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Aziz Jellab (sociologue) : "Il faudrait élargir les critères de sélection dans les filières courtes de l’enseignement supérieur"

Isabelle Dautresme
Publié le
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Azziz Jellab, sociologue à l'université Lille 3 // DR
Azziz Jellab, sociologue à l'université Lille 3 // DR

Mise en place à la rentrée 2009 et achevée en 2011, la réforme de la voie professionnelle a profondément modifié la place du lycée pro au sein du système scolaire, en même temps qu’elle encourage les projets de poursuite d’études dans l’enseignement supérieur court. C'est ce qu'explique le sociologue de l’éducation Aziz Jellab, chercheur à l’université Lille 3 et auteur de “l’Émancipation scolaire. Pour un lycée professionnel de la réussite”.

Quel bilan tirez-vous de la réforme du baccalauréat professionnel en trois ans ?

La réforme de la voie professionnelle a indiscutablement permis à un nombre important d’élèves d’accéder au niveau bac. Mais, en alignant le temps de préparation du bac professionnel sur celui des bacs généraux et technologiques, elle a également augmenté le risque de voir des jeunes quitter le système scolaire sans aucune qualification.

Le diplôme intermédaire (CAP et BEP) que les élèves de bac pro valident en premier, limite néanmoins ce risque. En outre, la réforme accorde une place plus grande aux matières générales. On peut donc craindre que les jeunes venus chercher au lycée professionnel des enseignements très pratiques soient déçus.

De plus en plus de bacheliers professionnels poursuivent des études supérieures. Comment analysez-vous cette évolution ?

C’est la conséquence logique de la réforme de la voie professionnelle. Les élèves qui étaient, pour la très grande majorité d’entre eux, en échec au collège découvrent au lycée pro qu’ils ont des compétences. Ils reprennent confiance en eux. Et comme, par ailleurs, les programmes ont une dimension moins professionnelle et plus technologique, ils se sentent mieux armés pour faire face aux exigences de l’enseignement supérieur. La poursuite d’études devient alors, pour eux aussi, une sorte de continuité logique, même s’ils sont encore nombreux à s’autocensurer.

Vous insistez beaucoup, dans votre livre, sur le rôle des enseignants dans la réussite des élèves. En quoi est-il déterminant ?

Pour accrocher des jeunes qui, pour un grand nombre d’entre eux, éprouvent des difficultés d’abstraction et ont un rapport aux savoirs scolaires souvent difficile, les enseignants des lycées professionnels n’ont pas d’autres choix que d’adapter leur pédagogie. Il leur faut imaginer des “ruses” comme celle qui consiste à partir des expériences personnelles des élèves pour expliquer des concepts.

Mais ces pratiques préparent mal les élèves à la poursuite d’études. Dans le supérieur, les professeurs vont vite et utilisent un vocabulaire abstrait. Ils attendent également des étudiants une autonomie dans leur travail à laquelle les élèves de la voie pro sont peu habitués.

La poursuite d’études devient, pour les bacs pro aussi, une sorte de continuité logique, même s’ils sont encore nombreux à s’autocensurer

Quelles sont les chances réelles de réussite de ces élèves dans l'enseignement supérieur ?

Dans les médias, on décrit trop souvent la poursuite d’études des bacheliers professionnels en mettant en avant leur échec à l’université et en omettant de parler de leur relative réussite en BTS. La proportion d’élèves issus de la voie pro qui obtiennent ce diplôme reste certes inférieure à celle des titulaires d'un bac général ou technologique, mais elle est loin d’être ridicule, même si elle varie fortement d’un BTS à l’autre.

À l’instar de la plupart des étudiants, le défi pour les bacheliers pro consiste à franchir le cap de la première année. D’où la nécessité de renforcer la liaison bac pro/BTS en favorisant, par exemple, les échanges entre les professeurs de lycée pro et ceux de STS, ou en mettant à profit les heures d’AP (accompagnement personnalisé) pour préparer les élèves aux attentes de l’enseignement supérieur.

Et pour ceux qui rejoignent l'université ?

Pour commencer, et contrairement à une idée largement répandue, les bacheliers pro qui s’inscrivent à l’université ne le font pas dans l’objectif d’échapper au chômage. Ils sont même nombreux à renoncer à un emploi à l’issue du lycée, préférant le statut d’étudiant à celui de salarié. L’occasion pour eux de vivre leur jeunesse.

Pour autant, l’université est rarement un choix. Et s’il se retrouvent en L1 c’est, le plus souvent, faute d’avoir été admis dans une filière sélective courte. Or leurs chances d’y réussir sont très faibles. L’université leur offrant un cadre trop peu sécurisant et encourageant au regard de leur profil.

Le tutorat inter-étudiants peut-il être une solution efficace pour lutter contre l'échec de ces étudiants ?

