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Daphné Koller : "La formation tout au long de la vie va exploser"

Emmanuel Davidenkoff
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Daphné Koller, présidente de Coursera - octobre 2014
Daphné Koller, présidente de Coursera - octobre 2014 // ©  Sylvie Lecherbonnier

Faire progresser un enseignement mixte qui marie contenus en ligne et présentiel et répondre aux demandes croissantes de formation tout au long de la vie. Telles sont les deux tendances sur lesquelles surfe Coursera pour développer sa plateforme de Mooc. Créée en 2012, la start-up américaine a déjà attiré plus de 10 millions d'étudiants et offre près de 900 cours réalisés par des enseignants de 116 des plus prestigieux établissements mondiaux. Daphné Koller confie sa vision des bouleversements à venir dans l'enseignement supérieur, à l'occasion de sa venue en France.

Vous avez lancé Coursera en 2012. Qu'avez-vous appris ?

Que des millions de personnes souhaitent accéder au savoir et que les institutions classiques ne peuvent pas satisfaire cette demande. Elles s'inscrivent pour l'essentiel dans deux catégories : la première concerne des personnes qui ont obtenu des diplômes il y a dix ou quinze ans dans des disciplines où les connaissances d'alors sont devenues obsolètes ; la seconde, courante dans les économies émergentes, rassemble des personnes qui ne peuvent étudier à cause des insuffisances des systèmes d'enseignement supérieur.

Par exemple ?

Je peux vous citer celui de Sharmeen Shehabuddin, au Bangladesh. Elle avait ouvert une boulangerie, mais, faute de formation en comptabilité, en finance et en marketing, son affaire périclitait. Elle a suivi sur Coursera plusieurs cours de microéconomie de brillantes institutions (universités du Michigan, de Pennsylvanie [Wharton], de Californie à Irvine...) : aujourd'hui, sa boulangerie est passée d'une seule commande quotidienne à 900 dollars de chiffre d'affaires par jour, et Sharmeen a embauché sept femmes, auxquelles elle accorde plusieurs heures par semaine, sur leur temps de travail, pour qu'elles se forment à leur tour via Internet.

Autre cas, celui de Scotty Rushing, 47 ans. Lycéen remarquable, il est accepté à l'université d'Austin (Texas), mais doit renoncer à effectuer des études supérieures pour des raisons économiques. Il trouve un emploi de répartiteur dans une société de transports, avant d'être licencié sans préavis en 2005. S'ensuit une terrible spirale : il perd sa maison, sa femme le quitte et il se voit retirer la garde de sa fille de 13 ans. Il vit six mois dans sa voiture avant de retrouver un emploi d'agent de jockeys. Là, Scotty décide de reprendre ses études, mais n'ose pas frapper à la porte d'un campus, de peur de n'être plus capable, vingt-cinq ans après, de suivre des ­enseignements traditionnels. Il tape "cours en ligne gratuits" sur Google et tombe sur Coursera. Puis découvre, en suivant nos cours, qu'il est à la hauteur. Aujourd'hui, il est inscrit au Florida Institute of Technology, en psychologie, où il obtient de si bonnes notes qu'il a été désigné "meilleur étudiant" en deuxième année. Il a l'intention de poursuivre jusqu'au doctorat !

En quoi les Mooc sont-ils différents de cours magistraux filmés ?

Vous avez la même différence entre les cours filmés, qui existent depuis des années, et les Mooc qu'entre les films réalisés lors de l'invention du cinéma et ceux que vous voyez aujourd'hui. Quand le cinéma est né, il a commencé par placer une caméra face à une scène de théâtre et à filmer sans même songer, lorsqu'il est devenu parlant, à dire aux comédiens qu'ils n'avaient pas besoin de hurler afin d'être entendus. Le résultat était horrible ! Le seul bénéfice que cela offrait au spectateur, dans un premier temps, tenait au prix et à l'accessibilité – tout le monde ne pouvait pas aller au théâtre ou se payer une place. Puis le cinéma a réalisé les ­progrès que l'on sait, jusqu'à offrir une expérience radicalement différente de celle du théâtre. Nous sommes dans la même dynamique avec l'enseignement en ligne. Ce que reproduisent les Mooc, c'est justement une vraie expérience du cours : vous avez une communauté d'étudiants, de l'interactivité, des évaluations... c'est une expérience totale. De plus, à la fin, vous obtenez un certificat qui a une valeur et, comme nous l'avons vu, peut transformer votre vie. Cela n'a rien à voir avec le simple fait de regarder un cours filmé.

