Bernard Deforge, coordinateur de l'Opération Phénix : «Il a fallu se battre pour faire comprendre que ce n'était pas une idée folle»

Propos recueillis par Séverine Tavennec
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Bernard Deforge, coordinateur de l'Opération Phénix : «Il a fallu se battre pour faire comprendre que ce n'était pas une idée folle»
Bernard Deforge coordonne depuis 2007 l'Opération Phénix (1), qui rapproche universités et entreprises. Le Forum Phénix 2010 a lieu ce 8 avril à la Cité internationale universitaire de Paris. Retour sur le parcours d'un littéraire, professeur émérite et ancien doyen de l'université de Caen, qui est aujourd'hui associé chez PricewaterhouseCoopers, l'un des plus grands cabinets d'audit et de conseil. Un nouveau volet de notre série « Les entrepreneurs pédagogiques ».

Vous avez deux cartes de visite : l'une axée sur l'enseignement et l'autre sur le conseil en entreprise. Comment réussissez-vous à concilier les deux ?

Cela fait des années que je vogue de l'un à l'autre sans difficultés. Cela s'est fait naturellement. Tout a commencé lorsque j'enseignais dans un lycée d'Amiens. L'un de mes professeurs de l'université de Nanterre, où j'ai suivi mes études de lettres classiques, devenu directeur de l'Enseignement secondaire au ministère de l'Éducation nationale, m'a proposé de le rejoindre en tant que chargé de mission. J'ai accepté. J'y suis resté trois ans. J'ai découvert un milieu que je ne connaissais pas et j'ai fait notamment la connaissance de Jacques Barrot. Lorsque ce dernier est devenu secrétaire d'État au Logement, il m'a intégré dans son équipe toujours en tant que chargé de mission. Nous avons travaillé notamment avec Raymond Barre, sur la réforme du logement.

Vous n'avez jamais voulu abandonner l'enseignement ?

Cela ne m'a jamais effleuré l'esprit. Pendant toute cette période, j'ai continué ma carrière universitaire tout en faisant ma thèse sur « Eschyle, poète cosmique ». J'ai intégré l'université de Nanterre en tant qu'assistant, maître assistant, maître de conférences, puis j'ai rejoint, comme professeur de fac, l'université de Caen où j'ai enseigné la littérature grecque. J'ai aussi écrit des livres parus aux éditions des Belles Lettres dont je dirige la collection « Vérité des mythes ». Puis, au bout de quelques années, des collègues m'ont encouragé à me présenter aux élections de doyen. J'ai été élu et j'ai occupé cette fonction pendant huit ans.

Quelle expérience en gardez-vous ?

C'était fort intéressant car j'exerçais un autre métier que celui d'enseignant. La gestion financière, le management humain... : tout cela était nouveau pour moi. Cette université comptait près de 200 professeurs. Il fallait faire preuve en permanence de beaucoup de diplomatie, mais aussi gérer le manque de moyens, de locaux... J'ai essayé de faire au mieux avec ce dont je disposais.

Avec un tel parcours, vous aviez donc le profil idéal pour coordonner le projet Phénix...

À l'été 2006, quand le président de PricewaterhouseCoopers, Serge Villepelet, a eu cette idée de l'Opération Phénix, je travaillais déjà au sein du cabinet depuis plusieurs années en tant que consultant. J'ai en effet connu le milieu des experts-comptables à l'époque où j'étais chargé de mission au secrétariat d'État au Logement. Serge Villepelet recherchait une personnalité connaissant à la fois le monde de l'entreprise et celui des universités. Il a donc très vite pensé à moi.

Quelles étaient ses attentes ?

En fait, après les événements du CPE, Serge Villepelet a été heurté par tout cela. Il a été sensibilisé en tant que citoyen, mais aussi en tant que père devant tout ce gâchis. Il avait aussi le sentiment qu'il fallait diversifier les recrutements des cabinets essentiellement axés sur les écoles de commerce. Il m'a donc proposé de coordonner ce projet. J'ai accepté et nous sommes allés voir le président de Paris 4, Jean-Robert Pitte, que je connaissais. Il a été intéressé par notre démarche. Puis, Serge Villepelet ayant des fonctions dans une commission du Medef, s'est mis à en parler et des entreprises ont vite adhéré au projet.

Vous êtes-vous entouré pour faire aboutir ce projet ?

Au début, nous avons bâti les grands principes avec une équipe réduite, en lien avec les entreprises partenaires. Nous avons réfléchi à un programme de formation que nous avons conçu ensuite avec un maître de conférences d'économie. Nous voulions que Phénix soit une opération de recrutement qui offre aux étudiants diplômés des master 2 recherche en lettres et en sciences humaines la possibilité de postuler dans des entreprises, pour des postes en CDI au niveau cadre, en suivant notamment une formation en alternance de 350 heures afin de se familiariser aux métiers et à la vie de ces dernières.

Phénix rassemble aujourd'hui 9 entreprises et 9 universités partenaires. Le pari n'était pas gagné de rapprocher ces deux univers...

La première année a en effet été difficile : certaines universités étaient sceptiques. Elles nous rétorquaient qu'elles ne formaient pas des philosophes pour qu'ils deviennent des cadres. C'était une trahison pour elles. Nous détournions leurs étudiants de la recherche. Il a donc fallu se battre pour faire comprendre que ce n'était pas une idée folle. Finalement, très vite, des universités – Paris 1-Panthéon-Sorbonne, Paris 3-Sorbonne-Nouvelle, Paris 4-Sorbonne, Paris 5, Paris 7-Diderot, Paris 10-Nanterre, Cergy-Pontoise, Marne-la-Vallée et Créteil – ont été séduites par notre démarche. Six autres entreprises (Axa, Coca-Cola, Renault, Société générale, HSBC et Siemens) ont également rejoint le projet avec le soutien du Medef, auxquelles sont venues s'adjoindre la Marine nationale, Danone et L'Oréal.

Du côté des entreprises, il y avait un véritable enjeu stratégique à élargir leur vivier de compétences. Comment ont-elles appréhendé ce concept ?

Les entreprises qui ont adhéré au programme avaient compris que, pour être performantes, il fallait en effet qu'elles diversifient leurs équipes. Elles reconnaissaient entre autres les qualités d'analyse et de synthèse des diplômés littéraires et de sciences humaines. Ce recrutement représentait pour elles un véritable enjeu d'avenir. Il a fallu néanmoins que ces managers soient une force de persuasion pour faire passer le message et que tout le monde suive.

Le programme Phénix lance en 2010 sa IVe édition. Avez-vous atteint vos objectifs ?

Depuis son lancement en 2007, l'Opération Phénix a permis le recrutement de 92 diplômés. Nous pouvons nous en réjouir et nous sommes très heureux que l'opération ait survécu à la crise l'année dernière. La promotion 2009 n'a permis de recruter que 22 cadres, puisque certaines sociétés partenaires ont gelé ou ralenti l'ensemble de leurs recrutements, mais aucune n'a abandonné le projet pour autant. De surcroît, la grève des universités a contribué à limiter le contingent des candidats : 433 candidats en 2009, pour 575 en 2008. Preuve aussi de la vitalité de l'opération : un nouvel établissement, Paris 10-Nanterre, rejoint le dispositif cette année.

Février 2010
(1) Le Forum Phénix a lieu le 8 avril, de 10 h à 18 h, à la Cité internationale universitaire de Paris dans le salon Honnorat, au 1, rue de la Cité-Universitaire (RER B, Cité-Universitaire ; Tramway T3).


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