Un tutorat inter-étudiants bien préparé sera plus efficace que s’il est mené par des enseignants. Mais ce dispositif n’est pas exempt d’effets pervers. À commencer par celui de mettre mal à l’aise des jeunes qui, compte tenu de leur passé scolaire, ne se sentent pas nécessairement à leur place à l’université.

L’exposition au regard de l’autre, dans une relation de face à face, a de quoi les intimider et leur faire craindre d’être jugés. On retrouve le même phénomène en groupe. Mêlés à d’autres étudiants, les bacheliers pro hésitent à prendre la parole, comme s’ils ne se sentaient pas légitimes et qu’ils s’autocensuraient.

Que pensez-vous de l'idée d'instaurer des quotas en BTS ?

Le point positif des quotas, c’est qu’ils créent une sensibilisation positive mais, en même temps, ils présentent un risque de stigmatisation. Il me semble qu’au-delà des quotas, ce qui peut être intéressant ce serait d’élargir les critères de sélection dans les filières courtes de l’enseignement supérieur. Ils ne doivent pas se limiter à des critères scolaires, mais s’ouvrir sur des compétences plus larges y compris professionnelles.

 

En savoir plus
Aziz Jellab, l’Émancipation scolaire. Pour un lycée professionnel de la réussite, Presses universitaires du Mirail, 2014.

 


Isabelle Dautresme | Publié le

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MAGLIULO.

Je partage largement vos vues. Quelques observations cependant : 1. Je suis d'accord avec vous lorsque vous dites que si les bacheliers professionnels sont de plus en plus nombreux à prolonger leurs études vers le supérieur (notamment professionnel court), c'est parce que la réforme du bac pro les y incite. Mais je vois un autre facteur - que vous connaissez sans doute - qui est l'objectif européen qui fixe à "50% d'une tranche d'âge" la part d'une génération qui doit parvenir à se doter d'un diplôme ou d'une qualification officielle de "niveau III" (correspondant à des diplômes professionnels de type BTS, DUT, licences professionnelles, bachelor ... le niveau bac + 2/3). Or, d'après les statistiques de la DEPP (direction de l'évaluation, de la performance et de la prospective) du MEN, en 2012, les bacheliers généraux étaient 98,3% à poursuivre leurs études, les bacheliers technologiques 77% (et même 90% en y ajoutant ceux qui prolongent par l'alternance), et les bacheliers professionnels près de 30%. Les choses sont donc claires : pour parvenir à l'objectif européen pré cité, on ne peut compter gagner plus de "parts de marché" avec les bacheliers généraux , très peu avec les technos ... le gisement est du côté des bacheliers professionnels ! Ainsi s'expliquent sans doute les actions très volontaristes (mais pour l'instant à effet limité) du MEN qui incite les établissements recruteurs (notamment les lycées offrant des formations aux BTS) à mettre en œuvre une véritable politique de quota de places réservées aux bacheliers professionnels. 2. Mais cette politique d'ouverture au profit des bacheliers professionnels n'a de sens que si on réforme profondément les procédures actuelles de sélection à l'entrée des STS (et sans doute des IUT), les contenus et modes d'évaluation aussi. Je sais que des réflexions ont lieu ça et là sur ce difficile sujet, mais il faudra vite des décisions significatives si on ne veut pas subir un effet boomerang lié au constat d'une réussite médiocre des bacheliers professionnels dans ces filières. Toujours selon la DEPP, les bacheliers professionnels n'ont été que 57,8% à parvenir à se doter (en deux ou trois ans) d'un BTS, contre 83,4% des bacheliers généraux et 75,7% des bacheliers technologiques. C'est pire en IUT : 49,5% des pros parviennent au DUT en deux ou trois ans, 67,1% des technos et 82,1% des généraux ! Quand aux filières universitaires c'est évidemment bien pire : 4,6% des bacheliers professionnels (moins de un sur vingt !) parviennent à se doter d'une licence en trois ou quatre ans (raison de plus pour leur "faire de la place" en STS et IUT), alors que les bacheliers technos sont 15% et les bacheliers généraux 47,9%. Il est vrai que ces chiffres sont constatés sur les cohortes d'étudiants parvenus aux diplômes en 2012, donc issus de l'ancien bac pro en quatre ans. L'avenir nous dira si leurs scores s'améliorent significativement avec l'arrivée des nouveaux bacheliers professionnels (le contraire serait symptomatique d'une forme d' échec de la réforme). D'autres actions - que vous évoquez - doivent permettre de mieux préparer en amont (au lycée pro) et par les possibles partenariat LP/SPS et LP/IUT, les futurs bacheliers professionnels vers les études supérieures professionnelles courtes. Mais aussi nécessaires soient-elles, ces actions d'accompagnement n'y suffiront pas ! Bruno Magliulo Inspecteur d'académie honoraire Auteur de "Pour quelles études êtes-vous fait ?" (collection L'Etudiant ) Animateur du "blog de l'orientation" : http://conseilsdeclasse.letudiant.fr