Ce que reproduisent les Mooc, c'est justement une vraie expérience du cours : vous avez une communauté d'étudiants, de l'interactivité, des évaluations... c'est une expérience totale.

Pour évaluer les travaux des dizaines, parfois des centaines de milliers d'étudiants qui suivent un cours, vous utilisez la correction par les pairs, c'est-à-dire par les autres étudiants. Est-elle aussi fiable qu'une évaluation réalisée par un enseignant ?

Non. Le retour qu'on obtient de la part d'un enseignant de haut niveau est meilleur que celui que vous renvoient vos pairs. Mais la question ne se pose pas en ces termes. L'écrasante majorité des personnes qui suivent nos cours n'auraient jamais eu l'occasion d'accéder à des professeurs du niveau de ceux qui enseignent sur Coursera. Donc, la comparaison ne tient pas, dans la mesure où, de toute façon, l'un de ses termes est purement théorique – cette idée qu'un seul enseignant de niveau mondial puisse évaluer personnellement autant d'étudiants.

Les Mooc vont-ils redessiner l'enseignement supérieur, avec, d'une part, des établissements de classe mondiale, attirant les meilleurs étudiants et chercheurs et produisant des Mooc, et, d'autre part, des établissements de deuxième division, qui utiliseront ces Mooc et substitueront à leurs enseignants des coachs ou des répétiteurs ?

Non. Les gens font une différence entre des coachs et des enseignants. Je pense en revanche que le défi, pour les enseignants, sera de plus en plus d'être capables d'aider les étudiants à apprendre par eux-mêmes.

Mais pourquoi payer entre 10 000 et 50 000 dollars par an, prix des études universitaires aux États-Unis, alors qu'on peut valider les mêmes connaissances, via Coursera, pour quelques centaines de dollars ?

Afin d'obtenir un diplôme reconnu sur le marché du travail. Pour l'instant, je ne pense pas que les employeurs soient prêts à accorder la même valeur à une série de certificats Coursera qu'à un diplôme obtenu dans une institution classique, a fortiori si elle est de classe mondiale. En outre, les études supérieures sur un campus ne servent pas seulement à engranger des connaissances ! Les recruteurs sont sensibles au fait qu'un jeune va aussi mûrir, s'épanouir, grandir au cours de ses études. Cela vaut surtout pour le niveau master. Les personnes entrées dans la vie active avec un bachelor ont rarement la liberté d'arrêter de travailler pendant deux ans pour passer un master – elles ont des familles, des emplois, des prêts à rembourser... Là, notre offre prend tout son sens.

Le siège de Coursera est situé dans la Silicon Valley - Californie

Le siège de Coursera se situe dans la Silicon Valley, à proximité de Stanford et Berkeley // ©S. Lecherbonnier - oct. 2014

Lorsqu'une personne suit un Mooc, vous pouvez collecter des données sur sa façon d'apprendre – tendance à procrastiner, rapidité ou lenteur pour réaliser un exercice, etc. Peut-on imaginer que vous vendiez un jour ces données à des employeurs ?

Nous ne vendrons pas aux entreprises les données relatives à la façon dont nos étudiants se comportent en ligne. Notre politique de confidentialité est très stricte sur cette question. Ce que nous avons tenté de faire, voilà un an et demi, c'est d'aider des employeurs à repérer des talents en leur transmettant certaines données. Mais cela ne s'envisage qu'avec un accord préalable et explicite de nos étudiants. Coursera peut-il, à l'avenir, faciliter le lien étudiants-employeurs ? Pourquoi pas ? Mais vendre des données relatives à la façon dont vous apprenez en ligne, non.

L'accès à Coursera est gratuit. Vous ne vendez que les certificats, facultatifs, qui permettent de prouver qu'on a suivi un cours (généralement, pour 49 dollars). Comment gagnez-vous votre vie ?

Nos revenus proviennent essentiellement de la vente de ces certificats, précisément à des adultes qui souhaitent se mettre à niveau, obtenir une promotion ou rebondir dans leur vie professionnelle, principalement en business et technologies de l'information. Comme nous sommes une start-up, nous avons choisi de nous concentrer sur cet objectif et de chercher à l'atteindre, plutôt que d'échouer à remplir des objectifs trop nombreux.

