection progressive est au final très dure pour les étudiants où très peu arrivent au bout du parcours (1/10 entre l'entrée en L1 et le nb de diplomés de master/an). pourquoi pas un vrai cycle licence suivi d'une sélection pour un vrai cycle master en deux ans ? il y a une vraie logique de formation et d'emploi sur chaque cycle.

loirand.

L'université n'a pas grand chose à voir avec une école supérieure de commerce ou d'ingénieur. Et depuis déjà bien longtemps, Lucie Tanguy à montré et démontré, avec tant d'autres et avec forces enquêtes circonstanciées, que la relation "formation-emploi" est une "relation introuvable". Que certains restent dans la "croyance" sur ce point, soit... On peut même en faire profession. Mais de là à affirmer que la prise en compte des "besoins" des entreprises (pourquoi "entreprises", d'ailleurs, et pas fonction publique, associations, coopératives... ?) serait "la" solution pour régler les problèmes de sélection en M 2, me semble un peu naïf. Beaucoup, même. G. Loirand