Si l'essentiel du business se concentre sur la formation pour adultes, les Mooc sont-ils condamnés à ne délivrer que des savoirs opérationnels ?

Non ! Nous avons d'excellents cours de poésie, et le plus suivi est un cours de psychologie sociale du Wesleyan College. Vous trouvez également parmi les plus populaires des enseignements en art, littérature, sciences sociales... Dire que les Mooc sont avant tout dédiés à des savoirs opérationnels est une contre-vérité.

Dire que les Mooc sont avant tout dédiés à des savoirs opérationnels est une contrevérité.

Hormis les Mooc, quelles vous semblent être les tendances les plus importantes dans l'enseignement supérieur mondial ?

La technologie va prendre une place de plus en plus significative. L'enseignement mixte, qui marie contenus en ligne et enseignement présentiel, va progresser, de même que les classes inversées. Il y a de plus en plus de preuves de l'efficacité de ces approches pédagogiques. Elles devraient gagner toute la chaîne éducative, du primaire à l'université. Une autre tendance lourde sera l'explosion de la formation tout au long de la vie. Nous vivons dans un monde où les connaissances acquises pendant les études supérieures ne constitueront plus des fondations assez robustes pour tenir toute une vie professionnelle. Les Mooc s'inscrivent dans ces deux tendances.

Vous êtes en France : en quoi notre pays vous intéresse-t-il ?

La France compte pour trois raisons. D'abord, elle constitue en elle-même un marché important – 140 000 étudiants de Coursera sont français. Ensuite, elle compte plusieurs établissements de réputation mondiale, dont nous sommes fiers d'être partenaires. Nous en avions déjà quatre (l'École centrale de Paris, l'École normale supérieure, l'École polytechnique et HEC), et deux nouveaux nous rejoignent (l'Essec et Sciences po). Enfin, il existe une très large population francophone en dehors de la France, notamment en Afrique subsaharienne, où les capacités éducatives sont limitées. Et nous serions très heureux de travailler avec nos partenaires français et suisses pour créer des contenus qui ­ouvriront de nouvelles opportunités dans les pays francophones.

En Afrique subsaharienne, comme dans d'autres zones très pauvres, les besoins sont certes importants, mais les moyens, inexistants...

Raison pour laquelle nous expérimentons des tarifs différenciés selon la localisation géographique, afin d'être en phase avec le niveau de vie local. Les résultats sont excellents : cela a permis d'accroître notre audience. Nous proposons également un système d'aide financière. Tout cela s'inscrit dans notre mission sociale. Elle ne s'oppose pas au développement de notre business : le coût marginal de diffusion d'un Mooc est très faible. Si nous attirons suffisamment d'étudiants, nous pourrons offrir des tarifs adaptés à chaque marché.

Nous expérimentons des tarifs différenciés selon la localisation géographique, afin d'être en phase avec le niveau de vie local.

En rendant le savoir accessible gratuitement, vous remplissez une mission d'intérêt public. Pourquoi le faire dans le cadre d'une entreprise commerciale et non, par exemple, d'une fondation ?

Il est très difficile de faire vivre à long terme un modèle fondé sur la générosité des donateurs. Regardez ce qui est arrivé à MIT Courseware : ils ont été financés pendant dix ans par une fondation, puis cette fondation les a lâchés pour soutenir une autre cause. Nous avons donc décidé très vite que, pour trouver un équilibre financier et être autonomes de manière durable, il était préférable de nous appuyer sur l'énergie et la motivation qui irriguent les entreprises commerciales.

L'intégralité de l'interview de Daphné Koller à lire dans L'Express du 10 décembre
Coursera bientôt dans les avions
Coursera a signé un partenariat avec JetBlue, l'une des principales compagnies aériennes américaine, afin de permettre aux passagers de suivre des cours pendant leur vol. Avant la fin 2014, les voyageurs de JetBlue pourront obtenir ce service en vol, sur leurs propres ordinateurs ou tablettes. Parmi les dix cours proposés par Coursera, figureront par exemple une introduction au marketing de la Wharton School of Business, ou des cours conçus par l'université d'Edimbourg ou de la Berklee School of Music. JG

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